26/08/2009

L'exil en héritage

 

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Les parcours de vie d'exilés retiennent souvent l'attention, ils vous transportent , malgré vous, dans des univers chatoyants ou vous plongent d'une manière effroyable dans des clairs-obscurs aux nuances saisissantes. Tableaux d'existence morcellée où les récits de mets aux effluves capricieuses vous enivrent, et fréquemment dans une langue vivante et colorée, on vous raconte des anecdotes qui excitent l'imagination et enflamment les sens.

Destins contrariés et intenses des exilés et de leur descendance qui hérite immanquablement de ces pierres laissées sur les chemins de l'exil. Tendres balises qui ramènent aux sources de la mémoire familiale, qui expliquent les traditions, les mots importés d'autrefois qui s'accommodent de la nouvelle langue en l'enrichissant d'intonations étonnantes, d'expressions hautes en couleurs, si astrales et si musicales.  La dernière récemment entendue ravit les oreilles, une fille d'un père italien  immigré en Suisse me racontait les conseils paternels dont un traduit grosso modo de l'italien: "Ma fille, ne fait pas des pas plus longs que tes jambes !" un bon adage populaire qu'elle transmet,  à son tour,  à ses propres enfants. Une autre connaissance, née en France et qui vit à Londres  met invariablement ses trois sucres dans la tasse en citant ses tantes nées à Alexandrie  : " un sucre ce n'est rien, deux pas suffisant, trois enfin tu obtiens la saveur parfaite du café turc." Turc ou pas turc, à tous ses cafés sont rajoutés les fameux trois sucres des vieilles tantes bijoutière, émigrées  en Europe et qui offrent sur un plateau ciselé à toutes leurs clientes un café généreusement sucré. 

 

 

 

C'est le parcours des exilés qui au croisement des mille routes ont dans leur besace des souvenirs à offrir en pagaille :

 

Ceux du  Portugais qui avait quitté le Mozambique et s'était réfugié au Botswana, il me montrait ses dix doigts en me persuadant que son passeport, son unique document dans la vie , le voilà : ses mains ingénieuses. Celles-là même qui lui permirent d'ouvrir une boulangerie industrielle, de fixer l'antenne de la télévision du pays, de voyager partout sans problèmes et de s'adapter. Il les brandissait pareilles à des marionnettes douées d'une vie à part, laborieuses fourmis,  des pognes magnifiques aux ongles en deuil. Et je les regardai s'agiter devant mes yeux, émerveillée de constater à quoi pouvait tenir une vie, une réussite, au bout de dix doigts. Il nous servait du Porto dans des petits verres lusitaniens, tout son intérieur ressemblait à n'importe quel logis du centre de Lisbonne et pourtant, il n'y était pas né, mais il avait reçu en héritage déjà l'exil de son père qu'il perpétuait et transmettrait à la future génération. Sa fille, démontait les lampes et les refixaient avec une telle dextérité sans mêler les fils qui court-circuiteraient tout,  sans montrer la moindre hésitation, elle s'aplliquait les yeux quasiment fermés. Avec le goût de l'exil, elle avait hérité de la dextérité paternelle. 

 

Et encore, les souvenirs de ce Parisien, célèbre avocat,  dont le père juif né en Algérie est  passé par Marseille comme tant d'autres réfugiés. Le fils roule très légèrement les "r" comme ses parents, il fait le couscous à la perfection et invective ses enfants en arabe. Il nous raconte les mille et un récits de son père, comment celui-ci  a quitté l'Algérie, " un bras en avant, un bras en arrière" , c'est-à-dire avec rien du tout après avoir tout perdu en quelques jours.

 

Or,  pour avoir la nostalgie la distance n'y est pour rien, l'exil peut-être sur le pas de votre porte. Mon arrière-grand-mère valaisanne, se faisait livrer à Genève, par le facteur,  du pain valaisan au seigle,  deux fois par semaine.  Pour rien au monde elle aurait renoncé à son pain valaisan ."Le meilleur du monde " selon elle. Fidèles à la tradition héritée, nous continuons à ramener régulièrement du pain du Valais au seigle et aux noix.

 

Ce pain noir comme ces destins si souvent contrariés et assurément riches, au goût superbe !

 

 

(photo argentique- Agustí Centelles, Camp de réfugiés de Bram, 1936-1939 © Archives Centelles, Barcelone / ADAGP, 2009

 

17:45 Publié dans sociologie | Tags : exil, exilés | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |