14/09/2009

Rodolphe Archibald Reiss : un Suisse qui passionne les Serbes

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Archibald Reiss, lausannois d’adoption -  l’homme aux cent destins -    était  surnommé le “Sherlock Holmes suisse” . Devenu une légende, il passionne encore les Serbes, sa tombe  se situe à Topčidersko groblje à Belgrade,  un musée lui est également consacré. Les Serbes que j’ai croisés en Serbie m’en parlent avec émotion et enthousiasme, il a tant écrit sur eux.

 Chaque mythologie a ses héros dont fait partie désormais Archibald Reiss, il participa et de façon certainement involontaire largement à la construction des figures identitaires serbes et cela par la suite le transformera en héros national. Il sera apprécié et ô combien, ce témoin des souffrances dues à l’occupation étrangère et considéré comme homme au caractère intègre : expert de la police scientifique, poète de surcroît  qui a plongé profondément dans l’inconscient collectif d'un peuple si souvent troublé par son histoire.

 

 

 

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Né en Allemagne à Sulzbach en 1875, il débarquera très jeune à Lausanne pour y suivre des études. Le chimiste passionné de photographie deviendra un criminaliste aux méthodes scientifiques prouvées. Il fondera  en 1909, l' 'Institut de police scientifique de l'Université de Lausanne, la première école de police scientifique au monde. Après 1919, il démissionne  de l’Institut et quittera Lausanne définitivement pour  Belgrade.
Dès 1921, il habitera dans le petite ville de  Dobro Polje proche de Belgrade et y résidera jusqu’à sa mort, le 7 août 1929. Mort survenue à l'occasion d'une dispute avec son voisin et qui fait dire :  "Que ce sont des mots qui ont tué Reiss" .

 

Parti aux Balkans,  au début de la guerre,  avec l’idée de devenir observateur neutre des événements de guerre rapportés, témoin visuel objectif. Il ne s’imaginait pas alors que cette région lui deviendrait aussi attachante que “Ma chère Suisse- So lieb sein wird wie meine Schweiz”

Les crimes,  à l’encontre de la population serbe,  ont crée chez Reiss compassion et indignation. La même année, il écrivait dans son journal du front : “Belgrade,  les hôpitaux ont été bombardés quatre fois. L'Autriche-Hongrie mène une guerre totale, elle veut anéantir tout le peuple serbe."  En utilisant des photos,  Reiss voulait prouver que l’armée austro-hongroise désignait de  nombreux civils comme résistants afin de les exécuter. Les prisonniers de guerre et les blessés soldats serbes selon  Reiss connaissaient le même sort et que  l’armée d’occupation  pillait, torturait et violait des femmes. La plupart de ces crimes constatait Reiss ont  été commis par des soldats  appartenant aux nations slaves des Balkans.

Les media serbes,  en 1991,  avec la guerre en Croatie et en 1992 avec la Bosnie utiliseront les récits de Reiss pour démontrer que les serbes étaient toujours désignés comme  victimes et jamais comme bourreaux.

 

Ses récits de guerre donnaient aux Serbes la certitude qu’ils se battaient contre la domination étrangère  pour la survie et la liberté comme leurs ancêtres.

Les intellectuels serbes de droite ont une grande estime pour Reiss et ce déjà -  avant la guerre - dans les années 1980, les media serbes le citaient régulièrement.  Devant son monument à Belgrade, on organise régulièrement des manifestations. Ainsi, ce grand ami du peuple serbe selon les media est présenté aux nouvelles générations .

 

Les Serbes le considéraient comme quelqu’un d’objectif, non influencé par les intérêts des belligérants tandis que paradoxalement lui ne  craignait pas de prendre position en déclamant :  « devant le crime pas de neutralité possible ! » . Il dénoncera les crimes de guerre lors d'un discours, à la Sorbonne. Malgré que son frère Fritz Reiss soit commandant en chef allemand d’un navire militaire ne l'empêche pas de décider de se battre pour qui bon lui semble, du coup il devient la honte de la famille allemande.  Il ira jusqu'à être consultant, à la conférence de paix à Versailles pour la délégation du nouveau royaume des Serbes, Croates et Slovènes.

 

Les Serbes se sont beaucoup intéressés à Reiss pendant la guerre, mais après ?  Silence éloquent alors que Reiss venait de s’installer à Belgrade définitivement.  Reiss osa adresser quelques critiques à l'encontre de son peuple adoptif bien-aimé et cela contrariait l’image que les Serbes se faisaient d’eux-mêmes. Comment expliquer ce changement d’attitude ?   Reiss avait idéalisé pendant la guerre ce peuple qui souffrait,  victime de l’agression militaire et qui  suscita une sympathie profonde chez lui . Après la guerre, il sera déçu par la situation politique et condamnera les politiciens et les fonctionnaires pour corruption pratiquée à large échelle. Il déplorait le fait que les invalides de guerre et les vétérans seront vite marginalisés, voire carrément oubliés. Il se plaignait de la paresse des Serbes au travail et leur envie de s’enrichir sans scrupules, pointait leur côté belliqueux, à toujours chercher un ennemi et par défaut régler les comptes entre eux. Déçu par cela, il adressa un testament politique « Ecoutez Serbes » traduit et publié seulement en 2004.  Dans ce manuscrit, il y témoigna son amertume que lui ont infligée  les Serbes,  après la guerre.  Avec ses dires, il déstabilisa l’opinion publique serbe.

Le 21 juin 1921,  La Tribune de Genève le décrivait comme un homme nostalgique : « Sa maison est un véritable musée de décoration et de reliques de guerre. M. Reiss vit au milieu de ces souvenirs et lorsque l'ennui le prend il ne va point en Europe, pas même dans sa bonne ville de Lausanne. Il va tout simplement en Macédoine, faire une tournée, monter sur un vieux cheval, avec sa fidèle carabine sur le dos. Ainsi vit simplement, sans prétentions, l'ancien professeur lausannois dans sa maisonnette de Topcidersko Brdo » - maisonnette construite par lui-même dans le style traditionnel paysan où les amis de Reiss aimaient se rencontrer, dans cette intimité si particulière.

Malgré ce passé et ces changements de vie, une vie riche d’aventures , Reiss reste attaché à  la culture de l’Europe de l’Ouest et à l’élite intellectuelle à laquelle il appartenait, il gardait ce pessimisme ambiant des années 1920.

Reiss  n’est pas un cas isolé, l’histoire nationale d’un peuple peut se transformer en représentations mythologiques qui seront ensuite considérées comme  des faits réels et qui appartiennent dès lors à l’inconscient  collectif.  Une nation peut elle exister sans faire appel à des héros et des mythes comme Reiss ?

 

Un mythe et une légende si forte que pour accomplir les dernières volontés exprimées par Reiss avant sa mort, les Serbes exposèrent son cœur dans une urne au sommet du  Kajmakcalan en Grèce, lieu où les Serbes avaient vaincu lors de la bataille de Kajmakcalan en 1916.  On  s’empressera lors d'invasions ultérieures de ce pays d’exploser le coeur de Reiss déjà réduit en cendre pour s'attaquer définitivement au mythe et à la légende du "héros serbe." 
 

Mais peine perdue.  Le héros est bien vivant,  encore aujourd'hui, dans plusieurs villes de Serbie, en particulier en Voïvodine où des rues portent son nom.



Une expo “Théâtre du crime”qui présente ses photos se tient au Musée de l’Elysée jusqu’en octobre.

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