17/07/2009

Ces mots qui dérangent et qui hantent : Le suicide

images.jpgimages.jpgimages.jpgLe suicide est un défi pour  la communauté tout entière qui se sent quelque peu coupable de n’avoir pu dissuader le suicidaire, on le vit comme un affront social qui ébranle nos certitudes et nous impose de s’interroger sur le sens de notre vie et de notre mort.  Un mystère entier à penser sans fin, le réduire à un problème pour lequel il y aurait une réponse serait non seulement réduire le suicide, mais l'homme en tant qu'existant, qui se met entre parenthèses pour se penser. Ni savoir, ni connaissances autour du suicide, il n’y a donc pas de théories bonnes ou mauvaises. Elle est une éthique de l’inquiétude.

“ Enfermer le suicide dans la seule dimension de l'échec, c'est participer de la morale dominante, c'est culpabiliser le suicidant, et celui ou ceux qui n'auraient pas su le retenir ou l'accompagner, c'est culpabiliser  d'une manière pire que n'a pu le faire l'Église, car dans le jugement actuel, il n'y a plus de transcendance, plus de Bien ou de Mal comme nous dépassant, et par conséquent de pardon possible, mais simplement une responsabilité face à une maîtrise de l'homme sur l'homme.”

Les philosophes ont de tout temps interroger l’acte suicidaire. Liberté ? Affirmation de notre humanité ?  Ultime révolte contre le destin ?  Acte gratuit. Le libre-arbitre est ce qui nous distingue de l’animal qui vit pour sa conservation, il est rattaché entièrement à la notion de survie tandis que nous “pensons” notre vie et la décidons en lien avec le sens qu’on lui accorde.  Le sens de notre vie est sous-tendu par la volonté d’en finir, et cette interrogation pour laquelle il n’y a  pas de réponse absolue, il n’y a donc pas de solution, elle est juste un problème sans solution, elle est en forme de lancinante interrogation sur pourquoi vivre qui nous amène directement à pourquoi ne pas mourir.
Elle nous ramène à l’origine de ce qu’on est et qui n’est pas de notre ressort, l’existence nous est donnée et non décidée. Ce qui permet de juger le suicide, mais qui juger sinon les survivants ?
Notre vouloir-vivre peut-être altéré pour plusieurs raisons, donc déjà l’acte libre est exclu, pour l’être il faudrait qu’il soit absolument gratuit. “Je me tue sans raison” et si il y en a une seule, je suis aliéné à elle donc ce n’est plus un acte libre, c’est illusoire. Il demeure toutefois un événement existentiel qui reste un mystère et qui induit une démarche philosophique.  Un événement existentiel qui pose les fondements de l’éthique tragique de l’inquiétude. Pour Freud: «Quand on commence à se poser des questions sur le sens de la vie et de la mort, on est malade car tout ceci n'existe pas de façon objective»." De ce fait si ceci n’existe pas de façon objective, il n’y a pas de théorie bonne ou mauvaise sur le suicide. Il n’y a que des pistes de réflexion.
Si on part d’un point de vue moral, le suicide n’entre pas en ligne de compte, la morale est caractérisée par les normes qui ont valeur universelle ou générale et qui contraint les individus. Or, à travers les siècles et selon les cultures, la question du suicide est perçue différemment et interprétée autrement. Donc, la question ne peut guère se poser d’un point de vue moral.

Que disent les Anciens :

Platon condamne et juge en principe le suicide, on doit se consacrer entièrement au bien de la Cité surtout en tant que philosophe toutefois il accepte trois exceptions qui pourraient le tolérer :  la condamnation, la maladie très douloureuse et incurable et un sort misérable

Aristote est catégoriquement opposé au suicide contraire à la vertu, voire un acte de lâcheté  une injustice perpétrée contre soi-même et contre la Cité. Sur ses traces suivra St Thomas d’Aquin.

Aristote, Diogène et bien d'autres philosophes grecs se suicidèrent par sagesse dit-on, ou peut-être par dépit de ne pas avoir su comprendre le monde. Méprisaient-ils tant leur vie que de pouvoir la quitter aussi brutalement avec si peu de regrets ?


St Augustin sur les traces de Platon radicalisera sa position contre le suicide, il fixera une doctrine claire dans La Cité de Dieu.
"Nous disons, nous déclarons et nous confirmons de toute manière que nul ne doit spontanément se donner la mort sous couleur de fuir des tourments passagers, au risque de tomber dans des tourments éternels; nul ne doit se tuer pour le péché d'autrui : ce serait commettre le péché le plus grave alors que la faute d'un autre ne nous souillait pas; nul ne doit se tuer pour les fautes passées : ce sont surtout ceux qui ont péché qui ont besoin de la vie pour faire pénitence et guérir; nul ne doit se tuer par espoir d'une vie meilleure espérée après la mort : ceux qui sont coupables de leur mort n'ont pas accès à cette vie meilleure." Le commandement “tu ne tueras pas “ s’applique également à soi-même.

Pour Epicure "Que celui qui a plusieurs raisons bien fondées de quitter la vie mérite notre compréhension. C'est un malheur de vivre dans la nécessité, mais il n'y a pas de nécessité à vivre dans la nécessité. De tous côtés, devant nous, courent faciles une foule de chemins qui mènent à la liberté. Rendons grâces à Dieu que personne n'est condamné à vivre"

Les stoïciens entr’ouvrent la porte avec le fait qu’il faille tenir ferme sur ce qui dépend de notre vie, manifestation de la volonté intérieure qui peut nous amener à décider ou pas de vivre ou de mourir, puisque dans le fond la mort n’est pas si importante.

Épictète est plus catégorique "abstiens-toi et supporte"



Pour Sénèque l’adage est , "Tu ne dois pas vivre sous la nécessité, car il n'y a pour toi aucune nécessité de vivre".  Sénèque, condamné par Néron, déclara : "celui qui meurt de la même insouciance avec laquelle il est né, celui-là a conquis la sagesse" .


Chez les Modernes

Les théories modernes sur le suicide philosophique le présentent comme un  acte de liberté sauvegardant la dignité de l'homme maître de sa vie et de sa mort et qui s’oppose d’emblée à la position religieuse pour qui la vie appartient à Dieu et nous sommes ainsi sa propriété.


Montesquieu dans ses Lettres persanes aborde d’une manière intéressante la question du suicide :
"Les lois sont furieuses en Europe contre ceux qui se tuent eux-mêmes : on les fait mourir, pour ainsi dire, une seconde fois ; ils sont traînés indignement par les rues ; on les note d'infamie ; on confisque leurs biens.

Il me paraît, Ibben, que ces lois sont bien injustes. Quand je suis accablé de douleur, de misère, de mépris, pourquoi veut-on m'empêcher de mettre fin à mes peines, et me priver cruellement d'un remède qui est en mes mains ?

Pourquoi veut-on que je travaille pour une société, dont je consens de n'être plus ? que je tienne, malgré moi, une convention qui s'est faite sans moi ? La société est fondée sur un avantage mutuel. Mais lorsqu'elle me devient onéreuse, qui m'empêche d'y renoncer ? La vie m'a été donnée comme une faveur ; je puis donc la rendre lorsqu'elle ne l'est plus : la cause cesse ; l'effet doit donc cesser aussi.

Pour Soeren Kierkegaard, il démontre que dans les problèmes existentiels on ne peut jamais décider pour l’autre. Ce qui amène à dire que c’est un acte individuel à portée universelle.
Une piste intéressante est proposée par Amery dans Porter la main sur soi- Traité du suicide. Lui-même ancien déporté d’Auschwytz fera une tentative en 1976 et se suicidera en 1978. Améry pense que le suicidant se sort de la logique de la vie, qu'il estime que la vie n'est pas la valeur suprême. Dès lors, aussi longtemps qu'on reste dans la logique de la vie, on ne peut pas comprendre le suicide. "Le seul qui aura droit à la parole, écrit-il, est celui qui aura pénétré dans ces ténèbres-là.” il devient tout aussi impossible de justifier que de condamner le suicide.

Avec Cioran, c’est paradoxal, la pensée suicidaire aide à supporter la vie : au plus profond de mon malheur, je sais qu’il me reste toujours la liberté d’en finir. Ce geste, je le reporte d’heure en heure, tout me sachant libre de décider de sorte que jour après jour, année après année, je parcours tranquillement mon chemin vers mon destin. En tout état de cause, la pensée du suicide - comme possibilité d’achèvement d’une vie accomplie - m’accompagne et me soutient à sa manière, comme un aiguillon de la pensée. Elle est une incitation à remettre au chantier le travail nécessairement inachevé du sens.

Camus
Mais le suicide soulève la question fondamentale du sens de la vie : « Mourir volontairement suppose qu'on a reconnu, même instinctivement, le caractère dérisoire de cette habitude, l'absence de toute raison profonde de vivre, le caractère insensé de cette agitation quotidienne et l'inutilité de la souffrance ».

Durkheim donne du suicide la définition la plus générale possible : c'est un "acte accompli par la victime, qu'elle sait devoir produire le résultat : la mort" .


L' éthique de l'inquiétude. Elle seule,  semble-t-il peut être soucieuse de l'altérité, car, justement, elle découle de la reconnaissance de l'altérité; nos actions se feront dans le tremblement, le frémissement, parfois dans une terrible angoisse, prix de notre liberté. L'éthique n'est pas là pour nous rassurer, mais elle est là pour nous aider à faire avec nos peurs.
La philosophie a pour tâche d'apporter des solutions, alors qu'elle doit mettre en évidence les problèmes, affronter le questionnement, approcher le plus possible les rives du mystère sans y aborder. Donner des solutions à la question éthique du suicide serait de nouveau imposer un discours affirmatif sur ce dont on ne peut rien affirmer. Il faudrait ici, pour être cohérent, préciser d'où on parle.


Le suicide des écrivains s’inscit parfois dans un acte ultime de transgression. Écrire doit être une trangression ou alors c’est qu’on a rien de nouveau à dire, il est préféraable dès lors de poser la plume, le suicide ocmme ultime signature, un acte de liberté qui transcende toute chose. Pourtant celui de Stefan Zweig s’inscirait davantage comme un dernier souffle malheureux sur cete vie qui finissait par lui échapper totalement, cette vie aux frontières devenue si floues pour lui. Celui de Romain  Gary perdu  dans les filets d’une vile délétère, envoûté par le fantôme Seberg en prise avec ses métamorphose identitaires puis Mishima en 1970, quelques jours après avoir mis un point final au dernier volume de son grand cycle romanesque, prémonitoirement intitulé "L'ange en décomposition". Il laissa sur son bureau ces simples mots : "Dans l'étroitesse de la vie humaine j'ai choisi la voie de l'éternité". Une forme d'espoir, d'un meilleur au-delà ?

Le suicide un acte désespéré ? On en doute , ce geste faftal est encore un geste d’espoir comme on le voit avec Mishima, en finir pour un mieux ailleurs, ou du moins en finir pour ne plus sentir la souffrance. Il y a un espoir d'améliorer un état même par sa fin, promesse de continuer autrement . C'est un acte jugé désespéré pour les vivants qui se retrouvent confrontés brusquement à leur propre existence et le sens qu'ils lui atttibuent.


Mais que dire à de jeunes suicidaires ?  Hormis les culpabiliser ou leur rappeler avec maladresse “Te rends-tu compte que tu as toute la vie devant toi ?  – Mais c’est justement cela le cauchemar, voire le drame. C'est davantage un appel urgent à la quête de sens ? Ce sens qui donne une direction à la vie si forte.  On  offre peu de réponses parce qu’on s’intéresse moins au sens qu’à l’objectif à atteindre, à réussir, à performer. Un objectif n'est pas un sens un soi.  Redonnez le sens à la vie réside dans  une invite à se  reconnecter à l’autre, à la société, interpréter son rapport à l'autre, le réinsterpréter sous un angle nouveau.  S’extraire de sa propre altérité pour aller à la rencontre des autres. Le bénévolat social est une bonne façon de se réappropier le monde qui nous est devenu si étrange, si étranger ………… L'homme est bien un animal social, il doit se sentir en phase avec la société dans laquelle il évolue.



Bibliographie
Source Contrepoint philosophique Michel Cornu

Durkheim, Emile, Le suicide, Paris, P.U.F., 1960.

Aristote Ethique de Nicomaque

22:45 Publié dans philosophie | Tags : suicide, durkheim, camus, cioran, platon, aristote | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | |