17/05/2014

INTERPOL POUR LES DISTRAITS

DownloadedFile.jpegMa conviction, qu'il y a  des anges pour les distraits, a été fortement ébranlée,  il y a deux semaines.  Un doute existentiel m’a saisie brusquement lorsque je me suis retrouvée plantée au commissariat de police des frontières de l’aéroport Roissy Charles de Gaulle.

L’affaire en soi paraît  anodine.  L’été passé, ma fille croit avoir égaré son passeport suisse, nous lui en faisons établir  un nouveau et déclarons le sien perdu. Il y trois  mois, le fameux « perdu » est retrouvé. Je le glisse dans un tiroir, en me disant qu’il faudra le déclarer retrouvé. Et naturellement, distraite, sans m’en rendre compte, je pars en voyage avec le fameux passeport perdu et retrouvé et  dont la date était  toujours valable ce qui a notamment prêté à confusion. 

 

Douane suisse, pas de problème. Arrivées à Charles de Gaulle,  une policière contrôle, nous tend les passeports et tout à coup l’ordinateur semble retenir son attention.  La policière dont le visage se ferme pareil à une armoire frigorifique  termine par un sévère : "Veuillez me suivre ! "

 

Nous voilà, ma fille, son amie âgée aussi de 13 ans et détentrice d’un passeport américain au commissariat qui se trouve au cœur de l’aéroport. Contrôle d’identité, je dois prouver être la mère et elle vérifie bien que ce ne soit pas un kidnapping d’enfant. Ce qui était à prévoir, s’est produit, et cela en toute logique,  elle retient le passeport. Du coup, on ne  plus continuer vers le Québec et on manque le vol. Quand bien même, je lui montre sur mon Iphone la copie du vrai passeport et que celui-ci est bien valable, rien n'y fait _"Il faut le document original papier ! insiste-t-elle, - pour la dématérialisation des documents d'identité,  à mon avis ce ne sera qu'une affaire de deux ou trois ans. 

Deux heures et demie plus tard, nous sommes toujours au commissariat, les deux  enfants consolent un clandestin qui pleure en lui tendant un mouchoir.  Notre invitée trouve passionnant de commencer les vacances dans un  commissariat : »ça, c’est de l’aventure !  dit-elle, réjouie.

Un policier siffle le jeune sud américain qui ne parle que l’espagnol  pour qu’il se lève et se dirige vers une salle. Les adolescentes en ébullition commencent à se révolter.

Pendant ce temps, dans un autre bureau, la policière se bat avec le formulaire en ligne d’Interpol. Je me penche vers elle et découvre ledit formulaire, à choix : »auto-stoppeur, retraité, mineur, clandestin, décédé ! »- Je l’interroge à brûle pourpoint :

-  Madame, il y a des morts qui font des déclaration  au poste de police ? La mention « décédé » m’interpelle vraiment;  j’imagine, une armée de fantômes envahir le commissariat tandis que je replonge mon nez dans les poèmes  de Thomas Bernhard du recueil  « Sur la terre comme en enfer «  et me concentre particulièrement sur le poème « les errants » et  leurs jambes torses, tous inscrits sous la rubrique « décédé » d’Interpol.

 

 Dans le fond de la pièce,  un jeune policier, suit à ma question,  rit : « on voit de tout ici, même un homme  est venu déclarer le vol de sa livraison de drogue ! »

Un  policier dessine un schéma à deux autres qui se penchent dessus, et il explique :

- L’arnaque est simple,  une femme vend son sac à 200 euros, un gars la court-circuite et met le prix à 400 euros et donne son compte bancaire à lui……….etc.  Ils analysent le cas, longuement,  tandis que la policière se bat avec le formulaire Interpol.

Finalement, on ressort un peu secouées : "où sont les bagages? Où est le bureau Air France? Tranquillement, il n'y a plus besoin de se presser, l'avion étantt parti sans nous,  on cherche l'agence.  

En conclusion, j’ai récupéré le nouveau passeport de ma fille apporté d’urgence  de Genève par son père.  Air France m’a exceptionnellement fait une fleur en me réservant un vol pour le lendemain,  à bas prix.

 

La morale de l’histoire « TOUJOURS RAMENER UNE PIECE D’IDENDITE DECLAREE PERDUE ET RETROUVEE AU SERVICE DES PASSEPORTS »

 

 

 

23/06/2013

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ws_E=mc2_1600x1200.jpgSur un trottoir parisien, j’observe le manège d’une femme, la quarantaine, elle porte une jupe couleur kaki salie à l’arrière et qui présage qu’elle s’assied à même la rue et  couche sans doute dehors. Elle ne possède pour tout effet que trois sacs en plastique bourrés d’habits et d’ une couverture. Elle les pose, se colle la main au front;  réfléchit, les reprend, les déplace de quelques centimètres ;  fait deux ou trois pas, les soulève, les bouge à nouveau.  Elle paraît plongée dans une profonde réflexion qui a pour seul objet, les pavés du trottoir, ses sacs et les pas qu’elle effectue à grandes enjambées et qu’elle compte sur un espace restreint d'environ 3m2, son unique univers du moment.  La femme est grande et  mince, ses longues jambes découvertes par une jupe au-dessus des genoux  montrent des varices noueuses, scléroses vert bleu,    qui courent pareilles à des serpents fins sous la peau.

Elle entre dans la sanisette toujours avec ses quelques affaires , y demeure bien trente minutes, en ressort trempe, elle a dû se laver à grande eau, il est vrai qu’il fait chaud.  Elle s’assied à mes côtés sur une borne plate en marbre, elle ne m’aperçoit pas bien que je sois à moins d’un mètre d’elle.

De biais, l'inconnue  offre un profil attrayant; un visage fin, des yeux d’un bleu intense au-dessus desquels s’aligne une frange d’un noir jais qui tranche sur sa peau blanche,  translucide , ses cheveux sont taillés mi-courts. Elle porte un T-shirt trop large qui l’amincit davantage. Elle farfouille dans un des sacs et,  à ma grande stupéfaction,   en extrait un agenda Quo Vadis format A4 qu'elle pose sur ses jambes croisées, et là,  je me demande ce que cette errance peut bien y noter.  Quel rendez-vous peut-elle bien avoir inscrit  alors que la notion du temps semble lui filer entre les doigts, sable fin insaisissable ?  Elle sort un stylo noir à bille, puis ouvre une page et se met à y aligner des chiffres sur deux lignes, minuscules, les encadre et continue ainsi sur toute la page. Des chiffres, des formules, des symboles radicaux, alphanumériques ,  des intersections. Le tout finit par former un paysage étrange, une constellation nouvelle, une carte du ciel étrange qui montrerait l’infini, mais encore un langage inconnu constitué de signes sybillins.

Autour de nous, tout n'est ne bruit et fureur, nous sommes en face de la Cité des Sciences.  Elle demeure plongée dans ce monde qui est le sien, tout de silence et d'exil intérieur. Je  l’interpelle : "Il fait chaud,  n’est-ce pas ? ». Elle lève la tête, me regarde comme si elle découvrait pour la première fois de sa vie  un terrien, elle qui navigue dans les pléiades sidérales. « Oui ! » la brève interjection révèle un accent anglais.  « Anglaise ? »- j’essaie de garder  le contact si ténu soit-il  « Non ! canadienne. » Elle se referme aussitôt et continue à additionner, soustraire, diviser, fractionnner,  « équationner ».

De ce néant existentiel, dans ce quasi non-mouvement hormis la main qui fait courir la plume sur la grande feuille, je vois la masse d’effort qu’elle déploie comme ces étoiles qui émettent des rayons par on ne sait quelle énergie durant des milliards d’années. Un point lumineux isolé sur un trottoir parisien qui brille de sa propre force, une « vis viva »  singulière qui se nourrit d’elle-même et se reproduit à l’infini. 

23:10 | Tags : paris, cité des sciences, e=mc2 | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | |