13/02/2016

Qui sommes-nous ?

Alzheimer-mémoire-shutterstock.pngLa meilleure lecture de 2015,  fut pour moi l’autobiographie d’Oliver Sachs « On the move » , le grand neurologue et écrivain britannique, décédé le 30 août de la même année, à l’âge de 82 ans, nous y livre une autobiographie saisissante, tissée de souvenirs, d’amour pour ses patients, de révélations intimes sur son orientation sexuelle, un ouvrage que tout jeune médecin devrait lire avant de se lancer dans sa pratique professionnelle. Un monument d'humanisme.

Mais encore, autant d’exemples de patients dont la maladie les a entièrement délestés de leurs souvenirs, de leur mémoire, de leur passé, de qui ils sont, ils ont tout oublié jusqu’à leur propre nom. Un effritement identitaire quasi absolu. 

 

Pianistes qui un jour deviennent incapables de déchiffrer leurs partitions, mais qui peuvent jouer un air. Ecrivains pour qui les mots ne sont plus que des signes incompréhensibles.

On se souvient de Nietzsche qui dans le train de Turin qui devait le ramener en Allemagne,  accompagné de son ami qui était venu le chercher alors qu'il avait perdu toute raison, victime d'une crise de démence,  se demandait qui pouvait avoir écrit ces pages,  en lisant "Ainsi parlait, Zarathoustra", oubliant qu’il en était l’auteur.

Et, l’histoire qui me fut racontée par une directrice d’un EMS, sans doute, le moment le plus pénible de sa carrière. Une femme alzheimer qui sanglote en tenant la main d’un homme, pleurant du fait que son fils n’était plus venu la voir durant des années, alors que c’est bien son fils qui se trouvait être là, en face d’elle. Il n’est jamais plus revenu, tant cette scène l’avait désespéré.

Démunis de nos souvenirs, de notre passé, les visages les plus chers ne sont plus que des inconnus. Mais que reste-t-il alors ? Qui sommes-nous ? La masse de nos souvenirs ? Une accumulation de connaissances désormais perdues ? La mémoire des lieux ? Une résultante de notre propre histoire? Un agglomérat d'expériences?

Le « moi je » est-il la somme de tout cela ? Sans doute nous sommes encore dans ce qu’il y a de plus vivant, désormais nous ne vivons plus que dans l’instant présent et comme pour le paradoxe de la flèche de Zénon, ce temps suspendu est  l'infini que nous portons en nous. 

Une pression de main sur le bras, un pas de danse, une musique qui fait rejaillir à la surface, perdu au milieu du chaos amnésique, une chanson apprise autrefois.

Il est difficile pour les proches de comprendre que lorsque tout a disparu, seul le moment présent tient lieu de vécu et il faut apprendre à s’en contenter. Lecture nouvelle de ce que nous sommes et de ce qui nous tient désormais vivant, l’instantanéité. Le « moi, je » est pleinement, ici et maintenant.

 Nous sommes l’instant présent, le seul qui résiste à toute maladie, à tout effacement de la mémoire, à l’oubli de tout notre savoir, être entre parfaite synchronisation avec l’imminence, voilà qui nous sommes.

Quelques lignes pour tous ceux qui se battent avec la mémoire perdue de leurs proches, il faudra apprendre à composer avec. Offrir une mélodie, quelques pas de danses, des caresses, des mots bienveillants qui feront du bien au moment où ils seront dits et qui seront aussitôt engloutis dans un oubli profond mais dont l’empreinte restera inscrite qui sait où.

Sans doute, c’est pour cela que le bonheur ne réside que dans l’instant présent, le seul vrai lieu du "moi, je", un perpétuel devenir, une photographie instantanée d'un présent sans cesse renouvelé,  les grands malades nous le rappellent.

 

18:27 | Tags : alzheimer | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | |