153727

11/02/2010

Mémoires d'une femme de ménage

1260766758[1].gif

Un avant-goût du bagne, le boulot sur le ferry-boat à Ouistreham, la journalise Florence Aubenas a testé pour nous. Sous prétexte d'une année sabbatique au Maroc, elle s'installe à Caen, se teint les cheveux en blond les tire en arrière, lunettes sur le nez, ainsi transformée en chômeuse-pointeuse. Tous les matins, elle pointe son petit minois au Pôle Emploi où il y ancre ses habitudes : téléphone, imprimante, photocopieuse pour capter les offres du jour qui tournent en rond.  Nettoyage d'un  magasin de luxe à Deauville, trottoirs et vitres. Distribution d'échantillons de déodorants à Caen. Elle décrochera finalement le job sur les ferries, où on accepte aussi les  débutants.

Jeff le boss avale 100 km par jour pour venir travailler.  Il recrute comme au temps des esclaves : « Vous sortez vos papiers d'identité, je les photocopie. Vous ferez une formation demain matin, vous commencerez après-demain. Il y a, en général, trois ferrys par jour, à 6 heures, à 14 heures, à 21h30. On fait le ménage pendant l'escale, entre le moment où le bateau arrive et celui où il repart. Pour commencer, vous serez embauchés sur l'horaire du soir, six jours par semaine, congé le mercredi. La vacation à bord va jusqu'à 22h30. Ça fait une heure payée, en salaire de base. Après on verra. Pas de questions ? »

C'est Mauricette, la chef d'équipe qui forme les nouveaux. "Son humeur monte et descend comme la mer " Collé aux sanis (sanitaires) notre journaliste découvre les joies du nettoyage, le tout en 30 minutes. "En un quart d'heure, mes genoux ont doublé de volume, mes bras sont dévorés de fourmis et j'écume de chaleur dans le pull que j'avais cru prudent de garder. Je n'arrête pas de me cogner dans les gens, les meubles, je ne suis pas loin d'éborgner une collègue avec un pulvérisateur pendant qu'elle fait les bannettes. Elle ne se trouble pas : «Moi, le mois où j'ai débuté, j'avais des crampes dans tout le corps. J'ai perdu au moins 6 kilos. » Mauricette hurle Florence ; « Viens là. Tu ne vois rien dans la douche ? Les poils, là, sur le côté ? » Il faut recommencer à frotter devant elle, à quatre pattes dans les sanis, pendant qu'elle continue de cravacher le reste de la troupe, sans regarder derrière elle : « Allez les filles, dépêchez-vous, faut tenir la cadence."

Sur fond de seaux qui s'entrechoquent, de fracas d'aspirateurs, d'eau qui coule, des amitiés se tissent, des solidarités. Petit clin d'œil sur les parachutes dorés des pauvres : 200 euros.

Et la rencontre avec Astrid la conseillère en insertion de Pôle Emploi, toujours de bonne humeur.

"En général, nos entretiens commencent par une conversation de circonstance sur le ménage, que Mme Astrid mène rondement, y mettant même un certain piquant. « Quand vous faites des candidatures, madame Aubenas, qu'est-ce que vous mettez à la case "motivation" ? - Justement, je voulais vous en parler, madame Astrid. Je ne sais jamais quoi écrire. - Je vous comprends. C'est vrai : comment définir une motivation dans ce secteur ? Ici, mes collègues me disent que ça les détend de faire le ménage le dimanche. Moi, franchement, je préfère me mettre sur le canapé avec un livre. »
« Qu'est-ce que vous avez comme passion, madame Aubenas ? » Je réponds enfin, d'un ton un peu plat : « A votre avis, quel genre de passion pourrait intéresser un employeur qui recrute une femme de ménage ? »
Rien ne décourage Mme Astrid, jamais : « La musique, par exemple. Est-ce que vous aimez la musique ? » « Et comment vous décririez- vous, madame Aubenas ? Avec quelles qualités ? » A nouveau je sèche. Elle répond pour moi : «Moi, je vous vois dynamique. » Elle tape : « Dynamique. » « Et vous avez un bon contact l'esprit d'équipe aussi. » Elle ajoute : « Esprit d'équipe. » Le CV qu'elle me tend est une oeuvre d'art, avec des colonnes différentes, des grisés".

La visite chez le médecin du travail qui n'en a rien à faire . Il l'invite à se peser avec sa parka ? Pas perdre de temps surtout.

Florence Aubenas a osé une sacrée aventure, il fallait avoir le courage de plonger dans l'univers de la précarité, de relever les macches et d'y aller . Ce monde où, un jour, épuisé, on finit par se coucher et ne jamais plus se relever. 6 mois d'expérience à faire des ménages,  côte à côte,  avec les plus fragiles, l'armée des  CDD. Ceux qui ont amorcé la  voie de Clochardisation des Démunis et des Déprimés. La nouvelle classe ouvrière qui ne gagne pas plus de 700 euros par mois, un goût sulfureux d'une révolution qui s'annonce. Ils n'auront plus d'autre choix que celui de la révolte.

Sortie prochaine aux Editions de l'Olivier - Quai de Ouistreham de Florence Aubenas

Source Nouvel Observateur http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/societe/2010021...

 

19:15 Publié dans Solidarité | Tags : florence aubenas, editions olivier | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Facebook | | |