24/10/2016

L’asile en exil

images.jpegUn travailleur social me disait récemment qu’il ne lisait plus la presse, ni ne regardait la télévision pour tout ce qui touchait aux réfugiés, - lui-même actif dans le domaine de l’asile, - car ce qu’il voyait sous ses yeux devenait immonde et un jour semblable à un Kapo des camps de concentration, il serait obligé de s’expliquer sur la politique d'extermination menée à l'encontre des réfugiés.

Je lui rétorquai que pour ma part, je lisais la presse mais constatais surtout l’enfumage, le brouillage des pistes de compréhension, observais la dérive sémantique , l’apparition de mots nouveaux parfois dénigrants :  « illégal », « réfugiés-terroristes », «  flux-flot-vague-tsunami" pour parler de réfugiés , la réapparition de termes chargés d’histoire « Überfremdung ». ou la « barque est pleine. ». Statistiques tronquées, gonflées sur les "flux migratoires" comme si ce flux était associé à un écoulement de marchandises non autorisées par les accords de libre-circulation sur les biens, chosification voulue.  Les mots ont toujours été les soldats annonciateurs de toute propagande et de toute forme d'autoritarisme, soumettre le langage, c'est soumettre la pensée. Il faut les analyser de très près, étudier le vocabulaire de la déshumanisation qui ouvre la voie aux pires horreurs.

Et de s’étonner, première étape de toute réflexion philosophique. Qu'advient-il de l’idéal kantien et de son droit d’hospitalité , condition de la paix universelle et de la reconnaissance des peuples ? Pourquoi l’Union européenne devient-elle cette forteresse à l’intérieur de laquelle le monstre se profile avec ses armes : la haine, la peur, la manipulation des masses ? Comment peut-on accepter de restreindre nos libertés au nom de cette peur manipulée ? Mais encore et plus grave, comment peut-on rejeter des enfants, des femmes et des hommes à la mer, les enfermer dans des camps de rétention que José Manuel Barroso n’hésite pas à déclarer « camps de concentration ». Enfermés, à notre tour dans cette tour avec le monstre qui se renforce chaque jour, nos libertés sont en péril, nous avons même accepté la loi sur le renseignement, atteinte à toute vie privée alors que la plupart des terroristes étaient fichés et connus de la police, parfois surveillés. Nous reconnaissons-là le monstre, la bête immonde, les prémices de tout totalitarisme. Restreindre nos libertés sur l’autel de l’appareil militaro-policier dans une méfiance les uns des autres, exilés de nos propres libertés, exilés de la vie, exilés de la pensée.

Comment dans cette Europe mortifère n’arrivons-nous plus à comprendre le sens de la vie et accepter que des gens fuient leur pays en guerre pour sauver tout ce qui leur reste : la vie ! – Ne plus le comprendre, c’est accepter que nous sommes déjà des morts- vivants dans une Europe nécrophile capable d’envoyer des réfugiés à la mort en les renvoyant. Un déni d’hospitalité face à l’urgence de rester en vie. Le monstre est déjà entrain de nous dévorer, nous serons à notre tour bientôt des zombies incapables de se battre pour ce qui nous est le plus cher : La vie, puis notre capacité à être des hommes et de femmes libres !

Penser l’asile, c’est penser et penser reste un acte de liberté . Interroger l’histoire, la philosophie, revisiter Hannah Arendt, Rosa Luxemburg, Bourdieu et tant d’autres pour décrypter la tentation d’apartheid dans son ouvrage « L’évidence de l’asile ». C’est ce que nous propose la philosophe Marie-Claire Caloz-Tschopp dans un essai de philosophie qui offre à son lecteur une grille de compréhension de ce qui se passe dans ce chaos et ce bruit qui n’ont  que pour seul objectif de nous empêcher de penser et de comprendre les dangers qui nous guettent tous. Un ouvrage riche de réflexions et de pistes qui nous permettent de penser que nous sommes restés des humains encore aptes à accueillir l’hospitalité comme espace de vie.

Mme Calo-Tschopp rassurez-nous, sommes-nous encore vivants ? 

 

Une conférence à ne pas manquer sur « L’évidence de l’asile » animée par Marie-Claire Caloz-Tschopp.

 

La voici en ligne dans son entier - Merci à Andrey Art pour la réalisation


 

 

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09/10/2016

L'Hôtel City Plaza d’Athènes autogéré par des réfugiés

IMG_0501.JPGIl y a des expériences qui méritent d'être vues de près et relatées comme celle de l'Hôtel City Plaza, à Athènes, une centaine de chambres habitées par plus de 400 réfugiés, principalement débarqués en Grèce, par bateau et venus de Syrie, d'Afghanistan, du Pakistan, des Kurdes, une immense tour de Babel.

Une philosophe grecque qui  fit ses études de bio-éthique à l'Université de Louvain et désireuse de transmettre ses connaissances philosophiques aux réfugiés se greffa sur ma visite. Samedi, j'espérai, au fond de moi qu'elle avait oublié notre rendez-vous devant le City Plaza, en pensant que c'était déjà suffisamment compliqué de faire un reportage avec photos et entretiens en évoluant discrètement parmi les uns et les autres, sans en plus laisser la philosophie mettre son grain de sel, dans ce chaos. Devinez qui m'attendait de pied ferme, tout sourire : la philosophe, Despina !

IMG_0508.JPGNous fûmes reçues  à l'entrée  par des bénévoles qui montent la garde, nuit et jour,  pour la plupart des universitaires. Quelques marches plus haut se trouve la réception, puis au premier étage un café, où les hommes fument et discutent entre eux, une garderie et la salle à manger. Nous nous installâmes et entamèrent la discussion, plusieurs portraits défilèrent  alors :  Syriens de Damas et de Homs venus avec femme et enfants ou avec leurs parents. Un Syrien, nous raconte qu'il devait passer avec sa mère, un entretien à l'Ambassade de France, mais la pauvre femme fut  hospitalisée, à Athènes, à cause d'un malaise cardiaque, à peine sortie, elle  se foule la cheville, retour à l'hôpital, le rendez-vous fixé par  l'ambassade est reporté sine die, un moment qu'ils attendaient depuis des mois, il en est effondré.

 

 

IMG_0488.JPGParfois, au milieu du brouhaha,   je capte des bribes de conversation de la philosophe , assise derrière moi : " La philosophie, c'est d'abord un dialogue! Les Grecs anciens sont les premiers à avoir défini ce qu'est la démocratie et de poursuivre : qui peut me dire, ce qu'est la démocratie?"   Un  Afghan lui dit que lui n'a toujours connu que la guerre et c'est pour découvrir ce mot qu'il est parti. Despina se lance avec force gestes sur la définition de la  "demokratia" δημοκρατια , du "dêmôs" et du "kratos".  Ils la regardent comme si elle tombait du ciel, et j'admire sa persévérance et cette volonté infaillible de transmettre la philo comme une arme contre la fatalité.

 

 

 

IMG_0519.JPGTandis qu'elle disserte, je pars visiter les cuisines, ce jour-là ce sont des Afghans qui sont de service et qui doivent assurer plus de 1'000 portions par jour.  On y  entend parler le Urdu, le Pachtoune, le Tadjik, le Dari, le Russe. Chacun a de la famille à quelque part en Europe et essaie de rejoindre qui un frère en Suède  qui une tante en Allemagne qui un père en Italie. Ils sont depuis plusieurs mois en Grèce et attendent de partir.

Ce sont des commerçants qui leur donnent les invendus sans compter sur la solidarité des uns et des autres. Des personnes généreuses leur livrent de la nourriture et des habits. Médecins, psychiatres, pédiatres viennent consulter gratuitement. 

Une centaine d'enfants s'amusent à monter et descendre les escaliers à toute allure. On évite de se ramasser une poussette dans les jambes qu'ils roulent  à toute vitesse dans la salle à manger. Ils jouent à cache-cache sous les tables. Ils sont si occupés qu'ils ne voient même plus les adultes, ils nous contournent comme si nous n'étions que des statues. 

En discutant à l'entrée avec des bénévoles, je vois une famille arriver, les petites filles ont des nattes impeccables, elle portent des sacs sur le dos trop lourds pour elles, les parents ne logent pas encore à l'hôtel mais espèrent y trouver une chambre. Le père essaie de dire en grec qu'il aimerait monter plus haut à la réception, les cinq tremblent de peur à l'idée d'un refus. Les trois enfants ne cessent de nous saluer, on voit qu'ils ont appris leur leçon "Soyez polis, faites bonne impression", même la petite  de 3 ans n'arrête plus de me saluer pensant sans doute que j'ai quelque influence. Finalement, ils montent. Un sentiment étrange me saisit, voilà, on vient de leur dire qu'il y a de la place, la mère s'effondre sur une chaise de joie et d'épuisement, ils ne resteront pas dans le parc cette nuit, ni les suivantes, quel soulagement ! 

Despina a terminé devant son petit auditoire par Héraclite " on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve!"- Ce que vous avez vécu, vous ne le vivrez jamais plus, tout n'est que changement,  sachez-le.

La philosophie monte aux barricades.

L'Hôtel City Plaza a été réquisitionné par des militants d'extrême-gauche, le 22 avril 2016. Un hôtel abandonné depuis des années par le propriétaire qui ne pouvait plus payer ses salariés. Ceux-ci se sont montrés solidaires et s'estiment en partie propriétaires des meubles et des équipements qu'ils mettent à disposition des réfugiés. L'hôtel est branché sur l'électricité d'un chantier voisin. 

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Crédit photo D. Chraïti

20:14 Publié dans philosophie, Société - People, sociologie, Solidarité | Tags : city plaza, refugees, athens, athène | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

21/10/2012

Quand les marques s’approprient notre espace public

get_attachment.php.jpegEn déambulant dans les rues genevoises , je songeai à la place que les marques prennent dans notre  champ visuel;  une pollution optique imposée et contre laquelle on demeure impuissant, si ce n’est juste pouvoir constater que l’espace public devient des lieux d’appropriation qui se monnaient.

Récemment le pont Hans-Wilsdof construit en forme de boîtier de montre et qui nous projette la marque Rolex en grand sur firmament de ciel genevois.  Les Genevois se sont laissé bercer d’illusions en croyant que ce pont leur était offert.  Il est bel et bien un hommage à la marque et financée par elle via sa Fondation, elle nous le rappelle au quotidien sur fond vert pétard et criard.

Imaginez que Coca-Cola nous financerait la réfection de la machinerie du Jet d’eau, elle pourrait alors en compensation  nous inonder de sa marque écrite sur  fond de jet d’eau  illuminé la nuit,  aux couleurs rouge sang et noir. Ou Mac Do qui ferait jaillir du lac un M envahissant,  jaune  (voir la photo plus bas) 

Mais encore, Pampers qui financerait  la rénovation de l’ONU qu’elle métamorphoserait  en Pampers géant et qui ferait dire aux mauvaises langues que plus rien ne fuit, plus rien n'en sort.  On ne  sait pas ce qui s’y trame mais  ça pue ! Comme à l’accoutumée ! répondront d'autres impertinents. 

Entre Hôtel Richemond et Hôtel Beau-Rivage, deux hôtels historiques, on peut lire placé entre deux, sur un  large panneau « Generali »  pareille à une verrue.  Ou Macumba qui surcharge  le ciel de ses faisceaux lumineux croisés, à l’heure où on préfèrerait observer les étoiles et qui plongent dans une confusion totale les volatiles nocturnes et les humains qui appellent  la police pour leur annoncer l'arrivée d' extraterrestres. 

Comme le clame, haut et fort,    Michel Serres, le philosophe  français;  les marques sont héritières de cette tradition des prostituées d’Alexandrie qui gravaient,  en caractères gras,   leur nom sous la semelle de leurs sandalettes afin que les clients les reconnaissent.  S’afficher pour être identifiées et consommées contre monnaies sonnantes et trébuchantes.  Michel Serres a raison , quelle différence entre les marques et les prostituées ?

Mais l’art souffre et nous avec, de cette constante incursion dans notre champ visuel. L’art pour être art doit rester  un acte gratuit. Une récupération quelconque  marchande vicie cette forme sublime d’expression et la corrompt dans son trait de génie.  C’est ramener tristement à la dimension humaine ce qui appartenait aux Muses célestes et éternelles. Le promeneur se voit constamment interpellé, jour et nuit,  par une marque qui semble lui dire "Tu viens chéri, t'as un peu d'argent sur toi ?" avec le clin d'oeil d'une marque allumée dans la nuit genevoise. 

 

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pont wilsdorf,michel serres,genève,rolex,marques,publicité

 

Un grand merci pour ces photos  à Bruno Toffano, la suite des photos  sur son blog Tribune de Genève

http://aphroditepixart.blog.tdg.ch/

 

Pour découvrir mon site  http://www.djemaachraiti.ch

 

 

17/07/2009

Ces mots qui dérangent et qui hantent : Le suicide

images.jpgimages.jpgimages.jpgLe suicide est un défi pour  la communauté tout entière qui se sent quelque peu coupable de n’avoir pu dissuader le suicidaire, on le vit comme un affront social qui ébranle nos certitudes et nous impose de s’interroger sur le sens de notre vie et de notre mort.  Un mystère entier à penser sans fin, le réduire à un problème pour lequel il y aurait une réponse serait non seulement réduire le suicide, mais l'homme en tant qu'existant, qui se met entre parenthèses pour se penser. Ni savoir, ni connaissances autour du suicide, il n’y a donc pas de théories bonnes ou mauvaises. Elle est une éthique de l’inquiétude.

“ Enfermer le suicide dans la seule dimension de l'échec, c'est participer de la morale dominante, c'est culpabiliser le suicidant, et celui ou ceux qui n'auraient pas su le retenir ou l'accompagner, c'est culpabiliser  d'une manière pire que n'a pu le faire l'Église, car dans le jugement actuel, il n'y a plus de transcendance, plus de Bien ou de Mal comme nous dépassant, et par conséquent de pardon possible, mais simplement une responsabilité face à une maîtrise de l'homme sur l'homme.”

Les philosophes ont de tout temps interroger l’acte suicidaire. Liberté ? Affirmation de notre humanité ?  Ultime révolte contre le destin ?  Acte gratuit. Le libre-arbitre est ce qui nous distingue de l’animal qui vit pour sa conservation, il est rattaché entièrement à la notion de survie tandis que nous “pensons” notre vie et la décidons en lien avec le sens qu’on lui accorde.  Le sens de notre vie est sous-tendu par la volonté d’en finir, et cette interrogation pour laquelle il n’y a  pas de réponse absolue, il n’y a donc pas de solution, elle est juste un problème sans solution, elle est en forme de lancinante interrogation sur pourquoi vivre qui nous amène directement à pourquoi ne pas mourir.
Elle nous ramène à l’origine de ce qu’on est et qui n’est pas de notre ressort, l’existence nous est donnée et non décidée. Ce qui permet de juger le suicide, mais qui juger sinon les survivants ?
Notre vouloir-vivre peut-être altéré pour plusieurs raisons, donc déjà l’acte libre est exclu, pour l’être il faudrait qu’il soit absolument gratuit. “Je me tue sans raison” et si il y en a une seule, je suis aliéné à elle donc ce n’est plus un acte libre, c’est illusoire. Il demeure toutefois un événement existentiel qui reste un mystère et qui induit une démarche philosophique.  Un événement existentiel qui pose les fondements de l’éthique tragique de l’inquiétude. Pour Freud: «Quand on commence à se poser des questions sur le sens de la vie et de la mort, on est malade car tout ceci n'existe pas de façon objective»." De ce fait si ceci n’existe pas de façon objective, il n’y a pas de théorie bonne ou mauvaise sur le suicide. Il n’y a que des pistes de réflexion.
Si on part d’un point de vue moral, le suicide n’entre pas en ligne de compte, la morale est caractérisée par les normes qui ont valeur universelle ou générale et qui contraint les individus. Or, à travers les siècles et selon les cultures, la question du suicide est perçue différemment et interprétée autrement. Donc, la question ne peut guère se poser d’un point de vue moral.

Que disent les Anciens :

Platon condamne et juge en principe le suicide, on doit se consacrer entièrement au bien de la Cité surtout en tant que philosophe toutefois il accepte trois exceptions qui pourraient le tolérer :  la condamnation, la maladie très douloureuse et incurable et un sort misérable

Aristote est catégoriquement opposé au suicide contraire à la vertu, voire un acte de lâcheté  une injustice perpétrée contre soi-même et contre la Cité. Sur ses traces suivra St Thomas d’Aquin.

Aristote, Diogène et bien d'autres philosophes grecs se suicidèrent par sagesse dit-on, ou peut-être par dépit de ne pas avoir su comprendre le monde. Méprisaient-ils tant leur vie que de pouvoir la quitter aussi brutalement avec si peu de regrets ?


St Augustin sur les traces de Platon radicalisera sa position contre le suicide, il fixera une doctrine claire dans La Cité de Dieu.
"Nous disons, nous déclarons et nous confirmons de toute manière que nul ne doit spontanément se donner la mort sous couleur de fuir des tourments passagers, au risque de tomber dans des tourments éternels; nul ne doit se tuer pour le péché d'autrui : ce serait commettre le péché le plus grave alors que la faute d'un autre ne nous souillait pas; nul ne doit se tuer pour les fautes passées : ce sont surtout ceux qui ont péché qui ont besoin de la vie pour faire pénitence et guérir; nul ne doit se tuer par espoir d'une vie meilleure espérée après la mort : ceux qui sont coupables de leur mort n'ont pas accès à cette vie meilleure." Le commandement “tu ne tueras pas “ s’applique également à soi-même.

Pour Epicure "Que celui qui a plusieurs raisons bien fondées de quitter la vie mérite notre compréhension. C'est un malheur de vivre dans la nécessité, mais il n'y a pas de nécessité à vivre dans la nécessité. De tous côtés, devant nous, courent faciles une foule de chemins qui mènent à la liberté. Rendons grâces à Dieu que personne n'est condamné à vivre"

Les stoïciens entr’ouvrent la porte avec le fait qu’il faille tenir ferme sur ce qui dépend de notre vie, manifestation de la volonté intérieure qui peut nous amener à décider ou pas de vivre ou de mourir, puisque dans le fond la mort n’est pas si importante.

Épictète est plus catégorique "abstiens-toi et supporte"



Pour Sénèque l’adage est , "Tu ne dois pas vivre sous la nécessité, car il n'y a pour toi aucune nécessité de vivre".  Sénèque, condamné par Néron, déclara : "celui qui meurt de la même insouciance avec laquelle il est né, celui-là a conquis la sagesse" .


Chez les Modernes

Les théories modernes sur le suicide philosophique le présentent comme un  acte de liberté sauvegardant la dignité de l'homme maître de sa vie et de sa mort et qui s’oppose d’emblée à la position religieuse pour qui la vie appartient à Dieu et nous sommes ainsi sa propriété.


Montesquieu dans ses Lettres persanes aborde d’une manière intéressante la question du suicide :
"Les lois sont furieuses en Europe contre ceux qui se tuent eux-mêmes : on les fait mourir, pour ainsi dire, une seconde fois ; ils sont traînés indignement par les rues ; on les note d'infamie ; on confisque leurs biens.

Il me paraît, Ibben, que ces lois sont bien injustes. Quand je suis accablé de douleur, de misère, de mépris, pourquoi veut-on m'empêcher de mettre fin à mes peines, et me priver cruellement d'un remède qui est en mes mains ?

Pourquoi veut-on que je travaille pour une société, dont je consens de n'être plus ? que je tienne, malgré moi, une convention qui s'est faite sans moi ? La société est fondée sur un avantage mutuel. Mais lorsqu'elle me devient onéreuse, qui m'empêche d'y renoncer ? La vie m'a été donnée comme une faveur ; je puis donc la rendre lorsqu'elle ne l'est plus : la cause cesse ; l'effet doit donc cesser aussi.

Pour Soeren Kierkegaard, il démontre que dans les problèmes existentiels on ne peut jamais décider pour l’autre. Ce qui amène à dire que c’est un acte individuel à portée universelle.
Une piste intéressante est proposée par Amery dans Porter la main sur soi- Traité du suicide. Lui-même ancien déporté d’Auschwytz fera une tentative en 1976 et se suicidera en 1978. Améry pense que le suicidant se sort de la logique de la vie, qu'il estime que la vie n'est pas la valeur suprême. Dès lors, aussi longtemps qu'on reste dans la logique de la vie, on ne peut pas comprendre le suicide. "Le seul qui aura droit à la parole, écrit-il, est celui qui aura pénétré dans ces ténèbres-là.” il devient tout aussi impossible de justifier que de condamner le suicide.

Avec Cioran, c’est paradoxal, la pensée suicidaire aide à supporter la vie : au plus profond de mon malheur, je sais qu’il me reste toujours la liberté d’en finir. Ce geste, je le reporte d’heure en heure, tout me sachant libre de décider de sorte que jour après jour, année après année, je parcours tranquillement mon chemin vers mon destin. En tout état de cause, la pensée du suicide - comme possibilité d’achèvement d’une vie accomplie - m’accompagne et me soutient à sa manière, comme un aiguillon de la pensée. Elle est une incitation à remettre au chantier le travail nécessairement inachevé du sens.

Camus
Mais le suicide soulève la question fondamentale du sens de la vie : « Mourir volontairement suppose qu'on a reconnu, même instinctivement, le caractère dérisoire de cette habitude, l'absence de toute raison profonde de vivre, le caractère insensé de cette agitation quotidienne et l'inutilité de la souffrance ».

Durkheim donne du suicide la définition la plus générale possible : c'est un "acte accompli par la victime, qu'elle sait devoir produire le résultat : la mort" .


L' éthique de l'inquiétude. Elle seule,  semble-t-il peut être soucieuse de l'altérité, car, justement, elle découle de la reconnaissance de l'altérité; nos actions se feront dans le tremblement, le frémissement, parfois dans une terrible angoisse, prix de notre liberté. L'éthique n'est pas là pour nous rassurer, mais elle est là pour nous aider à faire avec nos peurs.
La philosophie a pour tâche d'apporter des solutions, alors qu'elle doit mettre en évidence les problèmes, affronter le questionnement, approcher le plus possible les rives du mystère sans y aborder. Donner des solutions à la question éthique du suicide serait de nouveau imposer un discours affirmatif sur ce dont on ne peut rien affirmer. Il faudrait ici, pour être cohérent, préciser d'où on parle.


Le suicide des écrivains s’inscit parfois dans un acte ultime de transgression. Écrire doit être une trangression ou alors c’est qu’on a rien de nouveau à dire, il est préféraable dès lors de poser la plume, le suicide ocmme ultime signature, un acte de liberté qui transcende toute chose. Pourtant celui de Stefan Zweig s’inscirait davantage comme un dernier souffle malheureux sur cete vie qui finissait par lui échapper totalement, cette vie aux frontières devenue si floues pour lui. Celui de Romain  Gary perdu  dans les filets d’une vile délétère, envoûté par le fantôme Seberg en prise avec ses métamorphose identitaires puis Mishima en 1970, quelques jours après avoir mis un point final au dernier volume de son grand cycle romanesque, prémonitoirement intitulé "L'ange en décomposition". Il laissa sur son bureau ces simples mots : "Dans l'étroitesse de la vie humaine j'ai choisi la voie de l'éternité". Une forme d'espoir, d'un meilleur au-delà ?

Le suicide un acte désespéré ? On en doute , ce geste faftal est encore un geste d’espoir comme on le voit avec Mishima, en finir pour un mieux ailleurs, ou du moins en finir pour ne plus sentir la souffrance. Il y a un espoir d'améliorer un état même par sa fin, promesse de continuer autrement . C'est un acte jugé désespéré pour les vivants qui se retrouvent confrontés brusquement à leur propre existence et le sens qu'ils lui atttibuent.


Mais que dire à de jeunes suicidaires ?  Hormis les culpabiliser ou leur rappeler avec maladresse “Te rends-tu compte que tu as toute la vie devant toi ?  – Mais c’est justement cela le cauchemar, voire le drame. C'est davantage un appel urgent à la quête de sens ? Ce sens qui donne une direction à la vie si forte.  On  offre peu de réponses parce qu’on s’intéresse moins au sens qu’à l’objectif à atteindre, à réussir, à performer. Un objectif n'est pas un sens un soi.  Redonnez le sens à la vie réside dans  une invite à se  reconnecter à l’autre, à la société, interpréter son rapport à l'autre, le réinsterpréter sous un angle nouveau.  S’extraire de sa propre altérité pour aller à la rencontre des autres. Le bénévolat social est une bonne façon de se réappropier le monde qui nous est devenu si étrange, si étranger ………… L'homme est bien un animal social, il doit se sentir en phase avec la société dans laquelle il évolue.



Bibliographie
Source Contrepoint philosophique Michel Cornu

Durkheim, Emile, Le suicide, Paris, P.U.F., 1960.

Aristote Ethique de Nicomaque

22:45 Publié dans philosophie | Tags : suicide, durkheim, camus, cioran, platon, aristote | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | |

21/06/2009

Ces mots qui enchantent : La générosité

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La générosité est un des plus beaux sentiments, aussi noble que la grandeur d’âme dans la mesure où il s’agit de s’abandonner entièrement, de manière libre pour offrir à l’autre un don dont on attend rien en retour. On n’est pas généreux par devoir, ce dévouement aux autres s’inscrit au-delà du devoir, c’est là où commence la générosité, lorsque rien ne nous y oblige et elle peut être offerte à tous.
Elle procure à celui qui la pratique la plus grande satisfaction, celui qui donne reçoit autant que le bénéficiaire mais en terme d’amour-propre. La particularité de la générosité est qu’elle apporte quelque chose à l’autre dont je ne profiterai en rien afin de s’assurer que l’autre y  trouve son compte, et même parfois j’y perds  ! C’est la forme la plus parfaite de sacrifice de soi pour les autres, le sacrifice en est son essence.

Mais alors quel intérêt direz-vous ?

Pour Spinoza, la générosité  est « Un désir par lequel un individu, à partir du seul commandement de la raison, s’efforce d’assister les autres hommes et d’établir entre eux  et lui un lien d’amitié .” Une autre forme de se prolonger à travers les autres, la condition d’assumer d’abord son exigence propre, qui est de persévérer dans son être, le plus possible, le mieux possible, autrement dit d’agir et de vivre.”  En réalité rien n’est plus utile à l’homme que l’homme et que quiconque est conduit par la raison désire pour les autres ce qu’il désire pour lui-même .
Aristote l’associe à la grandeur d’âme dans toute sa perfection, sa grandeur, sa plénitude et Saint-Thomas d’Aquin l’associe davantage à l’humilité, ils mentionnaient plutôt la magnanimité qui s’estompera au profit de  la générosité, terme plus moderne que l’on verra apparaître à  partir du  XVIIs,   à cheval entre la magnimité et la libéralité.  L’éthique aristotélicienne donne une place d’honneur à cette vertu. Elle inclut la conscience d’une haute valeur personnelle, elle est dans la juste mesure de l’estime de soi, vertu totale, vertu parfaite, elle atteste combien la justesse dans la connaissance et l’amour de soi est nécessaire à une moralité fondée en raison.
L’amour par essence est généreux, qui prend aussi des allures de don de soi,  mais la générosité n’implique pas toujours l’amour, il n’est pas nécessaire d’être amoureux pour être généreux. Cette distinction est intéressante.

La générosité prend des formes bien particulières et se manifeste de mille et une façons, elle peut aller jusqu’au sacrifice d’une vie pour en sauver une autre,  ou s’exprimer à travers un sourire, une parole bienveillante, un sentiment d’amitié profond, des gestes d'affection, des biens matériels, une écoute attentive et attentionnée, des bras largement ouverts, il y a générosité quand autrui sent qu'il a reçu quelque chose qui lui a fait du bien sans qu'il se sente obligé de donner en retour, mais sa reconnaiissance est une forme de retour qui enrichit l'autre d'une image positive de lui-même.  D'où l'adage qui donne  reçoit beaucoup.

Jacques Derrida est beaucoup plus critique à l’égard de la générosité :
« Donner par générosité ou parce qu’on peut donner (ce qu’on a), ce n’est plus donner il désigne le pouvoir propre de prodiguer le bien propre - et donc en dernière instance de réassurer le propriétaire. La  vraie générosité commencerait par un mouvement intérieur vers l’autre, un lien très fort, sans objet. L’objet ne peut que rappeler le pouvoir de l’un sur l’autre. Ce qui implique qu’on s’offre tout entier, “l’objet” du don , c’est nous sans compter. Il lie le don à la puissance, à la dette , donc à la servilité, existe-t-il un vrai don “non empoisonné” non générateur de dette ?   De quelle manière se paie-t-on, par l’auto-satisfaction ? Un don doit-être suivi d’un contre-don pour rétablir l’équilibre. Propose-t-il dans le fond un potlach, mot “chinook” qui signifie “ action de donner” et qui consiste à travers des rituels à offrir un don en retour et dont la valeur doit-être au moins égale à celle du premier don, rituel pratiqué chez les amérindiens, auprès de nombreuses ethnies de l’océan Pacifique, en Indes.

Le rituel  Potlach est intéressant, il est une pratique du don et contre-don qui rééquilibre les rapports entre les groupes et met en perspective le danger de la  générosité à sens unique qui  peut asservir, humilier, rendre dépendant, pour exemple la masse de dons qui va du Nord vers le Sud  n’est  peut-être plus un geste de générosité mais d’asservissement, d’aliénation de ceux qui ont  le pouvoir de prodiguer le bien propre.

Le véritable acte de générosité n’est peut-être pas d’offrir mais de s’offrir véritablement, je deviens véritablement le prolongement de l’autre, la vraie générosité est d’abord le mouvement intérieur vers l’autre qui n’est pas différent de moi mais me rappelle à ma propre existence à travers le regard reconnaissant que l'on me renvoie. La générosité :  un miroir bienveillant qui enrichit et qui renvoie une image de soi satisfaisante dans laquelle on plonge pour se ressourcer et qui a pour premier but de tendre la main vers autrui, mon altérité.

15:49 Publié dans philosophie | Tags : générosité | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | |

20/06/2009

Un homme tendre si violent !

6a00e553c8c40f883301156f1d2264970c-320wi.jpgElle tremble, ses mains s’entrechoquent, il a encore frappé, cette fois-ci,  elle est restée étendue dans la cuisine devant ses enfants tétanisés par ce spectacle affreux. Elle sanglote, il part et s’enferme dans leur  chambre à coucher après avoir claqué la porte, les enfants aident leur mère à se relever, ils pleurent aussi, ils n'y comprennent rien , leur père a tellement changé. Est-ce bien encore lui ?

Elle jure qu’il n’était pas comme ça au pays, il n'avait  jamais fait acte de  violence  avant qu’ils ne viennent  en Europe, c’était un père aimant, un mari qui montrait une si grande tendresse. Il aidait pour tout , à la cuisine, aux courses, au repassage.

Et dès son arrivée en France, il a commencé à changer, à se transformer, à s’enfermer, à se replier sur lui-même. Juriste de formation, il ne trouvera pas de travail, par défaut il acceptera  un poste de vigile  de supermarché.

Il est vrai qu’à le voir dans son uniforme personne ne peut le craindre, il est tout petit, maigre, c’est son uniforme de service qui semble plutôt le porter, il est comme suspendu à un cintre, ses habits de service sont trop grands, il nage dedans ce qui lui prête un air encore plus misérable. Il n'est qu'un petit point, minuscule, insignifiant, perdu sur ces grands parkings de supermarché français.  Il est la risée des malabars, on le bouscule, on le méprise, on l’insulte. Il a peur de perdre son job, il n'arrive pas à montrer son autorité malgré son costume sombre de vigile et sa casquette qui sont supposés être respectés par les petits voyous qui, eux, sans se gêner et sous ses yeux,  renversent les chariots du magasin et repartent en hurlant de rire et le montrant du doigt en se moquant. Inutile d'essayer de leur courir après, il ne réussira même pas à les attraper, il préfère plutôt relever rapidement les chariots avant que la direction du magasin ne s'aperçoive de son incapacité à gérer la situation. Sa seule hantise à lui est de ne surtout pas perdre son travail qu'il a eu tant de peine à décrocher.

Puis au fur à mesure des mois, tout le monde s’organise face à la montée de sa violence, les femmes font corps autour de son épouse, on lui fait coller des affiches,  dans la cuisine, distribuées par une association de “Femmes battues” et qui montrent clairement ce qui pourrait advenir s’il continue ainsi.  Les concierges invitent l’épouse et les enfants, le mari est entouré par d’autres maris, chacun essaie d’aider comme il peut pour sauver cette famille d’immigrés à la dérive.

Trop pauvres pour acheter des lits pour les enfants, des amis en achètent en douce et les livrent pendant qu’il travaille, il les refusait ces meubles, il avait honte de faire appel à la charité de quiconque. C’est l’hiver les enfants avaient froid, on insiste et on passe outre les sentiments de honte du  père. Choix douloureux :  sacrifier la dignité du père qui n'arrive pas à subvenir aux besoins des siens  pour le confort urgent des enfants.
La femme va chez un psy qui la soutient tant bien que mal, elle résiste avec l’aide de tous. Puis peu à peu, les scènes de violence diminuent, il n’ose plus frapper, il sent la pression extérieure planer sur lui et il ne sait pas exactement d'où elle vient.  Il boude, il s’enferme dans sa chambre, il mange seul, lui d’un côté de la pièce, les femmes et les enfants à l’autre bout, ils se regardent en chiens de faïence. Mais personne ne veut l'abandonner, les enfants aiment leur père et la femme son mari. Que ferait-il tout seul, abandonné en France ?

Après quelques mois, il se transforme peu à peu, il se remet à parler à la maison, à aider ses enfants à faire les devoirs. Il achète un beau pull à son épouse. Tout le monde retient son souffle, quelque chose a changé en lui, il rentre en riant, il est joyeux.
Mais qu’est-ce qui s’est produit pour qu’il change ainsi ? Evidemment, les femmes se disent que c’est parce qu’il a une maîtresse, son épouse en doute.

C’est bon, les coups et les cris ne sont plus qu’un vieux souvenir, il est redevenu comme quand ils vivaient au pays, un homme très doux.  Il s'est excusé profondément, il ra emercié sincèrement son épouse de ne l'avoir pas abandonné durant ce passage difficile, de folie furieuse.

Et finalement, nous avons tous eu le fin mot de l’affaire, c'est sa femme qui le donne en riant de joie.

A côté de son travail, sans rien dire à personne, il est devenu écrivain public bénévole, cet acte de générosité lui a redonné confiance en lui,  la reconnaissance des autres le rassurait dans ce qu’il était, pas un être méprisable, un exclus réduit à néant,  un migrant insulté et maltraité, mais quelqu’un qui était capable de donner  et  d’offrir généreusement. Le fait d’aider les autres, de valoriser ses propres compétences enfin reconnues paraissent lui avoir redonné confiance en la vie. Et même les petites frappes du supermarché ont fini par le respecter, non pas à cause de son uniforme de vigile trop grand pour lui , mais parce que de manière spontanée et généreuse, il aide leurs parents quasi analphabètes à rédiger leurs lettres administratives.

Cette anecdote pour illustrer le prochain billet ,

Ces mots qui enchantent : La générosité

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16/06/2009

Ces mots qui enchantent : Le bonheur

 

 

 

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La définition du  bonheur  balance entre l’assouvissement de toutes les passions même les plus folles selon Calliclès ou au contraire fuir « ce tonneau sans fond » insatiable qui revient à  céder à une vie de passions et de plaisir et qui serait une sorte de mort entraînant l’homme dans un cercle vicieux selon Socrates . Pour lui, la vie bonne est une vie à la fois bonne et vertueuse, allier le plus grand bonheur avec la plus grande vertu.  On peut avoir du plaisir et ne pas être heureux faut-il encore être vertueux.

Revenons à ce terme de bonheur en grec « eudaimonia » et  qui signifie, la bonne heure, le bon moment, "le souverain bien".  Pour Aristote le bonheur est le bien de l’homme, la richesse et le pouvoir ne sont que des moyens d’y parvenir, il invite aussi à la vertu et à la contemplation. Toutefois, notre bonheur ne dépend pas exclusivement de nous, des éléments extérieurs peuvent venir empêcher l’accès au bonheur, oppression, guerre civile.

Epicure rejoint l'idée de Calliclès,   la jouissance  consiste à souffrir le moins possible, mais il est nécessaire de limiter ses désirs et il nous invite à ce magnifique exercice un tantinet compliqué:  jouir le plus possible en désirant le moins possible donc sélectionner parmi les désirs ceux qui nous amèneront au bonheur. Tout plaisir qui entraînerait à la dépendance est naturellement à éviter car il devient source de souffrances et nous enchaîne,  pas de bonheur concevable sans liberté. Donc sur cette lancée, il  propose de vivre le plus intelligemment possible afin de ,  jouir le mieux possible. Les meilleurs plaisirs sont les plaisirs naturels et nécessaires et ceux qui font du bien à l’âme. Entre hédonisme ( le plaisir est le principe de tout bien)  et eudémonisme (le bonheur est le souverain bien ) la  voie au bonheur réside dans l’acceptation de notre finitude, tout prend fin nous inclus, une des sources de notre bonheur est surmonter la peur de la mort.

Les modernes poursuivent en reprenant avec Kant l’idée de satisfaire tous nos désirs « un tout absolu, un maximum de bien-être dans mon état présent  et dans toute ma condition future » pour lui le bonheur est un idéal « non de la raison, mais de l’imagination » nous pouvons le rêver, mais il est inaccessible. Kant se rabat (ne vous découragez pas ! ) sur une vie au-delà et qui rejoint l’idée chrétienne. En attendant restons dignes  afin d’être un jour heureux dans l’au-delà. Voilà pour perspective notre « horizon d’espérance »

Assouvir ces désirs c’est le tonneau des Danaïdes, on en veut davantage, éternellement insatisfaits. Mais où est le bonheur ? Ce bonheur qui semble être insaisissable, faut-il se transformer en prestidigitateurs pour l’attraper et le retenir comme un oiseau avant qu’il ne s’enfuie. Notre unique réponse est que le bonheur se vit ici et maintenant, on ne le trouve ni dans la nostalgie du passé, ni dans l’angoisse du futur. Il est là,  à portée de main. Pareils à des vagabonds errants, nous déposons notre lourd fardeau de désirs, d’envies, nous observons l’instant présent libres de tout désir qui n’appartient qu’au futur pour jouir de l’instant présent, léger, « pur instant de bonheur » elle est l’expérimentation profonde d’un instant transformé en étincelles de postérité. Le temps s’arrête, le malheur suspendu au-dessus de nos têtes, jouir de ce que l’on a ou de ce que l’on fait intensément, nous quittons le désir pour la jouissance, nous quittons le manque pour se réaliser pleinement. Le bonheur est l’absence de malheur, lorsqu’on se met à jouir pleinement de quelque chose le malheur reste à la porte, c’est ou l’un ou l’autre.

L’expérience esthétique est une des plus grandes sources de bonheur volée au malheur, extatique devant la beauté, c’est-à-dire l’harmonie, le temps reste suspendu dans une contemplation qui nous rend heureux. Elle est une émotion, une sensibilité à l’objet qui créé un plaisir intense, une jouissance immédiate qui nous ouvre les portes de l’immensité illlimitée du  sublime. On se sent transporté au-delà du malheur, on aime ce que l'on voit, voilà l’instant de « pur » bonheur. La musique participe largement à notre bonheur, sentir la musique c’est expérimenter un moment de bonheur.
Les Indiens d’Amérique soignaient les mélancoliques avec le pouvoir de l'esthétique. On bandait les yeux du malade, un artiste peignait sur le sable des mandalas aux couleurs puissantes pour qu’en les voyant, le malade s’extasie et expérimente un moment de bonheur utile à sa guérison. La beauté nous fait vivre un moment de plénitude, mais pour accéder à cela, il faut observer le monde, devenir attentif  à ce qui nous entoure, chercher la beauté, quitter « l’attention pour l’attente » garantit l’ennui et la tristesse.  Le bonheur réside dans notre capacité à aimer la vie, rester attentif. Le déprimé est blasé, fatigué, indifférent au monde qui l'entoure, il n’observe plus rien hormis son malheur, le bonheur pourrait lui passer sous le nez sans qu’il sen aperçoive. « Aimer c’est se réjouir » et lorsqu’on a perdu cette capacité d’aimer c’est qu’on est malade.


(parmi les sources de lecture : Comte-Sponville- Jean Delumeau- Arlette Farge -La plus belle histoire du bonheur)



L'incontournable lettre d'Epicure à Ménécée


salut.

Même jeune, on ne doit pas hésiter à philosopher. Ni, même au seuil de la vieillesse, se fatiguer de l’exercice philosophique. Il n’est jamais trop tôt, qui que l’on soit, ni trop tard pour l’assainissement de l’âme. Tel, qui dit que l’heure de philosopher n’est pas venue ou qu’elle est déjà passée, ressemble à qui dirait que pour le bonheur, l’heure n’est pas venue ou qu’elle n’est plus. Sont donc appelés à philosopher le jeune comme le vieux. Le second pour que, vieillissant, il reste jeune en biens par esprit de gratitude à l’égard du passé. Le premier pour que jeune, il soit aussi un ancien par son sang-froid à l’égard de l’avenir. En définitive, on doit donc se préoccuper de ce qui crée le bonheur, s’il est vrai qu’avec lui nous possédons tout, et que sans lui nous faisons tout pour l’obtenir. Ces conceptions, dont je t’ai constamment entretenu, garde-les en tête. Ne les perds pas de vue quand tu agis, en connaissant clairement qu’elles sont les principes de base du bien vivre.
D’abord, tenant le dieu pour un vivant immortel et bienheureux, selon la notion du dieu communément pressentie, ne lui attribue rien d’étranger à son immortalité ni rien d’incompatible avec sa béatitude. Crédite-le, en revanche, de tout ce qui est susceptible de lui conserver, avec l’immortalité, cette béatitude. Car les dieux existent : évidente est la connaissance que nous avons d’eux. Mais tels que la foule les imagine communément, ils n’existent pas : les gens ne prennent pas garde à la cohérence de ce qu’ils imaginent. N’est pas impie qui refuse des dieux populaires, mais qui, sur les dieux, projette les superstitions populaires. Les explications des gens à propos des dieux ne sont pas des notions établies à travers nos sens, mais des suppositions sans fondement. A cause de quoi les dieux nous envoient les plus grands malheurs, et faveurs : n’ayant affaire en permanence qu’à leurs propres vertus, ils font bonne figure à qui leur ressemble, et ne se sentent aucunement concernés par tout ce qui n’est pas comme eux.
Familiarise-toi avec l’idée que la mort n’est rien pour nous, puisque tout bien et tout mal résident dans la sensation, et que la mort est l’éradication de nos sensations. Dès lors, la juste prise de conscience que la mort ne nous est rien autorise à jouir du caractère mortel de la vie : non pas en lui conférant une durée infinie, mais en l’amputant du désir d’immortalité.
Il s’ensuit qu’il n’y a rien d’effrayant dans le fait de vivre, pour qui est radicalement conscient qu’il n’existe rien d’effrayant non plus dans le fait de ne pas vivre. Stupide est donc celui qui dit avoir peur de la mort non parce qu’il souffrira en mourant, mais parce qu’il souffre à l’idée qu’elle approche. Ce dont l’existence ne gêne point, c’est vraiment pour rien qu’on souffre de l’attendre ! Le plus effrayant des maux, la mort ne nous est rien, disais-je : quand nous sommes, la mort n’est pas là, et quand la mort est là, c’est nous qui ne sommes pas ! Elle ne concerne donc ni les vivants ni les trépassés, étant donné que pour les uns, elle n’est point, et que les autres ne sont plus. Beaucoup de gens pourtant fuient la mort, soit en tant que plus grands des malheurs, soit en tant que point final des choses de la vie. Le philosophe, lui, ne craint pas le fait de n’être pas en vie : vivre ne lui convulse pas l’estomac, sans qu’il estime être mauvais de ne pas vivre. De même qu’il ne choisit jamais la nourriture la plus plantureuse, mais la plus goûteuse, ainsi n’est-ce point le temps le plus long, mais le plus fruité qu’il butine ? Celui qui incite d’un côté le jeune à bien vivre, de l’autre le vieillard à bien mourir est un niais, non tant parce que la vie a de l’agrément, mais surtout parce que bien vivre et bien mourir constituent un seul et même exercice.. Plus stupide encore celui qui dit beau de n’être pas né, ou
Sitôt né, de franchir les portes de l’Hadès.
S’il est persuadé de ce qu’il dit, que ne quitte-t-il la vie sur-le-champ ? Il en a l’immédiate possibilité, pour peu qu’il le veuille vraiment. S’il veut seulement jouer les provocateurs, sa désinvolture en la matière est déplacée. Souvenons-nous d’ailleurs que l’avenir, ni ne nous appartient, ni ne nous échappe absolument, afin de ne pas tout à fait l’attendre comme devant exister, et de n’en point désespérer comme devant certainement ne pas exister.
Il est également à considérer que certains d’entre les désirs sont naturels, d’autres vains, et si certains des désirs naturels sont contraignants, d’autres ne sont... que naturels. Parmi les désirs contraignants, certains sont nécessaires au bonheur, d’autres à la tranquillité durable du corps, d’autres à la vie même. Or, une réflexion irréprochable à ce propos sait rapporter tout choix et rejet à la santé du corps et à la sérénité de l’âme, puisque tel est le but de la vie bienheureuse. C’est sous son influence que nous faisons toute chose, dans la perspective d’éviter la souffrance et l’angoisse. Quand une bonne fois cette influence a établi sur nous son empire, toute tempête de l’âme se dissipe, le vivant n’ayant plus à courir comme après l’objet d’un manque, ni à rechercher cet autre par quoi le bien, de l’âme et du corps serait comblé. C’est alors que nous avons besoin de plaisir : quand le plaisir nous torture par sa non-présence. Autrement, nous ne sommes plus sous la dépendance du plaisir.
Voilà pourquoi nous disons que le plaisir est le principe et le but de la vie bienheureuse. C’est lui que nous avons reconnu comme bien premier, né avec la vie. C’est de lui que nous recevons le signal de tout choix et rejet. C’est à lui que nous aboutissons comme règle, en jugeant tout bien d’après son impact sur notre sensibilité. Justement parce qu’il est le bien premier et né avec notre nature, nous ne bondissons pas sur n’importe quel plaisir : il existe beaucoup de plaisirs auxquels nous ne nous arrêtons pas, lorsqu’ils impliquent pour nous une avalanche de difficultés. Nous considérons bien des douleurs comme préférables à des plaisirs, dès lors qu’un plaisir pour nous plus grand doit suivre des souffrances longtemps endurées. Ainsi tout plaisir, par nature, a le bien pour intime parent, sans pour autant devoir être cueilli. Symétriquement, toute espèce de douleur est un mal, sans que toutes les douleurs soient à fuir obligatoirement.
C’est à travers la confrontation et l’analyse des avantages et désavantages qu’il convient de se décider à ce propos. Provisoirement, nous réagissons au bien selon les cas comme à un mal, ou inversement au mal comme à un bien.
Ainsi, nous considérons l’autosuffisance comme un grand bien : non pour satisfaire à une obsession gratuite de frugalité, mais pour que le minimum, au cas où la profusion ferait défaut, nous satisfasse. Car nous sommes intimement convaincus qu’on trouve d’autant plus d’agréments à l’abondance qu’on y est moins attaché, et que si tout ce qui est naturel est plutôt facile à se procurer, ne l’est pas tout ce qui est vain. Les nourritures savoureusement simples vous régalent aussi bien qu’un ordinaire fastueux, sitôt éradiquée toute la douleur du manque : galette d’orge et eau dispensent un plaisir extrême, dès lors qu’en manque on les porte à sa bouche. L’accoutumance à des régimes simples et sans faste est un facteur de santé, pousse l’être humain au dynamisme dans les activités nécessaires à la vie, nous rend plus aptes à apprécier, à l’occasion, les repas luxueux et, face au sort, nous immunise contre l’inquiétude.
Quand nous parlons du plaisir comme d’un but essentiel, nous ne parlons pas des plaisirs du noceur irrécupérable ou de celui qui a la jouissance pour résidence permanente — comme se l’imaginent certaines personnes peu au courant et réticentes, ou victimes d’une fausse interprétation — mais d’en arriver au stade oµ l’on ne souffre pas du corps et ou l’on n’est pas perturbé de l’âme. Car ni les beuveries, ni les festins continuels, ni les jeunes garçons ou les femmes dont on jouit, ni la délectation des poissons et de tout ce que peut porter une table fastueuse ne sont à la source de la vie heureuse : c’est ce qui fait la différence avec le raisonnement sobre, lucide, recherchant minutieusement les motifs sur lesquels fonder tout choix et tout rejet, et chassant les croyances à la faveur desquelles la plus grande confusion s’empare de l’âme.
Au principe de tout cela, comme plus grand bien : la prudence. Or donc, la prudence, d’où sont issues toutes les autres vertus, se révèle en définitive plus précieuse que la philosophie : elle nous enseigne qu’on en saurait vivre agréablement sans prudence, sans honnêteté et sans justice, ni avec ces trois vertus vivre sans plaisir. Les vertus en effet participent de la même nature que vivre avec plaisir, et vivre avec plaisir en est indissociable.
D’après toi, quel homme surpasse en force celui qui sur les dieux nourrit des convictions conformes à leurs lois ? Qui face à la mort est désormais sans crainte ? Qui a percé à jour le but de la nature, en discernant à la fois comme il est aisé d’obtenir et d’atteindre le « summum » des biens, et comme celui des maux est bref en durée ou en intensité ; s’amusant de ce que certains mettent en scène comme la maîtresse de tous les événements — les uns advenant certes par nécessité, mais d’autres par hasard, d’autres encore par notre initiative —, parce qu’il voit bien que la nécessité n’a de comptes à rendre à personne, que le hasard est versatile, mais que ce qui vient par notre initiative est sans maître, et que c’est chose naturelle si le blâme et son contraire la suivent de près (en ce sens, mieux vaudrait consentir à souscrire au mythe concernant les dieux, que de s’asservir aux lois du destin des physiciens naturalistes : la première option laisse entrevoir un espoir, par des prières, de fléchir les dieux en les honorant, tandis que l’autre affiche une nécessité inflexible).
Qui témoigne, disais-je, de plus de force que l’homme qui ne prend le hasard ni pour un dieu, comme le fait la masse des gens (un dieu ne fait rien de désordonné), ni pour une cause fluctuante (il ne présume pas que le bien ou le mal, artisans de la vie bienheureuse, sont distribués aux hommes par le hasard, mais pense que, pourtant, c’est le hasard qui nourrit les principes de grands biens ou de grands maux) ; l’homme convaincu qu’il est meilleur d’être dépourvu de chance particulière tout en raisonnant bien que d’être chanceux en déraisonnant, l’idéal étant évidemment, en ce qui concerne nos actions, que ce qu’on a jugé « bien » soit entériné par le hasard.
A ces questions, et à toutes celles qui s’y rattachent, réfléchis jour et nuit pour toi-même et pour qui est semblable à toi, et veillant ou rêvant jamais rien ne viendra te troubler gravement : ainsi vivras-tu comme un dieu parmi les humains. Car il n’a rien de commun avec un vivant mortel, l’homme vivant parmi des biens immortels.

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15/06/2009

Ces mots qui dérangent et qui hantent : L'argent

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Pourquoi tant l’aimer ? D'où nous vient cette passion, cet affolement, cette folie pour ce rien qui vaut "tout l'or du monde ? " Honni, méprisé, adulé, envié, vénéré, il ne laisse personne indifférent.
A lui tout seul, l’argent ne vaut pas tripette,  c'est notre projection sur lui qui en fait sa valeur, il a la valeur des objets qu'on acquiert grâce à lui. Il brille à nos yeux, il rehausse tout d'un éclat quasi magique, la preuve la plus évidente et la plus courante est le prix d'un tableau qui à priori ne vaut rien et prend malgré tout de la valeur; tout le monde se l'arrachera non plus pour ses qualités esthétiques mais pour sa valeur marchande.

Il tente de concrétiser nos désirs et nos rêves, ce qui signifie qu'il nous projette en avant, dans un monde futur, il nous plonge dans un monde féerique, voire mythologique à venir. On rêve les yeux ouverts de cet Eden "quand j'aurais de l'argent, je pourrais réaliser mes rêves" soit plonger dans son propre mythe et lorsqu'on y est, quelle déception, ni féerie, ni Eden, il nous faut aller encore plus loin pour éventuellement espérer que les choses se réalisent vraiment comme on les rêvait, et nous voilà pris dans la "course à l'argent" on court inlassablement après son futur en tentant de capter l'inconnu par notre masse d'argent, arrivé à ce point du futur devenu présent, il faut se projeter plus en avant pour ne pas "mourir". Courir après l’argent équivaut à courir après son ombre, l’ombre se déplace au fur et à mesure que l’on avance. Le désir exaucé meurt, quelle déception, vite le remplacer par un autre désir, c’est un peu comme le fantasme, sa réalisation le tue et doit aussitôt être suivi  par un nouveau fantasme.

Il est intéressant de voir comment  les personnes atteintes d'une  pathologie manient l’argent; la maladie change ce rapport à l'argent qui peut se manifester de façons très variables, inattendues, couvrir la gamme complète du plus pingre à poche percée de manière  la plus totalement débridée, l’argent n’a plus aucune valeur, il est dilapidé aveuglément, jeté par la fenêtre, il brûle les doigts, plus de projection vers le futur ? Au contraire, plus un sous ne sort, le porte-monnaie reste vissé au fond de la poche, mille et une excuses pour ne pas le sortir, rupture d’échanges avec les autres ? Plus rien ne peut être donné, recroquevillé sur lui-même, l'avare aurait l'impression de lâcher sa vie en lâchant ses sous.  En  retirant son argent de  l'échange, l’avare le stérilise, le réduit à un  concept d'angoisse au lieu de célébrer la vie, l'argent de l'avare est-il devenu mortifère ou le pingre est-il devenu morbide ?  Il lui enlève la seule vertu qu'on peut  lui reconnaître, celle de permettre un échange, une relation, de manifester par l'échange l'interdépendance des êtres. L’avare se coupe du monde par son avarice. On entend souvent mentionné un "rapport maladif à l'argent"

Le côté morbide de l'argent est réel, il nous limite, il nous impose une idée de fin, je rêvais d'acheter une maison, je la possède, mon futur disparaît avec, vite un autre rêve pour assurer ma continuité ! Pour Spinoza le "désir est la marque de la misère de l'homme" et l'entraîne dans ce besoin de posséder, par conséquent posséder de l'argent est l'objet le plus désiré car il invite à l'accès de tous les autres objets. Ce que l'argent peut s'étend à moi, devient moi, moi le possesseur, les qualités de l'argent deviennent les miennes : laid , je puis m'acheter la plus belle femme et vice versa, la beauté de l'argent déteint sur ma laideur et me transfigure, il me rendra beau aux yeux de la belle, sur mon visage repoussant, elle y inscrira ses rêves de beauté, elle y projetera ses désirs de possession enfin assouvis  et transcendera cette laideur. Je suis un voyou, mais ma fortune me fera passer pour le meilleur des hommes parce que l'argent est vénéré et on me vénère à travers lui.
Entremetteur par excellence, l'argent qui est un moyen est tout-puissant par lui-même, médiateur pour moi, il l'est aussi pour l'existence d'autrui, du coup "mon prochain,  c'est l'argent". Son existence devient monnayable, il transforme autrui en objet que j'achète ou vends, l'argent étend sur autrui son pouvoir de possession, je peux acheter les gens avec cette surpuissance liée à l'argent.
Shakespeare dans Timon d'Athènes décrit superbement le pouvoir de la richesse :" De l'or! De l'or jaune, étincelant, précieux ! Non, dieux du ciel, je ne suis pas un soupirant frivole... Ce peu d'or suffirait à rendre blanc le noir, beau le laid, juste l'injuste, noble l'infâme, jeune le vieux, vaillant le lâche... Cet or écartera de vos autels vos prêtres et vos serviteurs; il arrachera l'oreiller de dessous la tête des mourants; cet esclave jaune garantira et rompra les serments, bénira les maudits, fera adorer la lèpre livide, donnera aux voleurs place, titre, hommage et louange sur le banc des sénateurs; c'est lui qui pousse à se remarier la veuve éplorée. Celle qui ferait lever la gorge à un hôpital de plaies hideuses, l'or l'embaume, la parfume, en fait de nouveau un jour d'avril. Allons, métal maudit, putain commune à toute l'humanité, toi qui mets la discorde parmi la foule des nations..."

La puissance de l'argent réside aussi dans le fait que c'est un langage, une communication vers l'autre, je m'assure auprès de l'autre qu'un jour j'achèterai chez lui quelque chose dont j'ai besoin pour vivre, ce qui me rassure , il y aura toujours quelqu'un qui sera là pour donner un coup de pouce. L'argent m'assure une confiance en l'avenir, une assurance que  l'autre me procurera le nécessaire pour vivre.
Notre langage a beaucoup évolué, de nouveaux  termes sont nés : transactions boursières, devises, circulation monétaire, spéculation, l'argent est là , toujours, encore lui,  mais il a perdu ses références symboliques, il n'est plus en relation à l'autre, il n'est plus un lien, il est devenu volatile, il n'a plus aucune signification mythique ou féerique, il n'est plus un langage, donc plus aucne éthique, sans référence précise, il circule de plus en plus vite, il perd de son pouvoir. Et on voit où cela nous a menés ? Droit à la crise. Le pouvoir de l'argent est tombé dans un trou noir, il n'y a plus aucun ancrage d'un point de vue morale ou éthique, l'argent est devenu "amoral", inerte et mortifère, il est devenu pauvre en terme de symboles, il n'a plus aucune référence historique, on ne le comprend plus. Son langage et son lien social se sont appauvris isolant davantage les personnes, l'argent a tout simplement perdu de sa souveraineté, de son pouvoir concret.
De la dimension féerique d'autrefois, nous plongeons du coup dans un monde qui nous dépasse où tout n'est que monstruosité et incompréhension, les non-initiés se sont perdus dans les méandres de ce nouveau monde qu'ils craignent dorénavant. La force de puissance pour l'individu est devenue menaçante, elle plane sur tous. Adam Smith parle de "main cachée" , on regarde les initiés de loin pareils à des Dieux grecs sans bien comprendre les enjeux de la bataille. Les motivations échappent à tous, mais sont lourdes de conséquences pour celui qui subit sans rien y comprendre. Tout devient aléatoire,  un discours scientifique fait croire à de la rigueur, à une forme mathématique ou logique alors qu'en réalité il n'en est rien. On acquiert ce langage très codé, très stéréotypé, universel, mais il ne représente plus grand-chose, les medias ne peuvent plus expliquer, ils relatent sans être capables d'analyser ce qui se passe. Les titans boursicoteurs continuent à se battre au loin comme des Dieux grecs mais qui sait pourquoi, et la seule chose que l’on sait , comprend et expérimente est notre propre réalité qui nous devient presque étrangère, incompréhensible tout le reste appartient à la divinité, on ritualise sans plus comprendre le sens, l’argent quitte le monde matériel pour devenir totalement abstrait avec une puissance aussi importante que celle que l’on attribue à Dieu, l’argent déifié. :"Aujourd'hui , je ne peux plus payer ni ma nourriture, ni mon loyer, je viens de perdre mon emploi !" et impossible de comprendre vraiment pourquoi. Les Dieux présents là-haut au cœur des bourses et des marchés d’échanges mènent leurs propres luttes, avec leurs propres armes et langue, et moi je reçois tout cela sans saisir et comprendre d’où vient le coup, avec quelle arme j'ai été frappé, mais je constate saigner abondamment.

Pour Simmel, qui a largement traité de  la philosophie de l'argent, il  expliquait que la monnaie dissout les liens sociaux, qu'elle fonde une société basée sur la rationalité pure, qu'elle abolit les privilèges héréditaires, qu'elle permet d'évaluer toutes choses à une seule aune et même que, par son abstraction radicale, elle libère l'imagination du concret. Il soulignait le contraste entre le social et le monétaire tandis que pour d'autres ces deux notions sont imbriquées, les échanges monétaires permettent aussi la socialisation.
La preuve est qu' à travers les siècles lorsque l'Etat n'a plus le contrôle de la valeur de l'argent, les individus recréent, inventent, fabriquent d'autres monnaies qui circulent sous cape et qui sont revalorisées aux yeux de tous et un déplacement commun se fait vers  d'autres valeurs  que celles liées à l'argent : art, immobilier, terrain, etc. L'argent devient la risée, on y écrit des messages anonymes, il est tombé de son piédestal, il a perdu de son pouvoir, enfin il peut être maltraité. Les Tsiganes le considèrent  comme sale et polluant et qui ne mérite pas qu'on se sacrifie au travail pour cela. Il est juste bon à montrer qu'on peut mener une vie d'artiste, être en représentation continue, joie, fête, virtuosité et puissance, pour eux la valeur de l'argent n’est pas une valeur en soi contrairement dans  d’autres sociétés.

L’argent en tant que tel, n’a pas de valeur hors ses frontières, voyez avec quel mépris on traite l’argent qu’on ramène de vacances, il finit dans une boîte, les pièces de monnaie étrangères traînent dans des tiroirs, il a perdu de toute sa valeur car il n’est plus un langage de communication dans le pays où on se trouve. Il est devenu muet, il ne sert à plus rien.

Tout ne s’achète pas et tout n’est pas valorisé que par l’argent, « le savoir et l’argent n’ont aucune commune mesure » pour Aristote , Flaubert se demandait à quoi servait de publier, c’était dérisoire de vouloir gagner de l’argent ainsi, l’argent ne récompense pas l’effort, son service reste infini donc impayable, dans une lettre à Georges Sand, il dit : »[...] Je maintiens qu'une œuvre d'art (digne de ce nom et faite avec conscience) est inappréciable, n'a pas de valeur commerciale, ne peut donc se payer. » Les religions condamnent aussi l’argent qui représente l’avidité matérielle au lieu de servir Dieu. "Aucun homme ne peut servir deux maîtres : car toujours il haïra l'un et aimera l'autre. On ne peut servir à la fois Dieu et Mammon" - Matthieu 6, 24).. Mais au cœur de l’église on récolte de l’argent et incite les ouailles à payer pour le pardon de leurs péchés. Les impôts ecclésiastiques étaient très lourds autrefois, plongeant la paysannerie dans une plus grande précarité.
Calvin apportera sa propre vision, l’argent, il ne le condamne pas mais il ne doit pas  empêcher l’ascétisme et l’austérité mises au service de l’économie, reprendre et appliquer « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front ». Dans son œuvre L’Argent, Zola lui accorde des mérites divers : généreuse et faconde puissance, force expansive, levier capable de soulever le monde mais reste réaliste en disant que :" l'argent est le fumier dans lequel pousse l'humanité de demain. Le terreau nécessaire aux grands travaux qui facilitent l'existence." - fumier toutefois.

Marx a succombé aussi à  la magie de l’argent, selon lui l’argent est d'allier les contraires, de « convertir la représentation en réalité et la réalité en simple représentation. »

Charles Péguy, visionnaire, écrit en 1913 dans  L'Argent la phrase suivante d'actualité brûlante, décidément rien n'a véritablement changé  :
« C'est parce que la bourgeoisie s'est mise à traiter comme une valeur de bourse le travail de l'homme que le travailleur s'est mis, lui aussi, à traiter comme une valeur de bourse son propre travail. C'est parce que la bourgeoisie s'est mise à faire perpétuellement des coups de bourse sur le travail de l'homme que le travailleur, lui aussi, par imitation, par collusion et encontre, et on pourrait presque dire par entente, s'est mis à faire continuellement des coups de bourse sur son propre travail.»

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14/06/2009

Ces mots qui dérangent et qui hantent : La culpabilité

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Tous coupables !

La culpabilité est un sentiment très pénible et qui peut-être destructeur  parce qu’il n’y a pas de culpabilité sans châtiment. Elle traduit un processus d’intégration des interdits et nous permet aussi de marquer les frontières entre ce qui est autorisé et ce qui interdit, elle  s’est constituée lentement au cours de notre enfance et elle est supposée à-priori nous permettre donc de vivre en société.
En réalité, la difficulté réside dans le fait qu’elle nous empêcche parfois non seulement de vivre en harmonie avec les autres, mais aussi  avec nous-mêmes et peut  conduire  à des pathologies.
Elle peut être un surinvestissement de responsabilité à l’égard des autres et revêtir les formes de la surpuissance, se sentir responsable des autres, de ce qu’ils sont  et de ce qu’ils deviennent et selon leur parcours, on se sent entièrement responsable de leur échec  et on prend entièrement sur soi. La mère à l’égard de l’enfant, l’épouse à l’égard de l’époux ou vice versa.  Elle peut être identifiée à un besoin de contrôle sur les autres comme s'ils étaient passifs, inertes  et sans responsabilité, ils deviennent en quelque sorte des objets inanimés et c'est à travers le surinvestissement de celui qui se sacrifie entièrement qu'ils vivent et doivent donc réussir. Il y a un peu de narcissisme dans ce surinvestissement, sans moi l'autre n'est rien, donc s'il échoue ou tombe malade, ou peu importe,  tout est de ma faute, tout est de ma responsabilité, rappelons donc que "ma responsabilité s'arrête là où commence celle des autres." ce qui évitera d'envahir l'autre par ma culpabilité toute-puissante qui finira par marcher sur les plates-bandes de la responsabiiité des autres qui ne demandent qu'à se décharger si l'occasion leur est donnée (c'est peut-être une des causes du burn-out, donner jusqu'à plus pouvoir et tout prendre sur soi pour se déculpabiliser ??)
Manque-t-on suffisamment d’amour pour soi à toujours prendre sur soi la vie des autres ?   Craint-on tant de perdre cet amour que les autres nous portent pour le conditionner à  un code de conduite strict et que s’il dévie, notre sentiment de responsabilité se mue en sentiment de culpabilité ?
Accepter que notre pouvoir sur les autres est limité, c’est identifier ce qui est de notre responsabilité de ce qui ne peut l’être.  Nous ne sommes ni tout à fait responsables du malheur des autres, ni de leur bonheur. C’est une façon de reconnaître et identifier l’autre comme un être libre. Son destin est bien distinct, unique, indivisible.
Mais il est vrai que nous avons en héritage ce sentiment d’être coupable qui nous ramène à la faute originelle, aux héritages ancestraux, aux fautes de famille que l’on porte comme un fardeau dont parfois on ignore la cause même de la faute. Les non-dits, les secrets, se transmettent d’une génération à l’autre par un langage discret et inconscient.  La liste des poids peut-être longue :  divorce, vice, enfants illégitimes, déportation, suicide d’un parent. Les traumatismes se génèrent ébranlant l’équilibre des familles. Et nous voilà donc coupables d’un événement pour lequel on ne peut rien, caché vraisemblablement qui s’est passé alors même qu’on n’existait pas et qu’on pense régler par notre culpabilité, se responsabiliser avec un décalage dans le temps pour un événement passé pour lequel on ne peut plus rien.

Le poids dont on se responsabilise sans même sans rendre compte peut entraver une vie normale. On s’interdit de vivre librement pour payer en sorte la dette des autres, toujours penché vers les autres, on prend tout et de surcroît on le transmettra aux générations d’après. Bâtir sur des traumatismes, enveloppé de silences surprésents qui en disent plus longs que tous les discours, puis  décider de tout prendre sur ses épaules, on se sacrifie symboliquement sur l’autel des traumatismes familiaux et qui peut pousser jusqu’au suicide et ne produire finalement et  paradoxalement  que de nouveaux traumatismes. La fameuse chaîne familiale à laquelle nous sommes enchaînés........ …….

Pour Freud  le sentiment de culpabilité est « embrouillé » mais il affirme que nous sommes tous coupables et plus immoraux que nous le croyons.
Il ne juge pas la culpabilité, ni bonne, ni mauvaise, ce sont les racines dans lesquelles elle se nourrit qui peuvent être destructrices ou pas.
La civilisation est en partie responsable car elle réprime les pulsions agressives qui pourraient être libératoires. Un mauvais comportement, une mauvaise intention, une mauvaise pensée peuvent suffire à vous faire sentir coupable. « Une personne qui souffre et on se met à penser, si au moins, elle pouvait partir. Elle  meurt ! c’est donc de ma faute, c'est parce que j’ai souhaité sa mort »
Or, la culpabilité à dose homéopathique peut être saine dans le sens où on se juge, elle fait office d’examinatrice de nos actes et les soupèse à l’aune de notre propre moralité.


Pour Adler, la culpabilité est un sentiment d’infériorité qu’on compenserait par un désir de toute puissance compensatoire tandis que pour Jung,  elle est un refus de s’accepter soi-même.
Cette culpabilité nous permettrait aussi de marquer le signifiant de notre finitude, je ne peux pas aller plus loin, donc je culpabilise ce qui est une autre açon de reconnaître les frontières du possible et de l’impossible.
Un altruisme mal dirigé, excès d’intérêt sur les autres est une source infinie de culpabilité, le compassionnel qui surinvestit l'autre, le déresponsabilise, l'autre devient l'objet vivant de sa tentative de déculpabiliser. Un surinvestissement d’empathie, les parents sont malades, on se croit obliger des les aider, de les soigner et si on n’y parvient pas on se sent coupables. Souvent lorsque quelqu’un meurt, on sort la phrase habituelle « J’aurais dû, maintenant c’est trop tard ! » - Je n’aurais pas dû la laisser à la maison mais l’emmener de force à l’hôpital, je n’aurais pas dû l’emmener à l’hôpital mais la garder de force à la maison ! » Les variantes sont innombrables, j’aurais dû…. Il est trop tard.  J’étais incapable de …….donc forcément coupable, fort sentiment qui finit par créer une incapacité à réagir. A l’intérieur de soi, on se fustige, on se maudit, on se traite de nul, bref, on n'est pas et plus à la hauteur à nos propres yeux. Jugement sur soi qui finit par nous paralyser, nous empêcher carrément d’avancer, entraînant une lassitude, une mélancolie, une fatigue existentielle.
Reconnaître ses limites, ses erreurs, où  ma responsabilité se termine-t-elle  et où commence  celle des autres est un travail sur soi qui consiste à se positionner de manière évidente face à soi-même et aux autres.

Donc on peut admettre qu’il y a une culpabilité morbide qui nous paralyse et une identifiée comme saine, utile et nécessaire, je juge mes actes.

Pour Nietzsche le Christianisme a condamné l’homme déjà né coupable et qui a fait son malheur.  Personnellement, je me range du côté de Nietzsche, cette culpabilité a tenu l’homme asservi par la faute pour laquelle il doit payer de sa vie entière pour échapper à la vengeance divine d’un Dieu vengeur. Culpabilité, soumission, on se remet entre les bras de l’Eglise pour échapper à cette fureur divine, on se fuit, on échappe alors qu’on est déjà condamné comme coupable. Kierkegaard Sören considère la culpabilité comme fondement de toute vie sociale, communion avec les autres ce qui ne l’empêchera pas ce philosophe de l’intériorité  et de l’existence  de considérer l’être opprimé à la fois par un Dieu tragique, par un père tout-puissant et la faute primitive. En se sentant coupable, l’homme peut se présenter devant Dieu qui lui pardonnera. Inutile de vous dire qu’avec un tel bagage de culpabilité, Soeren Kierkegaard était profondément  dépressif et suicidaire.


La culpabilité trouve ses racines dans notre besoin de perfection, aucun acte ne sera suffisamment parfait, ce goût de l’inachevé, de notre incomplétude se traduit par de la culpabilité, nous sentons que nous aurions pu faire plus et davantage. Aller au-delà de ce qu’on fait nous aide à tendre vers l’infini, vers l’Absolu, vers Dieu, on culpabilise de ne pas être lui, soit parfaits et qui en réalité  est un désir  de toute-puissance.  Ce qui nous permettrait d'interpeller   quelqu’un  ainsi « Tu te prends pour Dieu ou quoi ? »

On a toujours une bonne raison de se  sentir coupable : « Il n'a jamais tué une mouche, dit le défenseur. Les mouches qu'il n'a pas tuées ont été porter la peste dans une province entière, dit l'accusateur. »  Jean Guitton

 

MERCI POUR VOS CONTRIBUTIONS QUI ALIMENTENT PLEINEMENT LA REFLEXION :

- Dans "culpabilité", il y a "culpa", la coupure. On peut dire aussi, comme en informatique, que le processus de culpabilité est un programme que l'on enclanche à certains moments. On en tire donc un "avantage" en ce sens que si nous nous engageons dans ce processus, nous nous coupons de notre sentiment profond tel qu'un sentiment de déchirure, d'abandon, de ces sentiments avec lesquels nous nous bloquons le diaphragme.-

-la culpabilité est aussi synonyme d'innocence et de naïveté... qui est aussi un des processus de la sortie de la spiritualité vers le matérialisme, car contrairement à ce qui pensent les gens, la culpabilité est fournie avec la peur pour obliger les gens à devenir ignorant et suivre comme un mouton celui qui détient la vérité ...et pas le contraire..  donc pas de culpabilité sans

 

 

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12/06/2009

Les mots qui dérangent et qui hantent : La peur

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Avoir peur, c’est d’abord se représenter le danger, c’est un point de vue sur le monde. Un objet ne fait pas peur en lui-même mais c’est tout ce qu’on lui attribue qui fera naître cette crainte. La peur n’a pas d’objet, c’est un système de représentations, elle est ancrée en nous elle est déjà dans l’esprit avant d’avoir un objet . A partir de cela, ces possibilités de danger réels ou imaginaires vont entraîner une chaîne de réactions. Lorsqu’un chien enragé court vers vous, vous avez peur parce que vous imaginez ce qui va se produire et lorsqu’enfin, il vous mord, vous n’avez plus peur, vous avez mal, c’est le rude passage de la représentation à la réalité !

Les manipulations de ces représentations sont les enjeux des politiques sécuritaires, alimenter des peurs sans objet mais travailler sur les représentations de ces peurs. Il est intéressant de constater que ce sont dans des villages où il n’y a quasiment pas d’étrangers qu’on les craints le plus et qu’on serait porté du coup à être le plus xénophobe. On a peur que de ce qu’on ne connaît pas et de ce qu’on ne comprend pas.  Hobbes et Machiavel l’ont bien compris, maintenir les hommes dans la peur, c’est les maintenir sous un grand pouvoir et cette “peur tient donc le plus grand nombre en respect.” Le pouvoir suprême ici-bas est le pouvoir politique. Il est aisé de justifier la peur, caméras de surveillance, passeport biométrique, peur de la grippe aviaire, puis de la porcine, peur de l’Islam, peur des étrangers, peur de la crise, peur de notre alimentation, du Sida. Soit, les peurs changent mais ne disparaissent pas. Autant de peurs sans objet mais toujours avec leur lot de représentations manipulées, amplifiées, démesurées. La pratique machiavélique de la politique n’a aucun mal à justifier la valeur et l’emploi de la peur. Les politiciens savent que la peur est une arme de persuasion très efficace. Pour Hobbes il s’agit d’une “guerre” permanente, l’insécurité prend la forme de « la guerre de tous contre tous ». pour Machiavel, un peuple maintenu dans la peur reste « tranquille ». Il n’ose pas ainsi se dresser contre le pouvoir.

Et le XXI ème siècle ne fait pas exception et excelle dans la manipulation de ces peurs individuelles que l’on transforme en système de pensée. L’utilisation de la peur comme moyen de contrôle politique.

Comment faire disparaitre la peur ? Elle s’évanouit avec la connaissance du phénomène, elle ne se maintient que dans l’ignorance des causes, elle est issue de l’ignorance, mais une peur expliquée aussitôt une nouvelle surgit, on ne la supprime pas, on la déplace, on créera d’autres fantômes pour donner un objet à cette peur qui s’y accrochera toute entière.

Pour Alain « Il n'y a point d'autre peur, à bien regarder, que la peur de la peur. Chacun a pu remarquer que l'action dissipe la peur, et que la vue d'un danger bien clair la calme souvent ; au lieu qu'en l'absence de perceptions claires, la peur se nourrit d'elle-même, comme le font bien voir ces peurs sans mesure à l'approche d'un discours public ou d'un examen ».

Elle a assurément une fonction, elle maintient la vigilance, l’absence de peur nous plongerait dans l’hébétude. L’être reste éveillé, aux aguets, il est accroché dans l’existant par ces représentations qui l’empêchent de tomber dans le néant, dans le vide, dans le nul part. La peur vitale le sauve, il est alerté par le danger et réagit vivement à lui.

La peur psychologique est différente, elle n’a pas besoin d’un danger concret, réel et immédiat. Elle revête d’autres formes tels que malaise, inquiétude, anxiété et qui peut conduire à la phobie. Et ce malaise réside davantage dans la peur de la mort, dans l’anéantissment de l’ego, on a peur pour se sentir vivre et exister, on craint de disparaître définitivement avec sa peur. Elle est une façon de maîtriser les symboles. Aller au bout de sa peur s’en libérer, c’est se retrouver face à sa liberté et Sartre a notamment insisté sur la conscience très vive de sa liberté, on l’éprouve par le sentiment d’angoisse, nous avons l’intuition que rien en nous n’est déterminé, mais que tout est suspendu à notre liberté, que nous sommes entièrement responsables de nous-mêmes. Alors que la peur se porte toujours sur quelque chose d’extérieur à nous, l’angoisse se porte sur notre propre liberté imprévisible. C’est la liberté qui s’angoisse d’elle-même. "L'angoisse est le vertige de la liberté" (kierkegaard)

Au bout de la peur, la liberté, bonjour l'angoisse ! 

Derrière la peur, il y a l’angoisse, elle ne se réfère plus à un objet, les objets deviennent vains, le monde même devient insignifiant. L’homme devient un étranger dans son propre univers, il fuit , il devient délétère, donc il va falloir bien s’acrrocher à quelque chose, à des délires peut-être qui marqueront des arrêts dans cette errance.

Pour Epicure, la peur naît du besoin d’immortalité, la juste prise de conscience que la mort ne nous est rien autorise à jouir du caractère mortel de la vie: non pas en lui conférant une durée infinie, mais en l'amputant du désir d'immortalité. Il s'ensuit qu'il n'y a rien d'effrayant dans le fait de vivre, pour qui est radicalement conscient qu'il n'existe rien d'effrayant non plus dans le fait de ne pas vivre.

Quant à Georges Bataille, il revendique la peur et l’appelle de tous ses voeux. Il opposait la recherche philosophique de la vérité à la recherche de la peur : "c’est la peur que je veux et que je recherche : celle qu’ouvre un glissement vertigineux, celle qu’atteint l’illimité possible de la pensée". Seule cette peur, parce qu’elle défait la confusion du sacré et de l’utilitaire qui est à la base de toute démarche rassurante, est libératrice à l’égard de l’ordre de la production des choses qui caractérise en propre la société industrielle. Il oppose la peur essentielle, frayeur sacrée, à l’élimination de cette peur sur laquelle s’établissent toutes les aliénations.

Finalement, j’ai bien peur que la peur soit nécessaire ! On peut conclure avec Cioran que la peur de mourir est notre essence de vie et “si cette peur disparaissait, la vie perdrait sa raison d'être.”

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