07/10/2011

17 octobre 1961-"La Seine était rouge du sang des Algériens"

cache-250x247_manif17oct61-250x247-c5e78.jpgPour lutter contre 50 ans d'oubli

"Ce jour-là, je m'en souviens comme si c'était hier. Nous avions mon père et moi pour se laver,  tiré les quelques gouttes d'eau du robinet installé devant notre baraque faite de bois et de tôle, dans le bidonville de Nanterre.  Il m'avait dit nous allons défiler comme des hommes, montrer aux Français que nous ne sommes ni des rats, ni des animaux sauvages, que  nous ne  courbons pas le dos, ni ne rampons, mais que nous sommes des hommes et des femmes debout et fiers qui voulons vivre décemment et permettre aux Algériens de vivre dans une Algérie indépendante. Il m'avait même mis un peu de son gel dans les cheveux, je portais mes plus beaux habits pour ce grand défilé qui me faisait grandir d'un coup.  Cette grande manifestation qui me fera effectivement vieillir en quelques minutes, devenir vieux pour toujours.  Je lui tenais la main, des milliers de gens nous entouraient . Ma mère, mon petit frère et ma petite soeur devaient participer à une manifestation identique le lendemain. Ils chantaient, criaient, tapaient des mains en rythme, riaient. Puis, je ne sais plus ce qui s'est passé, tout est devenu trouble, cris, coups de feu. Nous nous sommes mis à courir, mon père est tombé, des policiers l'ont tapé et tapé, j'entendais le bruit de ses os se fracasser,  bien que je me bouchais les oreilles, les mains collées très fort contre elles. J'étais caché derrière une voiture, puis ils l'ont attrapé à plusieurs et l'on jeté par-dessus bord avec beaucoup d'autres hommes . J'ai fermé les yeux et je ne sais plus comment je suis arrivé chez moi...........Ma mère suppliait en demandant : où est ton père ? Je répondais inlassablement, la rivière l'a dévoré, il a été emporté par l'eau, l'eau rouge, si rouge de Paris. "

 

cache-255x258_rafle-255x258-f2511.jpgUn pan de l'histoire française post-coloniale qu'on a voulu noyé dans une amnésie générale. Le 17 octobre 1961, à 20h30 malgré le couvre-feu imposé  aux "Français musulmans d'Algérie" de 20h30 à 5h30  , à peu près 30'000 Algériens passent outre l'interdiction,  sous l'impulsion du F.L.N,   et  défilent dans une manifestation pacifique. En face 7'000 policiers, les ordres de Maurice Papon appuyé par Charles de Gaulle  étaient clairs :   "si vous tirez les premiers, vous serez couverts", mais encore ; "pour un coup rendu, vous en donnerez dix". Rafles, disparitions, tortures, corps balancés dans la Seine étaient déjà monnaie courante avant le massacre du 17 octobre . Des policiers qui  en-dehors de leurs heures de service, s'adonnaient à la "ratonnade" comme on pratiquerait la chasse, mais la chasse à l'homme, la chasse  à l'Algérien, la chasse au faciès.  Malgré la circulaire du 7 octobre  du F.L.N qui mettait  fin aux attentats débutés en 1958 dans la métropole et qui visaient particulièrement l'appareil  de production (ports, raffinerie)  et des policiers, malgré le fait que le F.LN avait passé le mot d'ordre,  pas d'armes, pas de violence durant la manifestation, contrôlant eux-mêmes les manifestants, les fouillant pour s'assurer  qu'ils ne portaient rien sur eux, ils seront pris pour cible.   La police charge violemment la manifestation pacifique  : matraques, coups de crosse,  coups de pieds.

 

 

 

matraque-051ea.jpgLa chasse durera toute la nuit, pendant des jours et des jours on verra des cadavres remontés à la surface de la Seine.  Plus de 11'730 Algériens sont interpellés puis internés au Palais des Sports, au Parc des Expositions, au stade de Coubertin, au Centre d'Identification de Vincennes, durant  quatre jours.  Impossible de dénombrer exactement le nombre de morts, le pouvoir organise la  censure, aucun accès aux archives autorisé, toute commission d'enquête sera interdite.

Il faudra attendre 1980 pour que la presse puisse enfin lever le voile sur ce massacre, sur les ratonnades d'octobre et qui pointera du doigt nettement Maurice Papon, identifié comme auteur de crimes contre l'humanité et qui ne sera jamais ni traduit devant un tribunal, ni jugé, ni puni pour cette nuit d'horreur.  Ce même Maurice Papon qui a été condamné à Bordeaux en 1998 à dix ans de réclusion criminelle pour son rôle dans l'arrestation de Juifs lorsqu'il était secrétaire général de la préfecture de la Gironde entre 1942 et 1944. Après plusieurs recours, en 1999,  il fuira en Suisse, retrouvé, il sera  incarcéré à la prison de Fresnes, un mois plus tard transféré  à la Prison de la Santé.  Finalement la peine de celui qui portait fièrement et illégalement  l'insigne de commandeur de la  Légion d'honneur est suspendue pour des raisons de santé. L'ancien fonctionnaire de Vichy et le complice de crime contre l'humanité sera enterré avec sa croix de commandeur de la Légion d'honneur reçue des mains du Général de Gaulle.  Les symboles sont plus forts que les crimes ! Quelle insulte à la mémoire de toutes les victimes de Maurice Papon.

Le massacre du 17 octobre 1961 en aura  mis du chemin pour se faire une place dans la mémoire collective aprés l'amnésie, puis la tentative d'oubli durant 50 ans .  Dorénavant, misons  sur la juste mémoire, pour ne pas s'enterrer avec l'oubli, pour ne pas s'empêcher de recréer un identitaire solide afin d'ancrer ses savoirs dans les racines d'une réalité non-refoulée. Un oubli qui empêcherait de reconfigurer sa propre histoire, la vraie, pas celle d'un imaginaire fallacieux et trompeur qui rend toute destinée si friable, même celle d'un peuple tout entier.

 

Le CCA commémore le 17 octobre 1961 - 50 ans d'oubli - par la :

Présentation de la pièce "La Pomme et le Couteau"

Dans le cadre des commémorations du 50e anniversaire des évènements du 17 octobre 1961, le Centre culturel algérien de Paris organise, le vendredi 14 octobre en soirée, une présentation théâtrale de la pièce "La Pomme et le Couteau" d'Aziz Chouaki. La pièce, adaptée des écrits d'Abdelmalek Sayad et Jean-Luc Einaudi, est mise en scène par Adel Hakim. Dans le cadre de ces commémorations, l'association Les Oranges de Nanterre, le collectif Daja et des comédiens du théâtre des Quartiers d'Ivry, dirigé par Adel Hakim, ont décidé de travailler ensemble sur ce spectacle consacré à cette tragédie.

LE FILM "ICI, ON NOIE LES ALGERIENS" DE YASMINA ADI

 

 

23:03 | Tags : 17 octobre 1961, la pomme et le couteau | Lien permanent | Commentaires (12) | |  Facebook | | |