22/11/2012

Tunisie - L'agonie d'une révolution

282573_1964367424966_1116272412_31952914_3345677_n (2).jpgTunisie – Le jeune homme qui se tient devant le Centre de la presse et de la liberté d'expression me dit brusquement,  en réponse à ma question sur l'après-révolution que,  la prochaine fois ce n'est pas la révolution,  mais c'est la guerre qu'il nous faudra déclarer. Les mâchoires serrées qui jouent sous la peau, les prunelles incandescentes, il s'auto-consume dans sa colère noire et se prépare à participer à une conférence en lien avec l'impunité des ex-responsables du RCD (le parti de Ben Ali) qui semblent encore en place et capables de toutes les nuisances. Ils ont investi les administrations et n'en sont jamais sortis, en réalité.  

 

 

Je posai la question à un professeur d'Université en philosophie qui  soulève le sourcil gauche en accent circonflexe  et un brin moqueur me répond :"quelle révolution? Je ne sais pas de quoi tu parles. " -Le jasmin  de la Révolution semble desséché, il a perdu de sa fraîcheur, seule  l'odeur de putréfaction plane sans qu'on sache précisément d'où vient cette senteur désagréable, mais tout le pays en est imprégné.

En déambulant au centre ville, je vois devant une grande mosquée financée par les Saoudiens, des Salafistes qui encombrent le trottoir et vendent des corans qu'ils ont reçu gratuitement de leur copains qataris et saoudiens; à cela s'ajoutent les habits pour femmes fabriqués dans ces mêmes pays et qui contrastent avec le type de vêtement local, afin de les voiler et de les grillager, puis  de l'encens, en veux-tu en voilà,  plein les stands, sans doute, pour aveugler tout le monde dans un écran de fumée épais. Les hommes portent une barbe longue et des baskets américaines, le code vestimentaire résume à lui tout seul, les influences auxquelles ils sont soumis :  qataro-saoudien en haut avec la barbe, américain en bas avec les chaussures.  Une signature significative.

Ghannouchi ? s'exclame un autre. il se prend pour le nouveau "Khomeiny" tunisien, il joue les modérateurs contre les Salafistes pour faire croire aux gens que Ennahdha est plus réservé, mais si tu grattes bien sous le masque, c'est le salafiste que tu vas trouver et payé et soutenu par les Qataris et donc par les Américains. Un vendu aux puissances étrangères !

 Marzouki ? ricane une jeune femme :"c'est la marionnette de Ennahda, il ne résiste à rien, il accomplit, il marche aux ordres. Il n'a aucun pouvoir."

 Du côté des Tunisiens juifs , c'est la prudence. Une femme me dit louer son appartement à l'année et ne rien oser acheter :" parce que tu sais on peut tout te voler du jour au lendemain, elle se souvient avec amertume comment en 1967, un homme lui a craché dessus alors qu'elle n'avait que 12 ans. " Depuis elle vit entre Paris et Tunis. Son fils a ouvert, après la révolution, une entreprises de webmaster, à Tunis, il y a engagé une vingtaine de jeunes;  doublé les salaires et huit mois après , il a tout fermé et rapatrié ses affaires en France. Les Tunisiens n'ont pas compris qu'il fallait se mettre vraiment au boulot ! Ils ne sont pas compétitifs. Tandis qu'elle me raconte cela, elle achète une "mloukhia" pour la congeler et la transporter en France pour ses enfants, des vrais "Tunes" me lance-t-elle en me montrant leur photo.

Sur l'avenue Habib Bourguiba, les "attentistes" n'attendent plus que boire leur café, dans la vie, qu'ils sirotent à longueur de journée;  en commentant les bombes israélo-palestiniennes et en maudisssant Israël et en pleurant sur les Palestiniens. Il faut rendre toute la dignité aux Palestiniens clament-ils, en regardant passer une vieille française, ils se la montrent de la tête . Allez qui y va ? Un visa pour la France peut-être ou au moins un peu d'argent. Elle est vieille répond l'un . L'argent n'a pas de rides ! rétorque un autre en riant.

 Finalement, j'entends partout la même chose, la corruption continue à sévir, rien n'a changé, les voyous sont restés en place et continuent comme avant. Pareil à la peste, le clientélisme paralyse toute énergie. On n'engage pas sur les compétences mais en fonction de son réseau. Et l'incompétent qui n'ose en général pas prendre de responsabilités parce que justement il n'est pas homme de décision  n'a pas les moyens de juger d'une situation; il faut le sortir de sa léthargie avec quelques centaines de dinars ou quelques milliers selon l'importance de l'affaire. Et chacun craignant  la dénonciation, ou le chantage  car tout se sait, on finit toujours par savoir qui  a touché précisément combien,   ne voit  comme seule issue pour s'en sortir  de ne plus rien faire pour ne pas être susceptible de voir les agissements dénoncés.  Bref, une  paralysie générale .

A l'aéroport des chauffeurs de taxi se battent, on comprend qu'il y a du "mic-mac", les policiers touchent de l'argent pour laisser passer d'abord un tel, ou un autre qui n'est pas chauffeur de taxi et ne paie donc pas de patente et qui lui glisse quelques euros qu'il vient de soutirer à une touriste à qui il fait croire qu'une course jusqu'à Tunis coûte 40 euros, en réalité quatre fois moins cher, tandis que les autres qui paient leur dû patientent durant des heures sans voir les clients arriver. Des policiers qui continuent à faire pression et à toucher de l'argent, exactement comme autrefois, parce que rien n'a changé. En passant, notre maison familiale est squattée par un policier de la Police nationale et qui est entré par effraction en explosant la serrure et qu'on a un mal fou à sortir, tant les administrations sont léthargiques et tant il est couvert. Après le viol, le vol ! 

 

Le clientélisme est pratiqué à tous les échelons, en fonction du parti auquel tu appartiens, en fonction de ton réseau, de ton argent. Les jeunes le savent bien, alors ils haussent les épaules et concluent que maintenant, pour sortir du gourbi, c'est la guerre qu'il faut déclarer.

Sans doute une guerre redoutable, une lutte de tous les jours contre le corruption qui paralyse tout projet et atteint toutes les couches, tous les secteurs  et surtout  toute velléité de changer les chose. Un pays qui a connu la domination de l'empire ottoman, la colonisation française, puis 50 ans de dictature et qui aujourd'hui continue à fonctionner avec ce que les Tunisiens ont toujours vu et connu : corruption , oligarchie et népotisme.

 Un homme se plaint : "tu sais j'aimerais bien changer et ne plus donner de l'argent à gauche et à droite, pour arrêter la corruption,  mais qui va nourrir alors mes enfants ? Comment je vais faire pour gagner le peu que je peux, si je distribue pas un peu à tous les échelons, du plus bas au plus haut. "

 Une révolution qui se meure, gentiment, or  ce sont les mentalités qu'il faut changer, une auto-révolution qui commencerait par soi-même. Accepter de sortir de la spirale infernale de la corruption qui installe des dictatures dirigées par des incompétents; une peste invisible qui contamine le système et tue tout projet. Une plaie purulente sur laquelle tout ce qui se construit est aussitôt infecté.

 Il est temps en Tunisie de créer, une commission neutre et indépendante de lutte contre la bête immonde qui dévore tout sur son passage. Un organisme qui ne soit pas financé par l'Etat et qui permette un vrai travail pour arrêter cette chose odieuse  qui continue et continuera à s'attaquer aux plus pauvres d'abord, et à faire le lit de l'intégrisme qui ne fera,  naturellement pas mieux que ses prédécesseurs,  voire pire. Ce même intégrisme  qui ose  faire  croire à des jeunes que seul Allah les sortira de cette spirale infinie et qui y croient dur comme fer, tandis que sous leurs yeux, une nouvelle oligarchie s'installe avec son lot d'injustice et de mépris  et que du travail leur  sera donné ou pas  en fonction de la longueur de leur  barbe, de leur obéissance et de leur capacité à courber profondément l'échine et qui ne marquera que le passage d'une dictature,  à l'autre.

 

La fin de la corruption au nom de la justice sociale ! C'est ça la vraie révolution, le  début de la démocratie. 

 

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