25/03/2016

Le tendre rêve de Charlotte

images.jpegChampel 13h – Une jeune femme aggripée à la poussette de son enfant, scrute la route, elle est à l’arrêt de bus, les traits crispés. Grande, mince, avec une queue de cheval brune et épaisse plantée au milieu du crâne,  les pommettes saillantes et les yeux légèrement en amande laissent penser qu’elle pourrait venir d’ailleurs. Son bébé, à peine âgé de deux mois, aux tendres joues roses , dort, les poings fermés posés délicatement sur la petite couverture brune qui l’enveloppe chaudement.

Le ciel est bleu, les nuages jouent à attrape-moi, ils filent les uns derrière les autres.   Une voiture de police municipale s’arrête en un crissement de freins sec, un homme en sort prestement et se dirige vers la jeune femme, puis 2 minutes après, une voiture de police, 3 policiers rejoignent le petit groupe composé de la maman, d’une amie qui l’a rejointe prestement entretemps et qui fera office de traductrice;  la jeune maman vient d’un pays de l’Est. La femme se met à expliquer qu’en instance de divorce, son ex-époux l’a suivie après être resté posté 2 heures devant sa maison, il l’a menacée d’enlever leur enfant, a cassé une vitre chez sa tante, la harcèle par téléphone, la surveille jour et nuit.

Son débit est rapide et saccadé, l'amie traductrice intervient parfois bien que finalement la jeune femme parle plutôt bien le français, mais sous le coup de l’émotion et de la peur, les mots lui manquent.

Pendant ce temps, entourée de tous ces uniformes, la petite Charlotte , continue à dormir, un souffle régulier, ses paupières plus fines que de la soie tressaillent. 

La maman égrène sa misère :

- Il m’a envoyé des vidéos menaçantes en disant que j’allais repartir chez moi sans ma Charlotte et que je crève là-bas ! 

Charlotte comme si elle avait compris qu’on parlait d’elle, met son minuscule pouce dans son adorable petite bouche aux lèvres vermeilles.

- J’ai très peur, il me menace, jour et nuit.

 Un sourire d’ange se dessine sur les lèvres de l’enfant, les paupières clignent subrepticement. L'innocente dort à poings fermés sans se douter de la présence de toutes ces têtes qui s’agitent autour d’elle. Puis elle ouvre les yeux et observe longuement le ciel bleu et les nuages qui filent à toute allure et semble interroger la vie :  un carrousel géant ? La vie, une fête magnifique  ?

Quant à moi, je me suis cachée derrière les paupières de l’enfant, incognito, à voir défiler les rêves magiques d’un nouveau-né chargés de futur et de joie de vivre.

 

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23/03/2016

« Pourquoi les musulmans ne descendent pas en masse dans la rue pour condamner ? »

Pour Ismaël Saïdi, un Belge d'origine marocaine, cette question n'a précisément pas lieu d'être posée. Dans un post publié sur son compte Facebook mercredi, ce scénariste, réalisateur et acteur qui a travaillé plus de 16 ans à la police belge, rappelle que les musulmans sont avant tout des citoyens belges comme les autres, touchés par le terrorisme comme tous les Belges.

 

« Pourquoi les musulmans ne descendent pas en masse

dans la rue pour condamner ? »

 

Parce que nous sommes en train de conduire les taxis
qui ramènent gratuitement la population chez elle depuis
hier…

Parce que nous sommes en train de soigner les blessés
dans les hôpitaux…

Parce que nous conduisons les ambulances qui filent
comme des étoiles sur nos routes pour essayer de sauver ce
qu’il reste de vie en nous…

Parce que nous sommes à la réception des hôtels qui
accueillent les badauds gratuitement depuis hier…

Parce que nous conduisons les bus, les trams et les
métros afin que la vie continue, même blessée…

Parce que nous sommes toujours à la recherche des
criminels sous notre habit de policier, d’enquêteur, de
magistrat…

Parce que nous pleurons nos disparus, aussi…

Parce que nous ne sommes pas plus épargnés…


Parce que nous sommes doublement, triplement
meurtris…

Parce qu’une même croyance a engendré le bourreau
et la victime…

Parce que nous sommes groggy, perdus et que nous
essayons de comprendre…

Parce que nous avons passé la nuit sur le pas de
notre porte à attendre un être qui ne reviendra
plus…

Parce que nous comptons nos morts…

Parce que nous sommes en deuil…

Le reste n’est que silence… »

 

 

 

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20/03/2016

« La Reine Malka »

349057970.2.jpegVous l’avez sans doute vue, vendredi, assise devant la synagogue  Beth-Yacoov, sur un banc en pierre. Sa valise bleue devant elle, recouverte d’un manteau de fourrure, avec un bonnet également en fourrure, les mains enfouies dans un manchon. Elle a allumé deux bougies, elle est restée là, droite, et fière, durant des heures.

Le lendemain, samedi, 13h30, je la vois, toujours assise sur le même banc, avec la même valise, le même air, digne et hautain.

Je n’y résiste plus, je la salue, elle daigne se tourner vers moi avec une suffisance royale et me rétorque « I only speak english ! »- Il en aurait fallu plus pour me décourager, qu’à cela ne tienne : parlons anglais !

Je lui fais remarquer que cela fait quasiment deux jours qu’elle est assise sur ce banc en pierre. Dignement, elle répond toujours en anglais « Je suis la reine Malka »- comme Malka (מלכה) signifie reine en hébreu , je tente de décrypter le message. Sur son bonnet de fourrure trônent, des talismans, des mains de Fatma, des bijoux contre le mauvais œil. Carrément, un mur d’ex-voto sur un bonnet.

Je suis Juive , me dit-elle,  née en Israël. Falasha ? Son magnifique profil genre érythréen pourrait laisser croire davantage, à la reine de Saba. Non pas du tout ! me répond elle avec un mépris accompagné d'un claquement de langue.

Je lui demande si elle a mangé depuis la veille, et lui tends 20 francs, elle les glisse dans son manchon, lui aussi en fourrure. Quelques minutes après, je lui fais remarquer que si elle est  juive, c’est « mouktsé » de prendre de l’argent.

Que n’ai-je dit ? La pauvre femme dont la fragilité psychique est manifeste, hésite, se trouble, balbutie, elle perd de sa superbe, puis  propose de me les rendre. Surtout pas ! La meilleure chose à faire c’est d’oublier et surtout de ne plus faire circuler cet argent entre elle et moi. Oublions-le! ai-je suggéré.

Je me souviens vaguement du Deutéronome et de l’Exode qui traitent du Shabbat avec les commentaires de Rachi, et lui dis que sans doute toutes les religions sont supposées être humanistes et que si elle avait vraiment besoin de cet argent pour manger, qu’il en allait de sa vie, peut-être que c’était important de le lui donner et qu’il y a toujours des « dérogations », même et surtout D.ieu est capable de comprendre la misère.

Ces quelques mots la rassurent. Finalement, en l’observant bien, avec ses baskets blanches, sa robe noire longue, remonte le souvenir de la « mariée israélite coranique » et il semblerait que ce soit la même, parlant en réalité aussi parfaitement le français, qui écume toutes les boutiques de mariée, la même que notre « Reine » posée, là, devant moi,  sur un banc de pierre qui attend un élu imaginaire avec une fierté toute royale.

 

"Quand le fou parle, le sage écoute !"

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16/03/2016

La fugue du Petit Nicolas

voie-ferree.jpgSamedi soir - Debout devant la caisse de la boulangerie, ma tarte aux pommes prête à être payée, nous sommes les quelques clients présents, interpellés par une jeune anglaise qui nous demande de l'aide : quelqu'un parle-t-il Anglais? – Je me retourne et réponds : Oui. Elle me désigne le jeune garçon qui l'accompagne et dit qu'il a besoin d'aide et qu'elle ne comprend pas bien ce qu'il veut alors qu'il venait de l'interpeller à l'extérieur, sur le trottoir,  devant le magasin.

 En m'adressant directement au jeune garçon, je m'enquiers de son besoin. Légèrement affolé, il me dit vouloir partir à Lille- Nord-Pas-de -Calais d'où il est originaire. Qu'il a 14 ans et qu'il s'est violemment disputé avec son père, ce qui s'avérera être un prétexte. Un peu abasourdie, je réalise, aussitôt que c'est loin, qu'il fait déjà presque nuit (19h). Il me demande de lui prêter mon téléphone pour appeler sa grand-mère, puis l'entends murmurer cachant sa voix avec la main devant la bouche : Mami! C'est moi! Viens me chercher!. On imagine que la grand-mère lui répond par la négative. Il demande où se trouve la gare la plus proche, on lui désigne Saint-Julien, à 10 minutes de là en voiture. J'insiste sur le fait que s'il n'arrive pas à prendre un train ou un bus, il va se retrouver tout seul dehors, dans la nuit, dans le froid. Il me rassure, il a des amis !

 Il nous remercie, sort brusquement, je l'observe, ma tarte aux pommes dans une  main emballée dans son joli carton blanc à fleurs, une ficelle rouge autour, je l'observe jusqu'à ce qu'il ne devienne plus qu'un petit point à l'horizon, et le voir courir, courir, à grandes enjambées, comme s'il avait le diable à ses  trousses, en direction de Saint-Julien. Je secoue la tête, coiffée de mon béret violet, un client qui a suivi la scène, secoue aussi la tête. Quelle étrange attitude!

Toujours accompagnée de ma tarte aux pommes,  conduisant pour me rendre chez des amis, je réfléchis à  cette scène et me dis que j'aurais dû insister pour dissuader ce jeune, lui offrir un chocolat chaud pour le retenir et comprendre de quoi il en retournait. A l'heure qu'il est , il était peut-être en danger, perdu.  Invitée à Veigy, tout en roulant, je réfléchis, puis me perds dans la campagne, m'excuse auprès de mes amis  et finalement rentre chez moi, manger un artichaut. La tarte aux pommes est restée , elle, dans la voiture.

 Le lendemain dimanche, 8 heures du matin. Une femme affolée, la maman du jeune, qui est remontée jusqu'à moi grâce au numéro de téléphone composé depuis mon portable, pour appeler la grand-mère me dit : " Mon fils a disparu ! Vous êtes la dernière personne à l'avoir vu ! La police vous a-t-elle appelée? Où allait-il ? Que vous a-t-il dit? Comment était-il habillé?".  Encore endormie, assommée par le flot de questions, je réponds et à ma grande surprise, réalise que j'avais complètement photographié celui dont je venais, à l'instant même,  d'apprendre le prénom: Nicolas! Ce même Nicolas enfui d'une clinique psychiatrique.

Tout me revient en mémoire; des lacets défaits, un pantalon noir, une veste bleue légère pour la saison   dont une partie du col est restée pliée à l'intérieur, comme s'il s'était habillé à toute vitesse. Le visage rond, avec une légère acnée sur la peau, les yeux bleus, les cheveux courts, châtain clair, les lobes supérieurs de l'oreille un peu rouges. C'est fou ! Comme on observe les gens. Je réalise avec stupeur que j'avais retenu tous les détails, sans m'en apercevoir.  La mère me remercie et raccroche précipitamment.

Une heure plus tard, c'est la grand-mère qui m'appelle, anxieuse et qui me raconte comment Nicolas qui vient du Nord-Pas-de Calais voulait retourner près de sa grand-mère, de ses oncles. Comment les parents avaient trouvé du travail en Haute- Savoie et Genève et comment le jeune ne s'y faisait pas. Il ne supportait pas d'avoir été arraché ainsi à ceux qui lui étaient chers. Je rassure la grand-mère, essayant de la convaincre que les gens sont bienveillants, dans le fond, qu'il faut faire confiance, que  les humains  ne sont pas tous des monstres, qu'ils l'aideront spontanément s'ils le  jugent nécessaire.  Etait-il chaudement habillé ? me demande-t-elle, un sanglot dans la voix.

 Dans l'après-midi, la grand-mère me rappelle,  visiblement soulagée, en me remerciant chaleureusement. La police a retrouvé Nicolas, sur le quai de la Gare de Lyon, pêché à la sortie du train, grâce à mon signalement.

Quant à moi, je continue à imaginer l'arrachement du Jeune Nicolas, à 14 ans suivre des parents qui quittent le chômage pour enfin trouver du travail, tandis que le jeune quitte tous ses amis, son monde, son environnement, ses habitudes, les paysages bien-aimés.

 Bon vent Nicolas ! Il est vrai que rien ne remplacera le Blanc Manger au pain d'épices de Mami, même pas le meilleur boulot du monde.

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05/03/2016

La nuance des mots…une palette de couleurs

Unknown-1.jpegLes Inuits ont cinquante mots pour parler de la neige;  leur neige à eux semble inépuisable tant elle recèle de nuances. Neige pour boire l’eau, neige tassée et fondue, neige fondante, première neige d’automne, neige fraîche et boueuse, brique de neige pour faire un igloo, neige fondue et transformée en cristaux, banc de neige par un vent du nord, neige pour glisser le traîneau, pellicule de neige fine sur un trou de pêche, neige tombant en spirale.

Mais encore toutes ces neiges qui tombent dans un vocabulaire précis et détaillé  offrant un paysage de blanc et pourtant tout de contrastes. Entre qanik, qanittak, ou sitilluqaaq, la neige est toujours présente mais toujours finement désignée. Il est vrai qu’entre couche de glace épaisse et fine, la différence sous vos pieds vous la sentirez immédiatement, une différence linguistique qui risque de vous être fatale. La nuance chez les Inuits doit tenir probablement à l’instinct de survie. Les Ecossais, eux,  les surpassent largement avec 421 mots pour caractériser cette neige.

Quant à la nuance de blanc, les Inuits sont aussi imbattables , on recense une dizaine de mots pour décrire la variété de blancs.

Pour passer du coq à l’âne, on se dit que la langue française est relativement pauvre entre aimer la confiture, aimer faire du ski et aimer quelqu’un, pas de distinction, ni de nuance.

En réfléchissant au vocabulaire inuit, ça donne envie de nuances et on se met à inventer des mots pour donner plus de sens, plus de précision à notre vocabulaire :

Amourglu – un amoureux transi, parfois collant

Astramour – amour platonique

Banamour- amour banal

Barbamour- amour ennuyeux, barbant

Barjamour- amour fou, à devenir barje

Castramour- amour castrateur

Catamour – amour catastrophique

Cithamare - amour de la musique

Clinquamare – amour superficiel, clinquant

Fatramare- amour désordonné

Fritamour- amour violent

Guichamour- amour aguicheur

Sagramor- un amour chagrin qui fait souffrir

………………………… …………………………

Le langage détermine-t-il la pensée ? Un langage plus riche et plus  subtil, nourrit-il une pensée plus complexe ? Le manque de vocabulaire et de nuances appauvrit-il la pensée ? L’empêche-t-il d’évoluer ? Quoiqu’il en soit, continuons à jouer avec notre palette de couleurs et n’hésitons pas à inventer des mots pour préciser une pensée et s’ils n’existent pas qu’importe, palette infinie pour une pensée tout aussi infinie, inventons-les.

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21/02/2016

La mémoire des pierres

Maroc - Dans les mellahs, les pierres, elles se souviennent. De ces longs cris déchirants des hommes que l'ont abat, des filles que l'on le viole, des maisons saccagées, des magasins délestés de toutes leurs marchandises.
Hier, encore, un corps allongé sur les dalles froides entre les échoppes aux tentures multicolores, aux montagnes d'épices, le cri s'est transformé en râles, puis un silence si lourd, un silence immémorial s'est abattu jusque dans la mémoire des hommes, un silence qui paralyse les consciences et fige les langues.

 La pierre abreuvée de sang chaud, elle, ne peut plus oublier, il en coule tant que des flaques se forment autour du corps formant des dessins étranges, des continents engloutis dans une indifférence traîtresse. L'amnésie gagne ce cercle d'hommes qui se resserre autour de la victime, jouissant du spectacle absurde d'une mise à mort. La vie, dans un dernier souffle file entre les lèvres, la joue collée contre la pierre, un murmure plaintif "Ô D.ieu protège mes enfants!".  Le couteau planté dans dos laisse scintiller la lame dans un rayon de soleil glacé. Le chapeau de l'homme a roulé à terre, à quelques centimètres de sa tête. A travers le voile de ses larmes, il perçoit le balancement des burnous à quelques centimètres de lui. Seul, étendu au milieu de ce cercle, il entend une voix conclure: " ce n'est qu'un Juif! La police débarquée, notera brièvement:"pas de témoins, l'agresseur s'est enfui : affaire classée! "

Seule la pierre aurait pu raconter, les pas précipités d'un lâche qui poignarde dans le dos, le bruit de l'affaissement du corps, les battements précipités du coeur qui ralentit si vite, puis plus rien.
Les pierres ont-elles plus de mémoire que les hommes ? Auraient-elles plus de coeur?
Des scène ô combien tristement communes qui se sont déroulées dans presque toutes les villes du Maghreb et en Orient et sans jamais aucune condamnation d'un coupable.

L'histoire des Juifs est racontée dans "Un exil au Maghreb- La condition juive sous l'Islam de 1142 à 1912" mais les meurtres se sont perpétués bien au-delà de cette période.
Des pogroms en pagaille, au fil des siècles, une justice absente, une conscience fantôme plane sur l'histoire des Juifs en Orient et un travail de justice et de réparations qui ne s'est jamais réalisé, mais plus grave encore un déni total de la barbarie que l'on cache derrière la dhimmitude, non point une institution de protection mais celle d'une injustice institutionnalisée.
A quand le temps de la conscience historique et de la réparation?  Nous  le savons tous, il n'y a pas de justice sans réparations.
Un voile à peine soulevé, l'oeuvre de Lakhdar Omar, "Mogador -Judaïca, dernière génération d'une histoire millénaire" montre  que l'on commence à revisiter l'histoire, sous l'angle de faits peu glorieux, une oeuvre parfois maladroite mais, enfin les prémisses du récit de siècles de barbarie.

A quand une conscience arabe à l'égard des Juifs? Qui peut prétendre construire sur les sables mouvants d'une amnésie séculaire? A quand une conscience? 
Mais les pierres sont là pour raconter .........


Je dédie ce texte à celui qui reconnaîtra l'injustice faite à son père lâchement assassiné au Maroc au seul nom du fait qu'il était juif, issu d'une famille établie au Maroc depuis des siècles et sans doute bien avant l'arrivée des Arabes.

sources

L'Exil au Maghreb - La conditon juive sous l'Islam 1148-1912 de Paul B.Fenton & David G.Littman  in PUPS

Lakhdar Omar - Mogador - Judaïca - Dernière génération d'une histoire millénaire in  GÉOgraphie

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15/02/2016

Quand les Américains confondent Genova et Geneva

Capture d’écran 2016-02-15 à 20.54.21.pngQuelle ne fut pas ma surprise de voir en sous-titre français du documentaire  américain « Frank Sinatra : All or nothing at All",  une confusion entre les Gênois et les Genevois. La voix-off dit que la famille de Frank Sinatra comme beaucoup d’autres émigrés italiens venaient de Catagne et de Gênes et le sous-titre de traduire que c’étaient des genevois et de rajouter banquiers comme une évidence . Les Gênois furent effectivement, les premiers grands banquiers d’Europe, et principaux banquiers de la Couronne d’Espagne et le sous-titre de se mêler les pinceaux.

 

 

C'est le père de Frank Sinatra qui était originaire de Catagne et le mère de Ligurie- Genova. De Genova à Geneva, il y a presque 400 kilomètres.

Mais l’étymologie de ces deux villes est plus proche, voire identique. Genova venait sans doute du latin Genua, variante de Genava, comme Jules César appelait Genève, faisant référence à une curve, ou la proximité d’une nappe d’eau et le nom de Genève serait née de cette même idée, visant plutôt la notion d’embouchure , d’où une confusion facile entre ces deux noms de villes qui ont , en réalité, la même racine et qui sont toutes deux proches de l'eau.

Le dictionnaire latin définit bien ce Genua qui fait suer les Américains :

Nom propre

GENUA, AE, f

1 siècle avant J.C.CAESAR (César)

Génua n. : (Genève), ville des Allobroges

1 siècle avant J.C.TITUS LIVIUS (Tite Live)

Génua n. : (Gênes), ville de Liguria

A mon avis, la confusion américaine ne vient pas d'une hésitation sur le  latin, mais prend sa source dans une ignorance totale de l’Europe qui les amènent à confondre Genova et Geneva, comme ils confondent Switzerland et Sweden, la Suisse et la Suède.

 

 

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13/02/2016

Qui sommes-nous ?

Alzheimer-mémoire-shutterstock.pngLa meilleure lecture de 2015,  fut pour moi l’autobiographie d’Oliver Sachs « On the move » , le grand neurologue et écrivain britannique, décédé le 30 août de la même année, à l’âge de 82 ans, nous y livre une autobiographie saisissante, tissée de souvenirs, d’amour pour ses patients, de révélations intimes sur son orientation sexuelle, un ouvrage que tout jeune médecin devrait lire avant de se lancer dans sa pratique professionnelle. Un monument d'humanisme.

Mais encore, autant d’exemples de patients dont la maladie les a entièrement délestés de leurs souvenirs, de leur mémoire, de leur passé, de qui ils sont, ils ont tout oublié jusqu’à leur propre nom. Un effritement identitaire quasi absolu. 

 

Pianistes qui un jour deviennent incapables de déchiffrer leurs partitions, mais qui peuvent jouer un air. Ecrivains pour qui les mots ne sont plus que des signes incompréhensibles.

On se souvient de Nietzsche qui dans le train de Turin qui devait le ramener en Allemagne,  accompagné de son ami qui était venu le chercher alors qu'il avait perdu toute raison, victime d'une crise de démence,  se demandait qui pouvait avoir écrit ces pages,  en lisant "Ainsi parlait, Zarathoustra", oubliant qu’il en était l’auteur.

Et, l’histoire qui me fut racontée par une directrice d’un EMS, sans doute, le moment le plus pénible de sa carrière. Une femme alzheimer qui sanglote en tenant la main d’un homme, pleurant du fait que son fils n’était plus venu la voir durant des années, alors que c’est bien son fils qui se trouvait être là, en face d’elle. Il n’est jamais plus revenu, tant cette scène l’avait désespéré.

Démunis de nos souvenirs, de notre passé, les visages les plus chers ne sont plus que des inconnus. Mais que reste-t-il alors ? Qui sommes-nous ? La masse de nos souvenirs ? Une accumulation de connaissances désormais perdues ? La mémoire des lieux ? Une résultante de notre propre histoire? Un agglomérat d'expériences?

Le « moi je » est-il la somme de tout cela ? Sans doute nous sommes encore dans ce qu’il y a de plus vivant, désormais nous ne vivons plus que dans l’instant présent et comme pour le paradoxe de la flèche de Zénon, ce temps suspendu est  l'infini que nous portons en nous. 

Une pression de main sur le bras, un pas de danse, une musique qui fait rejaillir à la surface, perdu au milieu du chaos amnésique, une chanson apprise autrefois.

Il est difficile pour les proches de comprendre que lorsque tout a disparu, seul le moment présent tient lieu de vécu et il faut apprendre à s’en contenter. Lecture nouvelle de ce que nous sommes et de ce qui nous tient désormais vivant, l’instantanéité. Le « moi, je » est pleinement, ici et maintenant.

 Nous sommes l’instant présent, le seul qui résiste à toute maladie, à tout effacement de la mémoire, à l’oubli de tout notre savoir, être entre parfaite synchronisation avec l’imminence, voilà qui nous sommes.

Quelques lignes pour tous ceux qui se battent avec la mémoire perdue de leurs proches, il faudra apprendre à composer avec. Offrir une mélodie, quelques pas de danses, des caresses, des mots bienveillants qui feront du bien au moment où ils seront dits et qui seront aussitôt engloutis dans un oubli profond mais dont l’empreinte restera inscrite qui sait où.

Sans doute, c’est pour cela que le bonheur ne réside que dans l’instant présent, le seul vrai lieu du "moi, je", un perpétuel devenir, une photographie instantanée d'un présent sans cesse renouvelé,  les grands malades nous le rappellent.

 

18:27 | Tags : alzheimer | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | |

24/01/2016

Un stylo m'a tuER

Tombe-Riadh-Yahyaoui.jpgMon invitée - Henda Chennaoui, journaliste tunisienne indépendante et  spécialiste en mouvements sociaux et nouvelles formes de résistance civile.

16 janvier, devant le siège du gouvernorat, alors que ses camarades fêtent leur embauche, Ridha Yahyaoui est sous le choc. Son nom a été barré de la liste sans explication. Il escalade un poteau électrique et menace de se suicider. Il est électrocuté sur le champ. Le soir même, Ridha décède à l’hôpital de Kasserine.

Issu du quartier Karma à Kasserine, Ridha, 26 ans, technicien supérieur en mécanique électrique, est au chômage depuis cinq ans. Actif dans le mouvement des chômeurs diplômés de la région, il participe, début février 2015, à un sit-in au siège du gouvernorat. Le 16 février 2015, les sit-ineurs signent un accord avec l’ancien gouverneur, le premier délégué régional, Nourredine Touaki, et deux députés de la circonscription, Kamel Hamzaoui (Nidaa Tounes) et Mahmoud Kahri (UPL). Onze mois plus tard, les chômeurs, sit-inneurs, sont enfin convoqués au gouvernorat pour signer leurs contrats de travail. Entre temps, la liste a changé. Le premier délégué a barré six noms y compris celui de Ridha et les a remplacés par onze nouvelles personnes.

Fraîchement confectionné, son portrait sous verre, est porté à tour de rôle par ses six frères et ses deux sœurs. La douleur est encore vive chez les Yahyaoui. La mort subite de leur fils, il y a six jours, n’est pas celle qu’on accepte avec patience et foi. « Ridha n’est pas mort électrocuté. C’est le stylo qui a barré son nom de la liste qui l’a tué » s’indigne Mehrez, frère du martyr.

Assise près du lit de Ridha, sa mère, Saadia Abida, 61 ans, continue à recevoir les condoléances. Entourée de ses proches, elle raconte la dernière matinée avec son fils.
Il était content et pensait, enfin, décrocher un travail. Il m’a demandé de repasser son pantalon blanc qu’il partage avec son frère pour les occasions exceptionnelles. Avant de partir, il m’a embrassé et m’a serré dans ses bras. Il avait un large sourire. Il était vraiment élégant et beau avec son dossier à la main, raconte Saadia, les larmes aux yeux.
Parmi les six frères et les deux sœurs de Ridha, seul l’aîné travaille, à l’usine de l’Alfa. Les autres se débrouillent comme ils peuvent. Parfois de petits boulots et parfois rien. « La plupart du temps, nous sommes incapables de trouver de quoi se nourrir » explique Baya, 40 ans, sœur de Ridha, diplômée en informatique mais au chômage depuis 15 ans.
Pour sa famille, Ridha n’était pas résigné. « Il rêvait de lancer son propre projet. Il voulait ouvrir une boulangerie et embaucher ses amis. Il pensait aux autres. Il voulait voir tout le monde content. Petit à petit, il comprend que son rêve est loin d’être réalisable. Il commence alors à passer les concours nationaux de l’armée, de la police et de la douane. À chaque concours, il rentre content et confiant. Il me dit, cette fois-ci, c’est la bonne » se rappelle Roukaya, petite sœur de Ridha.

« Mais, ce n’était que des faux espoirs. Nous n’avons ni pistons ni argent pour qu’il soit admis aux concours. Tout le monde sait comment ça marche dans ce pays. Même pour voir un responsable, nous sommes obligés de payer un pot de vin » s’insurge Othman Yahyaoui, père de Ridha. Retraité des Télécom, ses 35 ans de dur labeur ne lui ont pas permis de garantir un meilleur avenir à sa progéniture. « Cette liste était le dernier espoir de mon fils. Il y a vraiment cru. Malgré son diplôme, il était prêt à travailler comme journalier sur les chantiers pour 250 dinars par mois. Mais le pouvoir a décidé de le priver de ces miettes » accuse le père de Ridha.

demande-emploi-ridha-yahyaoui.jpgBaya éclate en sanglot devant la caméra. Terrifiée à l’idée que son frère sera oublié comme tant d’autres martyrs, elle expose une dizaine de documents en criant « Filmez tout ! Ridha est le martyr du travail ! Aux jeunes de la Tunisie ! Si vous voulez du travail, il faut l’arracher par le sang ! ».

Une demande d’emploi rédigée à l’intention du gouverneur tachée par le sang de Ridha dans les mains de la sœur endeuillée.

 

Photos  Rabii Gharsalli

 

587.jpgHenda Chennaoui

Journaliste indépendante, spécialiste en mouvements sociaux et nouvelles formes de résistance civile. Je m'intéresse à l'observation et l'explication de l'actualité sociale et économique qui passe inaperçue.

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22/01/2016

Tunisie- D'inertie en incompétence

MANIFESTATION-TUNISIE-550x309.jpgLe soulèvement vient des mêmes régions d’où est partie la Révolution, après Mohammed Bouazizi immolé par le feu à Sidi Bouzid, voici la mort du chômeur Ridha Yahyaoui à Kasserine, le 16 janvier, électrocuté après être monté sur un poteau électrique duquel il manifestait après son retrait d’une liste prioritaire d’embauches au sein du Ministère de l’Enseignement.
Que s’est-il  passé depuis le 14 janvier 2011, date du départ forcé de Ben Ali ? Rien, ou plutôt si, une augmentation du chômage qui atteint 15% des jeunes et 40% des diplômés, mais qui frappe de plein fouet plus de 30% des jeunes dans les zones délaissées du Sud. Les régions du Sud sont toujours aussi défavorisées et menacées directement par la mouvance djihadiste. Un jeune me disait : »mon diplôme est juste bon à être transformé en cône en papier pour glibettes (graines de tournesol) au moins qu’il serve à quelque chose et à quelqu’un !».

Entre le marteau et l’enclume, les pauvres ont le choix entre encore plus de pauvreté ou plus de radicalisme forcé.

Et le gouvernement tunisien dans tout ça ? Déchiré, les luttes intestines sont la priorité d’un régime sans vision, sans projet, incapable de faire face aux revendications sociales. Beji Caïd Essebsi est plus préoccupé de mettre son fils Hafedh, en place que sortir les jeunes de la précarité. Ennahdha a depuis longtemps fait preuve de son incapacité à sortir le pays de la crise, bien au contraire, il pensait l’entraîner dans les bas-fonds de l’obscurantisme.


C’est une colère qui couve, un désenchantement infini qui trouve ses racines dans l’incapacité à créer des emplois, à réduire les inégalités régionales, un pays qui se glorifie de recevoir un prix Nobel de la Paix, sans pour autant qu'il exige la rétrocession de l’argent volé de Ben-Ali, près d'un milliard de francs suisse qui dorment encore dans les Banques suisses. L’argent lui aurait été plus utile qu’un écran de fumée.

Cinq ans de promesses, de divagations et de tergiversations sans résultat.. Et quelle est la réponse du gouvernement, aujourd'hui ? : un couvre-feu , tel un couvercle posé sur une cocotte-minute prête à imploser, plus d’autoritarisme pour toujours moins de solutions.

Et force de constater qu’une Révolution n’a lieu que lorsque le système change, mais rien n’a changé, ce ne fut qu'un mouvement social sans effet ! D’inertie en incompétence, le pays à la dérive nage en pleine déliquescence. Pour changer le pays, il faut changer le système des castes, des clans, des nantis, éradiquer la corruption qui règne en maître. S'appuyer sur le 50 % de la matière grise non employée, celle des femmes.En attendant, les seuls qui proposent un changement de système et qui ont une vision ce sont les djihadistes à force de terrorisme et pas pour le meilleur.  Eux ont un projet de société quand bien même il nous horripile, en face pour résister le néant d'une société indolente et amorphe, incapable de lancer le moindre programme de reprise économique, incapable de dessiner un avenir à sa jeunesse désespérée, "morte depuis 20 ans", une jeunesse livrée aux promesses fallacieuses d'un Paradis sans chômage et sans souffrance, en face, en lieu  et place de résistance,  le silence abyssal d'un néant vertigineux.

Pas d’effet d’annonces irréalisables, écouter les revendications et y répondre, il faut le changement à tout prix, hic et nunc !

Paix à la mémoire de Ridha Yahyaoui, 26 ans, victime de la corruption et qui a vu son nom disparaître d'un liste prioritaire pour l'embauche de fonctionnaires et qui aboutira sans doute à une enquête bâclée .

 

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article repris par le journal numérique tunisien en ligne kapitalis

http://kapitalis.com/tunisie/2016/01/24/tunisie-dinertie-en-incompetence-le-changement-se-fait-attendre/?upm_export=pdf

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