06/05/2013

La vengeance d'un rescapé (5)

Stanescu dévisage Eliahu pour reconnaître en lui  une connaissance, pour se souvenir de où et quand il l’aurait rencontré. Il se remémore l’attitude  de ce jeune soldat qui l’avait tant frappé lors de son arrivée et qui le surprend encore. Ce quelque chose d’indéfinissable en lui ; un mélange de sang-froid et de détemination farouche.

 -      On se connaît ? s’enquiert  le caporal

-      Je viens aussi de Chisinau , répond  Eliahu

Le visage de Stanescu s’éclaircit :

-      tu es un ami de mon fils ?

-      Non ! Je suis un Juif de Chisinau .

Stanescu fouille dans sa mémoire, il ne sait plus combien de morts il a laissé derrière lui, il ne saurait les compter. Des familles décimées , des enfants orphelins,   des femmes et des filles violées. Après des soirées de beuverie, des gens tués à bout portant dans une chasse effroyable en guise de jeu.  Il a laissé derrière lui des cadavres sans fin, des fosses commune pleines ……. Il fallait que ça arrive, il n’allait pas  continuer à fuir indéfiniment, même au bout du monde, même en Indochine, son passé, à grandes enjambées le rattraperait . Il le savait, il le pressentait,  ce jour-là devait arriver. Il fallait qu'il arrive !  

Le soldat en face de lui est  calme. Il n’a pas envie de discuter, ni le comment, ni surtout le pourquoi de la barbarie. Il sait qu’il n’y a pas de sens ni à donner ni à trouver dans la bestialité. Il n’y a pas de justification quand l’homme devient une bête féroce. On ne demande pas à l ‘animal enragé pourquoi il est enragé, on l’abat  !

Au plus profond de sa souffrance et de sa solitude, Eliahu a compris qu’il y a des frontières qu’on ne peut franchir et que si on s’y risque , on n’en revient plus. Tout n’est plus que fuite en avant, dans les ténèbres toujours plus noires de celui qui a perdu toute humanité. Et Stanescu pour lui est celui qui est allé au-delà, ce n’est plus un homme c’est un monstre sanguinaire qu’on achève.

Eliahu lève son MAT  49 et tire les deux première balles :

-    pour les miens que tu as tués

Il vide son chargeur des 30 balles restantes, en une rafale interminable :

-    pour tous les autres.

 

Les Viêt Minh au son des rafales se mettent à leur tour à tirer, en s’étonnant de n’avoir vu passer aucune balle dans leurs rangs.

Le soldat Eliahu Itkovitz comme tout soldat de la Légion sait que le règlement impose qu’on ramène les soldats tombés sous les armes. Il traîne le corps criblé de balles jusque vers la Road 18. Il s’assied à côté de ce qui est devenu une  marionnette démantibulée. 

Les gars qui passent s’exclament :

-  Il l’ont salement amoché ton gaillard, les Viêt ! Il n’ont pas reconnu le caporal derrière  cette   masse informe. 

-   C’était ton compatriote n’est-ce pas ? rajoute un autre avec un peu de compassion dans la voix

 -  Mmm ! pour seule réponse de Eliahu.

En attendant le véhicule de la Légion  qui doit venir rechercher les soldats, le soldat Eliahu Itzkovitz regarde la longue route de terre devant lui, ni joie, ni victoire. Un profond sentiment du devoir accompli, de justice rendue, mais surtout il est submergé par la sensation d’un vide immense. Une vie qui s’était concentrée sur cette rencontre, maintenant le néant au bout de la route.

Stanescu sera enterré comme légionnaire tombé en Indochine sous les tirs des Viêt Minh, Eliahu félicité d’avoir ramené le corps sous les balles de l’ennemi.  

Eliahu a quitté son visage d’enfant, ses yeux paraissent ceux d’un homme vieilli d’un coup. En quelques heures, il a laissé son passé derrière, il l’a posé comme un ballot trop lourd sur la Road 18 entre Bắc Minh  et les Sept pagodes.

Il en est sûr, il n’y a pas de cohabitation possible entre férocité et  humanité.  La promesse de l’aube, c’est une promesse d’humanité que sa mère lui a laissée entr’apercevoir dans la lumière de ses yeux tandis qu'elle mourait sous les coups du tortionnaire. Il vient de le comprendre : soit l’homme, soit la bête !  Il a choisi d’être un homme. 


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Récit inspiré de la vraie histoire du Légionnaire Eliahu Itzkovitz

 


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05/05/2013

La vengeance d'un rescapé (4)

C’est à la faveur d’une embuscade menée  par les Viêt Minh que le soldat Eliahu Itzkovitz pût  enfin approcher le caporal, par un de ces mois d’août  humide,  à la chaleur tropicale suffocante. Un ciel bas couleur anthracite avec au fond du paysage des palmiers vert émeraude aux troncs minces et longs, balancés par un vent du sud-est chargé par l’humidité de l’Océan Indien . A cela, s’ajoute une mousson aux pluies abondantes et intermittentes  qui transpercent les soldats jusqu’à l’âme. 

Leur régiment  se trouvait alors sur la Road 18 entre Bắc Minh et les Sept Pagodes en repérage quand des tirs ennemis les prirent pour cibles.

Le caporal hurla « planquez-vous ! »-  En quelques enjambées souples de félin, Eliahu suivit le Roumain, ils plongèrent dans les herbes hautes pour crapahuter ensuite,   sur les coudes et les genoux, leur MAT 49 tenu à bout de bras malgré le poids du pistolet mitrailleur.  

Les balles sifflent  de toutes parts, ils restent planqués le visage contre la vase putréfiée  à l’odeur nauséabonde.  Dans quelques heures, les sangsues s’infiltreront sous leur pantalon, tandis que les moustiques plus grands que des papillons s’acharneront sur leurs bras, sur leur visage, sur  leur corps.

 Le caporal est essoufflé, il maudit les Viêt Minh, les menace  de leur faire à tous la peau. Eliahu est à sa hauteur, à moins d’un mètre de distance. Ils sont seuls, les autres se sont camouflés plus loin,  répartis un peu partout dans le champ. Les troupes ennemies sont à moins de 100  mètres.  Le jeune soldat l’observe et aperçoit ses yeux injectés de sang;  une beuverie de la veille qui lui fait office de somnifère.   Les nerfs de la mâchoire courent rapidement sous la peau. Voilà à quoi ressemble le bourreau, à  quoi ressemble celui qui m'a fait trembler de peur pendant des années et qui a détruit nos vies   !  pense-t-il.  A la dérobée, il le regarde longuement , pris d’un profond dégoût.

Les tirs s’amenuisent, chacun épargnant ses balles qui volent sans atteindre leur but.  Plus un bruit, un calme inquiétant, les oiseaux se sont tus, les singes font les morts, ils ont cessé d’ hurler ,   plus rien ne bouge.  Un silence troublé par le glissement d’un Krait  au venin mortel,  subtil et feutré entre les longues herbes.

Dans cette nature qui retient son souffle, Eliahu lâche d’une voix sûre pareille à la lame tranchante du sabre d’un Samouraï, polie pendant des années,  affinée, aiguisée inlassablement,  jour après jour et qui fendrait l'air  :

 -       Stanescu !

 Celui-ci se retourne vers le jeune soldat,  sans l’ombre d’une hésitation, sans s’étonner que quelqu’un l'ait identifié sous son vrai nom. Spontanément, il répond :

 -       Oui !

 L’homme sans le savoir vient   de signer son arrêt de mort. 

 

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récit inspiré de la vraie histoire du Légionnaire Eliahu Itzkovitz

 

 

 

 

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30/04/2013

La vengeance d'un rescapé (2)

Appuyé contre  son paquetage colonial composé de chemisettes , de short, de vestes sans boutons et de moustiquaires, le casque colonial sur la tête, le soldat Eliahu Itzkovitz  grille une cigarette sur le pont,   à bord du Skaugum. Au départ de Marseille, le navire vient de quitter Colombo, après avoir fait escale à  Port-Saïd et Aden,  pour continuer vers Saïgon.  Un bateau norvégien destiné aux mers froides  et dans lequel, ils allaient bientôt tous étouffer de chaleur dans des cabines sans hublot. 

A Marseille, ils  sont partis sous les crachats des badauds  qui les insultaient en brandissant des gourdins et leur reprochant de s’embarquer pour tuer des communistes, casser du Viêt Minh Des Légionnaires traités comme des proscrits, des voleurs, des bagnards et qui de surcroît se laissent  entraîner dans la sale guerre .

L’air humide devient étouffant, ils se sentent comme dans « une boîte de conserve mis au bain-marie » , un véritable supplice. Sur le bateau les hommes se battent plus souvent, ils jouent inlassablement aux cartes, se plaignent amèrement de la mauvaise nourriture et de la vermine.

Ce n’est plus qu’une question de mois, de semaines, de jours. Eliahu est indifférent, il mène sa guerre à lui, il n’a qu’un but : retrouver l’assassin de ses parents, le bourreau au rire gras et aux yeux d’acier.  Le reconnaîtra-t-il après tant d’années ? Entre 1941 et 1954, 13 ans se sont écoulés, Stanescu a dû changer.

Arrivé après un voyage sans fin à Hải Phòng, Itzkovitz   demande à rejoindre des unités où d’autres compatriotes roumains seraient présents. Il était de coutume de laisser les Légionnaires se regrouper  en fonction de leur langue ou de leur origine.  

Le jeune homme  est envoyé à Bắc Ninh rejoindre  une garnison dans le  3 e  REI, le 3 ème Régiment étranger d’infanterie le plus décoré.   Le caporal est un roumain lui garantit-on , à cette nouvelle, un fin observateur aurait remarqué sur le visage impassible de cet athlète  taciturne, un tic nerveux, à peine perceptible.  Sous cet air tranquille et détaché, le cœur bat la chamade. Stanescu ? pense-t-il.

 

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27/04/2013

La vengeance d’un rescapé (1)

En 1945, Stanescu le Roumain,  pensait s’en sortir à bon compte en fuyant et en s’enrôlant dans la Légion étrangère depuis Offenburg, zone d'occupation militaire française en Allemagne.

Le képi blanc, espérait-il,  laverait ses fautes, blanchirait ses mains rougies du sang des Juifs tués dans les camps de Bessarabie.  La Légion, la "blanchisseuse des âmes", " la gomme à effacer les passés"  l’engloutirait  tout entier, le rachèterait ,  pour le faire renaître sous une nouvelle identité. Il suffisait d’un pseudonyme,  sans devoir présenter un quelconque document pour être accepté; derrière l’anonymat le plus absolu, on refaisait sa vie comme on pouvait.  A l’issue de la Légion, la mort, ou la nationalité française après trois ans de service.

C’était sans compter sur l’acharnement sans faille de Eliahu Itzkovitz qui, lui  se souvient, - mémoire meurtrie d'un destin tragique - comment le gardien de prison roumain, Stanescu,  assassina de  ses propres mains sa famille entière, son père, sa mère, ses trois frères;  victimes parmi les 53'000 autres,  tués durant ces pogroms,  dès 1941.  Il est le seul et le plus jeune des enfants de sa famillle à en avoir réchappé; le  visage du monstre est resté ancré  dans la mémoire de l’enfant de 10 ans , gravé au plus profond de sa haine. Le seul but dorénavant de Eliahu dans son existence est de venger les siens, ou plutôt de rendre justice. 

Après sa libération du camp par les soviétiques en 1944, Eliahu  enquête  et trouve le fils du gardien, il le poignarde avec un couteau de boucher, il encourt alors une peine de cinq ans dans les geôles roumaines pour mineurs.

A la sortie de prison, en 1952, Eliahu Itzkovitz est autorisé à émigrer en Israël. Il ne laisse derrière lui que des fantômes, ceux des siens tant chéris.

D’abord dans les paras, il demande ensuite son transfert vers  la marine israélienne, ce qui lui est accordé. Le plan de Eliahu est parfait. Son navire aborde à  Gênes en Italie pour récupérer de la marchandise, le jeune soldat profite de cette aubaine pour déserter. Son unique but, retrouver Stanescu.

A force d’interroger des Roumains , puis un Français qui lui dit connaître un homme qui correspond à  la description et qui s’est enrôlé dans la Légion étrangère, Eliahu veut à son tour s’enrégimenter.

De l’Italie, il fuit vers la France, en habit civil et prend le train jusqu’à Marseille, puis s’enrôle dans la « lessiveuse » française qui rachète les vies des aventuriers, des éclopés,  des pires criminels, des monstres sanguinaires pour les envoyer en Algérie puis en Indochine. Plus de 50% de la légion, à ce moment,  est composée  d’Allemands nazis de la Wehrmacht, qu’ à cela ne tienne, Itzkovitz ne recule devant aucun sacrifice pour mettre la main sur le criminel roumain.

Eliahu se retrouve sous le soleil brûlant d’Algérie, dans le camp d’entraînement de Sidi-Bel-Abbès,  au nord-ouest du pays, premier  régiment français, là où on se saoûle à l’absinthe, plus mauvaise que du vitriol.  Dans la chaleur et la poussière du bled, on voit les légionnaires déambuler les yeux injectés de sang, titubant,  ivres et fiévreux,  atteints du typhus mortel.

 

Amaigri, le teint hâve, après trois mois passés dans  de cet enfer, enfin Itzkovitz est envoyé en Indochine, à Hải Phòng . Le refrain des Légionnaires, chanté à tue-tête, prend un sens particulier durant le voyage, pour le jeune homme qui se laisse bercer, rêveur,  les yeux dans le vague en tendant l'oreille aux paroles qui semblent  lui être destinées  :"Nous avons souvent notre cafard........Dormez en paix dans vos tombeaux".  Il pense aux siens............. le coeur serré.

Obstiné et courageux, Eliahu, se rapproche peu à peu du monstre roumain, prédateur  qui continue à étriper, étrangler, démembrer, torturer d’autres proies, sous d’autres cieux. Or, le monstre qui pareil à un vampire a besoin de sang pour vivre, ne se doute pas un seul instant qu’une chasse à l’homme est entamée depuis des années pour le retrouver.


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récit inspiré de la vraie histoire du Légionnaire Eliahu Itzkovitz 


 

 

10:04 Publié dans Histoire, Résistance | Tags : légion étrangère, eliahu itzkovitz | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | | |