25/08/2016

Carnet de Mongolie - Chamanisme et puissance de l'invisible

IMG_9980.JPGLe chamanisme est considéré vieux comme le monde. Dès l'âge du bronze, des rituels chamaniques sont identifiés. Gengis Khan, figure majeure de ce mouvement spirituel pratiquait lui aussi le  Tengrisme;  une vie en phase avec l’univers, les ancêtres, et le Ciel Bleu éternel. En Mongolie, on identifie 99 divinités dont l'ultime, la centième, se compte à part, et  est dissociée des autres. Le ciel ultime, LE CIEL BLEU .

Dans tout le pays on découvre des Obo (oovo), monticules de pierres qui représentent d'anciens sanctuaires chamaniques et qui marquent un endroit considéré comme sacré, abritant des esprits  et qui ont échappé à la destruction.

Chassés par les bouddhistes, puis anéantis par le communisme, les chamanes ont pu voir ressurgir depuis les années 1990 , suite à la fin du régime communiste, et cela après plusieurs siècles de disparition, leur pratique ancestrale qui dans les régions les plus isolées ont pourtant continué à se développer, comme dans la taïga.

IMG_0007.JPGAppelés à soigner les corps et les âmes, on dénombre, 22'000 chamanes en Mongolie. Celui qui est appelé renonce à tout pour suivre sa voie. Des juges, des banquiers, des hommes d’affaires, du jour au lendemain,  peuvent être amenés à délaisser leurs charges pour vivre leur vie de chamane et cela dans l'unique but de se mettre à disposition des autres et faire le lien entre les esprits et les hommes.  

Le mot chamane  signifie « celui qui sait «  et force est de constater que l’esprit qui visite un chamane, appelé par lui , sait presque tout sur vous, c’en est même troublant.

Le chamanisme est d’autant plus aisé à pratiquer qu’il n’a pas besoin d’un lieu spécifique. Souvent, les pratiques se font,  en été,  dans les forêts pour se connecter à l’esprit des lieux et permettre d'entrer en contact avec les anciens après être entré en transe.

Les jeunes sont très attirés par ce qu’induit ce courant mystique;  il est fortement en lien avec la nature qui est le Temple Divin et dont le respect doit être absolu. Montagnes, rivières, forêts sont autant d'endroits sacrés qu'on vénère et auxquels on fait des offrandes. Une chamane me disait qu’extraire de l’or d’une rivière revient à retirer du sang des veines, si l’or est dans la rivière c’est qu’il lui est indispensable. Autant dire que les extractions minières du pays ne sont pas vues d’un bon œil.

Pour ma part, dans le prochain billet, je vous décrirai quatre rencontres avec des chamanes de groupes ethniques différents, dont les pratiques se différencient, elles, aussi. Contrairement aux pratiques chamaniques d'Amérique latine, aussi proches que celle d'Afrique,  il n'y a ni drogue, ni champignon hallucinogène. Une guimbarde, un tambour, des chants suffisent à faire venir les esprits.

Pour les chamanes,  nos racines profondes viennent du ciel, nos liens aux anciens sont essentiels. Sans ceux-ci, nous ne sommes qu’une enveloppe vide, notre « hijmor » ne peut-être qu’affecté par ce néant, notre équilibre intérieur reposant aussi sur le lien fort que nous avons avec les anciens qui nous tient en nous tirant vers le haut, nos racines du ciel sont nos piliers fondateurs. 

 

IMG_9980.JPG

IMG_0006.JPG

IMG_0014.JPG

IMG_0007.JPG

UN GRAND MERCI A CYNTHIA ALTHAUS - CORRECTRICE STAGIAIRE

 

Crédit photo D. Chraïti

18:09 Publié dans Voyages | Tags : mongolie, chamanisme, chamane | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | |

23/08/2016

Carnet de Mongolie - Parfum de steppe

IMG_0396.JPGLa steppe sur des milliers de kilomètres recouverte d'un tendre tapis vert, - prairie herbeuse - , sur lequel les sabots des chevaux non ferrés,  résonnent, tandis qu'ils galopent plus légers que le vent. Des sousliks courent à toute vitesse se terrer dans leur trou qui brise les pattes des chevaux lancés au galop.

 

 

 

 

IMG_0254.JPGDes milans noirs , des aigles dorés aux serres puissantes et aux battements lents et profonds,  des busards cendrés au vol gracile, des faucons sacre se déploient lentement dans le ciel, un ballet aérien tout de grâce et de légèreté; leurs ailes forment des ombres sur le sol lorsque d'un coup, ils plongent vers une proie en piquant droit sur elle. Le bruit des charognards s'agitant autour d'un chien qui ronge en toute tranquillité son os et ne se laisse guère intimider, déchirent le silence. Des vautours sautillent en se dandinant sur le flanc des collines, leurs ailes posées sur le corps comme une cape d'où émerge un long cou blanc.

Des troupeaux ne cessent de traverser la piste, yaks, vaches, chèvres, moutons, chevaux se partagent des plaines infinies où le temps semble  retenir son souffle.  Le plus étonnant est le silence absolu, troublé parfois par le cri  lointain des yaks ou le hennissement des chevaux qui s'ébranlent d'un coup, par un signe qui n'appartient qu'à eux,  et partent au galop,  côte à côte, crinière au vent. De temps en temps, on croise une yourte blanche devant laquelle est posé un panneau solaire et dont la porte ouverte offre la vision d'un enfant jouant assis par terre tandis que sa mère prépare le feu d'un brasero à l'extérieur, le père attache le cheval après être arrivé à bride abattue et enlève d'un geste tranquille la selle en bois colorée,  jaune et orange, une ceinture de la même couleur autour de la taille et qui rappelle que l'homme et le cheval ne font qu'un dans ce décor puissant. 

Plus étonnante dans ces étendues désertes est cette présence forte, quasi palpable, de ce parfum aux senteurs chaudes qui s'exhalent et vous enivrent; un parfum de thym sauvage, de camomille, d'absinthe et d'ambroisie embaument l'air et le gorgent  jusqu'à satiété.

Les rivières serpentent,  argentées,  et ondoient dans une presque immobilité au milieu de l'écrin émeraude des prairies. 

 

mongolie,steppe

IMG_0378.JPGIMG_0369.JPG

IMG_0396.JPG

IMG_0384.JPG

IMG_0154.JPG

IMG_0220.JPG 

IMG_0253.JPG

IMG_0255.JPG

IMG_0254.JPG

IMG_0414.JPG

UN GRAND MERCI A CYNTHIA ALTHAUS - CORRECTRICE STAGIAIRE

Crédit photo D. Chraïti

18:00 Publié dans Voyages | Tags : mongolie, steppe | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | |

21/08/2016

Carnet de Mongolie- Fête dans la yourte

IMG_0108.JPGDans le parc national du Terelj, nous logeons dans les yourtes du Terelj lodge, 25 yourtes alignées assez proches les unes des autres. On m'a invitée à partager une yourte avec des voyageurs que je ne connais pas, chaque yourte offre quatre lits simples en bois dur, une table, un brasero.

Un car s'arrête et déverse une quarantaine de Mongols, il s'avère que ce sont les anciens élèves et le personnel d'une école qui fête ses 30 ans, ils ont à vue d'oeil entre 40  et 50 ans. Tout est mis en place dans la salle de restaurant pour les accueillir, piste de danse, karaoké, avec le couple de voyageurs, nous nous retrouvons à une table, isolée dans un coin. Les anciens élèves se lèvent et portent fréquemment des toasts en vidant des verres de vodka d'une traite. Très rapidement l'ambiance s'échauffe, des danseurs s'élancent sur la piste pour quelques pas de valse. Quand arrive la photo de classe, appelés par le photographe, tous sortent s'asseoir dans un champ parsemé d'edelweiss et de gentianes à l'arrière du bâtiment principal et poser pour la postérité. Nous les laissons à leur fête et partons rejoindre notre yourte.

A 1h30 du matin, une marée titubante déferle entre les yourtes, perçant la nuit d'éclats de rire, des cris de femmes que l'on pince ou chatouille dans la nuit, les numéros de yourtes ne sont plus que des points d'interrogation vacillant dans l'obscurité, des dizaines  de mains qui palpent la nuit en tâtonnant, en quête de serrure.  Le chemin entre elles n'est plus qu'un labyrinthe inextricable perdu dans la pénombre subtile d'une nuit de fête. Un Mongol fait erreur et s'introduit dans la nôtre, puis comme piqué par une abeille, il se jette en arrière et rate les deux  marches.

Puis ils entonnent des chants, un contralto féminin  fait écho à la montagne sur un air d'opéra, un baryton s'exerce dans la nuit, puis des chœurs, certaines voix au timbre parfait sortent du lot, les chants sont interrompus par des rires et parfois des gloussements. Il est déjà 4 heures du matin, couchée dans ma yourte, j'écoute le ramdam des fêtards. Puis, comme par magie, ils sont poussés vers le champ où se trouvent des yaks pour qu'ils puissent continuer à chanter à tue-tête.

Couchée sur un lit dur, derrière mes paupières closes, j'imagine cette fête magnifique, ce cortège chancelant sous le feu d'un ciel étoilé parsemé d'étoiles filantes qui se laissent tomber à l'horizon après avoir traversé tout le ciel, en une profonde révérence stellaire. Cette joie communicative coule sur moi comme une onde bienfaitrice, j'écris déjà mes impressions mentalement en formant des mots et des phrases. Sur le tableau noir de cette nuit blanche,  le récit se dessine, lui aussi,  à tâtons dans la pénombre. Cette fête est devenue aussi la mienne, celle de l'imaginaire en goguette. 

IMG_0158.JPGA l'aube, en sortant, je vois une armée en défaite, un Waterloo mongol,  des amies se tiennent par le bras et se dirigent l'estomac barbouillé vers les toilettes, un homme soutient son ventre en essayant de se vider , les plus hardis continuent à la vodka tandis qu'une partie de foot s'organise leur rappelant avec émotion, le temps de la cour de récréation. Une vieille dame sort la tête de sa yourte, observe le spectacle de la partie et satisfaite s'engouffre aussitôt au chaud, sans doute, une maîtresse d'autrefois qui jette un coup d'oeil attentif et ému sur sa classe d'antan, aujourd'hui, des hommes et des femmes, encore un brin indisciplinés.

 

A chaque fois que je croise  alors les Mongols de la fête, ils me font une légère courbette  en forme d'excuse  pour la nuit blanche mais semblant ajouter tout à la fois que la fête est si bonne, je souris pour leur prouver que je ne leur en tiens pas rigueur, bien au contraire !

Avec les quatre mois d'été, les Mongols paraissent profiter jour et nuit du soleil et de la lumière. 

 

UN GRAND MERCI A CYNTHIA ALTHAUS - CORRECTRICE STAGIAIRE

 

IMG_0121.JPG

IMG_0115.JPG

IMG_0123.JPG

 

IMG_0100.JPG

Crédit photo D. Chraïti

09:49 Publié dans Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

17/08/2016

Carnet de Mongolie – Ulan Bator

ulan-bator-photo-728x344-728x344.jpgUlan Bator, située à 1351 m, est une ville étendue sur 4704 km2 et dont le passage de yourtes à hauts buildings n'a rien donné de saisissant; une architecture autrefois soviétique empressée de répondre à l'arrivée de nombreux habitants qui quittent l'arrière-pays pour venir s'établir dans la capitale. Pour presque 3 millions d'habitants, la capitale en abrite un peu plus de 45%.

Ulan Bator signifie le "héros rouge" en référence à Sukhbaatar, héros de la révolution de 1923. Une ville qui se prépare à accueillir les touristes européens encore très minoritaires dans la capitale, l'Anglais commence à être, à peine, la langue de travail, les Mongols sont plus à l'aise avec le Chinois, le Russe où le Coréen, pays, où ils y étudient, arrivé au niveau universitaire ou y travaillent.
Une jeune femme participant un programme gouvernemental me dit que la stratégie future est de renforcer de nouveaux partenariats avec d'autres pays que l'axe – Russie-Chine. Le pays grand comme trois fois la France, renferme de grands gisements à ciel ouvert. Cuivre, or, uranium, charbon. Une manne qui bénéficie à l'Etat et aux investisseurs étrangers mais qui laisse une bonne partie de la population sous le seuil de pauvreté et qui ne vise qu'à partir, en attente de visa pour un pays ou un autre. Le salaire minimum en Mongolie est de 108.000 MNT (46 frcs suisses) , le salaire moyen est de 350.000 MNT (environ 150 frcs).

A Ulan Bator, tout le monde s'improvise chauffeur de taxi, je suis là au bord de la route à héler un taxi et déjà deux voitures se sont arrêtées pour proposer de me véhiculer, j'hésite, le premier conducteur est un Monsieur âgé qui regarde la carte de mon hôtel à 1 cm de ses yeux qui ne sont plus qu'une fente étroite pour tenter de déchiffrer l'adresse écrite en lettres latines et non point en écriture mongole, cyrillique. Un autre homme s'approche pour déchiffre l'adresse avec lui, - les adresses changent souvent - , chacun farfouille dans sa mémoire pour tenter de se souvenir de quelle pouvait bien être l'adresse précédente.
Je décline l'invitation et me remets en chasse d'un taxi qui lui non plus ne saura pas où se situe l'hôtel mais il finira par l'appeler pour demander la direction.
IMG_0165.JPGEntourée de Coréens et de Mongols, je suis la seule non asiatique de mon hôtel, assise à la terrasse, j'aperçois dehors, des jeunes, universitaires bénévoles qui ramassent les déchets, il est vrai que les bouteilles en plastique jonchent le moindre espace vert et ce dans tout le pays.
Un pigeon vient d'être écrasé par une voiture, là, sous mes yeux, sur l'asphalte, le bruit d'os broyé me raidit les cheveux sur la tête, d'autres voitures lui roulent dessus. Je semble être la seule personne à me préoccuper de la fin tragique du volatile, en poussant un cri à la vue de la scène, la serveuse croit que j'ai commandé à boire, elle m'apporte du thé au lait de yak ce qui ne fait qu'ajouter à mon écoeurement.

 

Demain en partance pour le parc naturel de Gorkhi-Terlj prête à loger dans une yourte.

22:12 Publié dans Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

09/01/2013

Cuba – La meute

P1050435.JPGViñales 5h45 du matin – Dans une aube opalescente, quelques dernières étoiles luisent encore et se meurent lentement dans les premières lueurs du jour. Dans un paysage de brume d’où l’on voit surgir des mogotes, collines calcaires au dos rond et qui semblent avancer parmi les champs de canne à sucre, de tabac avec au milieu des grandes feuilles vertes des huttes de séchage de tabac dont le toit en feuille de palmier touche presque le sol, des bananiers qui tanguent doucement dans les brises matinales. 

 

Dans cette exquise « amanacer » qui annonce l’ explosion de couleurs pastel puis plus franches et plus crues  à mesure que les heures avancent, une clameur fantastique s’élève de la plaine;  une symphonie  pastorale menée d’abord par le cri puissant  des coqs, relayés par les  oies qui  cacabent tandis que les poules caquettent entourées par le piaillement de leurs  poussins. Les cochons enfermés dans des cabanons en bois grognent pour ne pas être en reste, alors que les chevaux hennissent en tendant le cou comme pour invoquer  le soleil qui arrive en grand seigneur, à pas de géant et comme par magie impose un silence ému.

Dans la fraîcheur matinale, nous sommes un groupe à attendre le bus qui doit nous amener à Trinidad. Des chiens errants se sont appropriés les rues désertes, ils sont dans un piteux état, on croirait une bande d’ivrognes qui se seraient battus toute la nuit. Le poil taché, parfois manquant par zones entières, il y a  celui qui avance avec les yeux carrément recouverts par des touffes bouclées poussiéreuses, des plaies purulentes.  Un genre indéfinissable, ils sont appelés chien sato à Cuba où ces hordes de chien sont fréquentes, affamés, maltraités, on les voit partout.  Tandis que des camions passent, on reste effaré en se disant qu’il y en un qui vient de passer sous la roue.  Pensez donc, avec la plus grande indifférence,  ils regardent défiler ces choses rondes et énormes, ils ont investi  les trottoirs, les routes, des quartiers entiers.

 Ils sont organisés en bande, se reconnaissent un chef. Justement, un chien sombre au pelage raz et luisant au soleil  passe devant eux. Leur leader se met à aboyer, appelle la meute très affairée à renifler tout ce qu’elle voit passer. Le chien insiste pour qu’on s’occupe du solitaire qui ose s’aventurer sur leur territoire. Le chien brun avance tranquillement comme si de rien n’était, sans les regarder,  avec dignité, lentement, les ignorant superbement.  Finalement, sur  l’appel insistant du caïd les autres, une dizaine,  arrivent, l’ entourent, puis l’encerclent de plus près. Le chien au milieu se met en position d’attaque et montre des crocs blancs énormes, les lèvres retroussées, la gueule féroce, il grogne bruyamment, tourne en rond très vite, menaçant,  pour montrer à tous ce dont il est capable.

Les touristes aussitôt se séparent en deux groupes, les femmes qui hurlent : "le pauvre, il est seul, ils vont le tuer ."-  Les hommes, eux, sont électrisés comme lors d'un combat de coqs; ils brandissent leur appareil photo ou leur portable pour immortaliser la scène,  fascinés par la bravoure du chien .

Cette scène primitive doit réveiller en nous quelque chose de profond, cet instinct primitif qui dort en nous et qui nous captive chez les bêtes parce qu’il s’offre encore sans fioriture ni mascarade. Puis, un paysan descend de sa bicyclette et lance un coup de pied dans le tas séparant les adversaires, les plus pleutres partent aussitôt en courant, cul à terre. Tout le monde respire,  enfin soulagé.

10 minutes plus tard, un autre chien arrive, seul, même triste scénario, le  chef se remet à aboyer pour rappeler ses troupes, en vain, plus aucun des chiens ne répond à l’appel, ils ont gardé en mémoire le  coup sec d'un pied dans les flancs encore douloureux; ils préfèrent continuer à fureter, c’est prendre moins de risque. De guerre lasse, le caïd abandonne sa nouvelle victime et repart profondément dégoûté par son bataillon d’éclopés. 

21:04 Publié dans Nature, Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

07/04/2010

LE TALISMAN DE KANDY

 

P1010591.JPGLes pales de l'énorme ventileur suspendu au plafond tournent lentement, elles fendent l'air péniblement dans une rotation lente et difficile, à croire qu'elles ne parviendront jamais à faire un tour complet, elles s'arrêteront en cours de route, certainement, essouflées, usées par l'âge, elles tressautent dans un léger cliquetis qui agace l'oreille.

A travers la moustiquaire en mousseline blanche et légère du baldaquin en bois d'acajou, je les observe comme des monstres à cinq pattes, la fièvre me fait claquer des dents.  La douleur traverse mon corps de toutes parts, les muscles mis à l'épreuve le matin me tirent, les pieds  endoloris et légèrement enflammés brûlent. La douleur me retient à la vie, elle prouve au moins que j'ai survécu au tsunami, elle a au moins ce mérite de vous rappeler que vous êtes encore de ce monde. Je la sens en moi comme une bête tapie, je la surveille, elle va et vient comme chez elle, sans s'annoncer, hôte indésirable, elle vous envahit et repart sans crier gare.

 

Des ombres passent devant mes yeux, des personnes semblent s'occuper de moi, je n'en suis pas très sûre, tout paraît si aérien, si fantomatique dans cette lumière tamisée, derrière ce léger voile qui réduit tout en ombres vacillantes et chuchotements.  C'est peut-être encore un rêve, ou un cauchemar comme celui d'une vague immense.

L'odeur des insectes qui s'approchent trop près de ma lampe posée près du lit dégage une forte émanation, une volute subite,  le léger grésillement de leur corps qui se consument en quelques secondes me désespèrent et me donnent la nausée. Des éphémères  trop amoureux de la lumière, ectoplasmes de mes  délires fiévreux ?

 

Je ne sais plus trop comment je suis arrivée là, des hôtels bondés de touristes qui sont venus pour la plupart de la côte et qui ont fui, ils affichaient complets,  dépassés par ces arrivées massives, certains ont improvisé des dortoirs.

Le chauffeur m'a parlé d'une maison coloniale à l'extérieur de Kandy, il était déjà tard, il faisait si nuit, la fièvre qui m'a saisie durant ce long voyage depuis la côte m'a définitivement brouillé la vue.  Une grande  maison blanche aux longues  colonnades, des escaliers très larges, une chambre aux hauts plafonds, des voix, puis une sensation de draps frais, on m'allonge, je me laisse faire.

 

Tout le monde sait ou devine que le Sri lanka est le royaume  des fantômes et des vivants, des sorciers et des rituels étranges.  Royaume où les frontières entre réel et irréel sont si ténues.   Le tsunami m'a emportée, je suis passée de l'autre côté sans le savoir , vivante hier, chimère aujourd'hui.  Je me remémore ces croyances étranges, ces regards suspicieux pour détecter précisément de quel monde vous venez celui des morts ou des vivants, celui des zombies ou des fantômes anxieux de vie qui s'accrochent tant bien que mal à  l'existence en se donnant des apparences humaines et qui vous surprennent tantôt  présents ,  aussitôt volatilisés.  Pays peuplé d'apparitions, d'ombres, d'illusions, vous adressiez la parole à quelqu'un et soudain vous vous apercevez qu'il n'est plus là, vous auriez juré sur toutes les têtes de vos amis et de vos ennemis qu'il était là devant vous, assis précisément là sur cette chaise.  Vous secouez la tête, êtes-vous entrain de la perdre ?

Je sens  mon talisman, je le touche, s'il est encore là, c'est que moi aussi j'existe encore, j'hésite, j'en doute un peu , ai-je vraiment survécu à cette vague dévastratrice ? Rien n'est moins certain..................................

 

23:00 Publié dans Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

01/04/2010

LE TALISMAN DE KANDY

 

P1010591.JPG25 décembre - Les bagages sont prêts, une petite robe à fleurs  enfilée en vitesse, une légère paire de tongs aux pieds, le talisman fidèle à son poste autour de mon cou, je file vers la table du petit déjeûner pour commander un thé  et admirer une dernière fois l'Océan avant de remonter vers le Nord. Tout est encore étrangement calme, rien ne bouge, les feuilles des bananiers sont suspendues dans les airs, immobiles. Les cocotiers, longs et minces se projettent dans un ciel bleu, pas un mouvement, pas un souffle, les oiseaux semblent avoir disparu de la terre,  les chiens errants petits et blancs couleur sable ne courent pas sur la plage comme à l'accoutumée.

 

Le serveur à la livrée d'un blanc immaculé qui rehausse son  teint marron clair doré  glisse sans bruit d'une table à l'autre, il est tôt, dans les cabanes les gens dorment encore, la plupart ont veillé tard.  Le chauffeur m'attend certainement à la réception pour prendre mes bagages. Le rythme lent de l'Asie me convient parfaitement, je traîne, prends mon temps, inspire profondément l'air frais du matin chargé de la douce et entêtante odeur des frangipaniers au parfum puissant.  Le serveur revient me servir une dernière tasse d'un thé à la saveur vanille. J'observe la mer, belle bleue, infinie, les vagues vont et reviennent inlassables, il me tend l'addition, m'interroge sur le bijou porté autour du cou, je lui raconte brièvement l'histoire du Tamoul de Kandy. Puis ma phrase reste suspendue, inachevée, tandis qu'une vague étrange s'approche dans un fracas assourdissant,  elle arrache tout sur son passage, se dirige droit vers nous.  Rapidement, je regarde le serveur, il reste figé, en état de choc, la bouche ouverte, les yeux exorbités par ce spectacle incompréhensible.

Une voix profonde venue d'ailleurs  m'appelle, me sort de mon état de somnambule, elle vient d'un autre temps et semble dire :"cours, cours, vers les hauteurs ! dirige-toi  vers les champs de théiers, fuis vers  l'intérieur du pays, rejoins-moi!"- Je touche mon talisman, la voix semble se glisser dans tout mon corps. Je n'ai pas le temps de réfléchir, la voix du Tamoul ?

Pendant ce temps, la masse d'eau s'approche, des cabanes explosent, des corps s'accrochent, des cris de personnes surprises dans leur sommeil arrivent saccadés, il n'est que 9 heures du matin, elles dormaient encore paisiblement.

J'arrache mon sac suspendu au dos de la  la chaise sur laquelle j'étais assise, je saute par dessus la barrière du restaurant, je vole, je n'ai plus l'impression de courir, je plane. Le talisman tape sur mes clavicules à chaque pas et me donne un rythme régulier dans ma course folle, presqu'en harmonie parfaite avec le bijou, lui et moi ne faisons plus qu'un, je n'entends plus que le bruit de mon coeur qui bat très fort et le bijou qui marque la cadence : toc, toc, toc !!!¨

 

21:12 Publié dans Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

14/03/2010

LE TALISMAN (suite)

P1010591.JPGL’histoire du talisman excitait définitivement ma curiosité, j’invitai la vieille dame grecque qui tenait le magasin d'antiquités à Kandy à me raconter tout ce qu'elle connaissait sur ce bijou. Elle sortit un vieux papier chiffonné et graisseux d'une vieille boîte, les lettres en sinhala aux formes arrondies semblaient courir sur le papier comme autant d'araignées.

D'après elle, il daterait du début du XX ième siècle et fut ciselé d'après la facture parfaite du travail par un orfèvre. Un texte écrit en  Sinhala racontait le périple du talisman en ces termes et probablement dicté par la jeune fille analphabète :

“Mon nom est Ishanka née à Lakdaram. Orpheline de père et de mère, j’ai grandi dans ce village jusqu’à l’âge de mes 15 ans. Ma “famille” m’a mariée  à trois frères, riches exploitants de champs de thé . Un Tamoul du nom de Thavappalan qui signifie don divin et  travaillant dans les champs de thé a crée pour moi ce talisman pour apaiser mes larmes. Il m’avait fait jurer que je ne l’ouvrirai pas, mais je ne l’ai pas écouté. Le malheur s’est ensuite abattu sur notre maison, mes maris sont morts brûlés dans un incendie pendant leur sieste. C’est de ma faute, je remets le talisman à quelqu’un de meilleur que moi. Il ne faut  jamais l’ouvrir ainsi a parlé Thavappalan.”  

Le talisman aurait été  ainsi donné à une soeur  de la jeune veuve probablement incinérée selon la coutume après la mort de ses maris. Celle-ci finalement craignant l’objet l’aurait confié au propriétaire du magasin, autrefois, sri lankais. A  son tour, il  aurait mis en garde la nouvelle propriétaire grecque en insistant bien sur le fait qu’il ne se vendait pas mais devait être  confié à quelqu’un qui assurait en faire bon usage et qui s’engagerait  aussi à ne pas l’ouvrir.

Telle  était la volonté de Thavappalan,  le Tamoul.

 

Nota bene : A l’époque, le sujet est encore très tabou, la polyandrie fraternelle était courante à Kandy, malgré l’interdiction des administrations britanniques pour qui ces mariages heurtaient la morale victorienne. La raison principale consistait à ne pas diviser les terres.  Les enfants  nés de ces mariages appartenaient à la communauté,  savoir qui était le père biologique importait peu, on les attribuait en principe  au frère aîné.

22:58 Publié dans Voyages | Tags : kandy, talisman | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | |

30/12/2009

La smala de Gorée - Une rencontre singulière

Sans titre.JPG7h30 - île de Gorée. Nous nous dirigeons comme chaque matin vers le port, mes chaussures de ville dans un sachet plastique, tandis que je traverse la place sablonneuse en tong. Le maire de Gorée qui chaque matin prend aussi la chaloupe pour Dakar rit en me voyant : "La voilà  devenue une vraie goréenne ! ".  Sur la place un homme est entouré de Goréens, Marie Jo me présente à l'écrivain sud africain Breyten Breytenbach. Il séjourne, 6 mois par an,  sur l'île et s'occupe de l'Institut de Gorée, il y anime des ateliers en faveur de la démocratie et de réflexion sur l'avenir de l'Afrique. A l'annonce de la mort d'Eric, il prend Marie Jo dans ses bras et la serre très fort contre lui.

Nous décidons de nous rencontrer en fin de journée après notre travail à l'usine. Durant la journée, dans les ateliers, je me remémore les écrits de Breytenbach, l'homme de tous les engagements, tandis que les moules énormes tournent de façon hélicoïdale, en observant la fournaise, braises ardentes sous les machines, je songe à l'Afrique du Sud; le racisme, le broyage infernal semblable à ce que je vois dans l'atelier.

Comme nous l'avions prévu, nous nous rencontrons d'abord pour boire un verre. L'engagement de l'homme n'a pas pris une ride, il nous parle du monde, de l'Afrique et de la nécessité absolue d'accéder à son autonomie économique. Ses oeuvres récemment publiées, sa conversation interrompue et imaginaire avec Mahmoud Darwich le poète palestinien : Outre-Voix. L'Europe, le rêve des Africains qui rêvent du Paradis européen, comment retenir ces jeunes : la création d'emploi coûte que coûte. La crise, les migrants. Tout y passe. Le travail est immense, mais on se console, une vie sauvée et c'est l'humanité que l'on sauve. Pour ne pas désespérer........

Invité à dîner à la maison, il se réjouit de rencontrer la smala de Marie Jo, 14 enfants orphelins de père,  aujourd'hui. Il part  chercher une bouteille de Merlot 2005 chez lui, nous l'attendons assises sur un banc sous le baobab centenaire sur la place. Assis entre Marie Jo et moi en bout de table, tous les enfants des ado et adultes sont réunis. Le souper est sacré, tout le monde doit être présent, la maman est intraitable sur ce point:" C'est le seul moment où nous sommes tous ensemble, ce moment est précieux ! ".  Sur la bouteille offerte  de Breytenbach une étiquette sur laquelle on peut lire " Imagine Africa" avec un texte écrit par lui. Il le traduit, on n'entend pas une mouche voler, les jeunes boivent ses paroles :

Over the island - A wind of voices - Vibrant with the deep - Song of human dignity - Murmurs messages - Of peace and responsability - And that mouvement becomes a space - For freedom to : Imagine Africa

Après cela, durant le repas,  il raconte ses années de prison,  l'autorisation obtenue grâce à la pression internationale, celle d'écrire. Ses geôliers ne lui accordent que 5 pages par jour. Il dédramatise, d'autres personnes vivent des moments aussi durs. L'écrivain au regard de marin embrasse le monde de ses yeux qui ne cessent de scruter l'horizon des hommes et interroger le monde.

 

 

 

@ Crédit photo / Djemâa Chraïti

14:44 Publié dans Voyages | Tags : breyten breytenbach | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | |

10/08/2009

Petits tableaux belgradois



DSC_0396.JPGBelgrade (en serbe cyrillique Београд et en alphabet latin Beograd signifie la ville blanche en raison de ses bâtisses blanches d'antan. * La ville  bâtie par les Scordisques qui appartenaient à la confédération de peuples illyriens, pannoniens et celtes devait certainement être leur capitale. Ils la nommèrent Singidunum, nom gaulois ( dunon pour  la forteresse et singi- pour le faucon;  la forteresse du faucon ), trois siècles av. J-C. Transformée en colonie romaine elle fera partie de l’empire byzantin puis ottoman, reprise par les Autrichiens, à nouveau par les Turcs, conquise au total par quarante armée, elle accédera enfin à son autonomie en 1830.  Elle vivra les affres des deux guerres mondiales.

Bombardée par les forces alliées de l'Otan en 1999, Belgrade offre, aujourd'hui,  au regard des touristes des immeubles éventrés, déchiquetés en plein centre ville : témoins persistants  d'une douleur encore à fleur de peau.

Située au confluent de la Save et du Danube, la ville paraît dériver dans le cours tranquille du fleuve à la force imperturbable, indifférent aux invasions et à toutes les guerres. Ni Attila, ni Soliman le Magnifique ne pertuberont l’ondoiement du long serpent sinueux à travers son voyage millénaire. La vie s’organise aux bords de ses rives, tout s’agite autour de lui, la vie trépidante des hommes le laisse de marbre. Il charrie l’histoire et engloutit la mémoire des siècles. Les péniches sagement alignées tanguent doucement au rythme d’un violon tzigane, les “splavovi” offrent des instants nostalgiques ou si joyeux à ceux qui honorent le fleuve de mille façons .

(photo Dule)


Victor Hugo dans son poème Le Danube en colère tiré des Orientales nous offre de longues strophes sur ce fleuve révolté par ces hommes qui transforment tout en enfer :
"Mon flot, qui dans l'océan tombe,
Vous sépare en vain, large et clair ;
Du haut du château qui surplombe
Vous vous unissez, et la bombe,
Entre vous courbant son éclair,
Vous trace un pont de feu dans l'air.

"Trêve ! taisez-vous, les deux villes !
Je m'ennuie aux guerres civiles.
Nous sommes vieux, soyons tranquilles.
Dormons à l'ombre des bouleaux.
Trêve à ces débats de familles !
Hé ! sans le bruit de vos bastilles,
N'ai-je donc point assez, mes filles,
De l'assourdissement des flots ?

Sur « Veliko Ratno Ostrvo » - La grande ìle de la guerre, - de guerre lasse, les belligérants ont renoncé à se battre pour troquer le bruit des armes contre cris et piaillements d’oiseaux venus d’Europe et d’Asie. De la rive, on voit le déploiement superbe et silencieux de majestueuses ailes blanches, les oiseaux forment des figures dignes des plus grands ballets pour soudain virer légèrement sur le côté, une aile dirigée vers l’horizon gris anthracite, l’autre vise le vert intense de la forêt comme posée sur cette émeraude, quelques secondes magiques, juste ce qu’il faut pour s’offrir un tableau où les tons s’épousent en une parfaite harmonie.

DSC_0390.JPG

 

Rai lumineux sur Novi Beograd au nord de la ville. Un alignement d'immeubles en béton construits à la hâte après la deuxième guerre mondiale appelée aussi  "Grand dortoir" . Or, ce quartier s'est peu à peu modernisé et développé et il est devenu un centre économique important surnommé le "Wall street serbe" avec des immeubles d'affaires luxueux.

(photo Dule)

 

 

 

P1010017.JPG

Transport en jaune, jaune tournesol ou jaune moutarde. Une pub pour des téléphones sur le bus avec un petit mot délicieux et si énigmatique "Brz"- si court, si serré, sans consonnes. Allez , un petit effort ! En y réfléchissant bien, on se dit, c'est évident. Ce sacré petit truc en trois lettres que l'on croit imprononçable, expédié en deux temps, trois mouvements signifie "rapide" et se prononce "Berz" , un son coulissant entre un e et i.  Les transports sont efficaces , vous achetez vos billets dans les kiosques, vous les faites poinçonner  à l'intérieur par une machine dont il faut avoir au moins vu une fois le fonctionnement pour savoir comment s'y prendre. Il ne reste plus qu'à s'accrocher, Belgrade est bâtie sur des collines, donc ça monte et ça descend et côté champignon, le chauffeur n'a pas de problème, il appuie tout simplement !

 

P1010011.JPG

Au "marché vert", ce sont de rudes paysannes qui vendent leurs fruits et légumes qu'elles couvent du regard comme leurs petits.   Les marchés sont  toujours très sympathiques et c'est si universel de faire ses courses.

P1010013.JPG

 

 

 

 

 

 

 

A l'instar du fleuve, les chauffeurs de taxi aiment aussi sentir couler  la vie, une petite partie d'échecs sur le capot de la voiture en attendant le client, un promeneur s'arrête et scrute le jeu.  Il ne reste plus qu'à s'asseoir sur un banc et attendre que la partie s'achève en observant tranquillement le mouvement de la rue en pensant qu' il est bon de prendre le temps de sentir le temps passer.

P1000988.JPG

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 * Source Encyclopédie de l'Arbre celtique

in Larousse - Scordisques : Peuple celte, établi dès le IIIe s. avant J.-C. sur la Save et sur le Danube.

D'autres tableaux à venir

23:19 Publié dans Voyages | Tags : belgrade, beograd, novigrad, novi grad, novi beograd | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |