12/01/2017

La démonétisation en Inde : entre cris et larmes

Unknown-1.jpegBombay- Le chauffeur de taxi peste contre ce maudit Modi, il baisse sa vitre et crache très fort en un raclement de gorge puissant pour marquer son dégoût, sa colère et sa rage. « Il va tous nous tuer ce Modi, plus d’argent, plus de salaire, un Président qui tue son peuple ! »- Quelques minutes plus tard, il crache à nouveau devant le monument imposant de la Banque Centrale de l’Inde, là où la presse à billets a de la peine à livrer les nouveaux billets de 500 et 2000 roupies, parce qu’elle n’arrive pas à suivre se retrouvant rapidement à sec et devant laquelle manifestent les mécontents.

Le retrait des billets de 500 et 1000 a provoqué un véritable raz-de-marée, ces billets représentaient le 86% de l’argent liquide en circulation dans un pays où le 80% des transactions sont effectuées en espèce, une façon d’identifier l’argent sale, et l’argent non déclaré et les faux billets. « Une bonne idée, mais une mauvaise gestion» selon un banquier avec qui je discute : « on va tous souffrir, mais c’est un mal pour un bien. Notre Président est courageux, à long terme, nous serons gagnants avec une économie plus saine. »

Les Indiens de l’étranger avaient eux aussi, un délai pour ramener les coupures en voie de disparition, au préalable il fallait les annoncer à la douane et payer le fisc.

Mais résultat des courses, la période de transition qui dure déjà plus de 60 jours, n’a pas anticipé toutes les difficultés. Les gens sont restés des heures à attendre devant les banques pour ramener les anciens billets, la presse a même mentionné le cas de personnes qui seraient mortes à attendre pendant parfois plusieurs heures. En investiguant, j'entends les Indiens s’esclaffer:   « La presse exagère toujours, ces gens-là, ils seraient morts même en restant chez eux ! ». Les plus malins ont engagé des gens pour faire la queue à leur place, ils suffisaient ensuite de les appeler, leur tour venu. Par contre, l’information n’a pas été comprise par tous, et certains croyant que leur argent n’avait plus aucune valeur se sont suicidés comme le cas d’une fermière de 55 ans.

Pour les touristes, c'est aussi la douche froide, comme tout le monde, on le comprend aussitôt arrivés à l'aéroport, on ne peut pas retirer ou changer plus de 2000 roupies par jour, l’équivalent de 33 frcs. J’ai croisé un couple d' Australiens qui s'est retrouvé  le bec dans l’eau avec leurs trois enfants et la mère du mari, pris de court. Ils ont fait appel à des amis en Inde pour les aider.

Mais plus grave, les salaires ne peuvent être encore versés fragilisant les plus faibles. Pour exemple, des tribus de la réserve naturelle du Wayanad au Kerala qui vivent exclusivement de ventes de produits récoltés dans la forêt comme des plantes médicinales ou comme les « Black Stone-flower , un lichen appelé localement Kalpasam (en latin parmotrema perlatum) et qui pousse sur les arbres et les pierre, utilisé comme épice pour agrémenter les plats . A 300 roupies le kilo, ces tribus récoltent pour plus de 60000 roupies d’herbes et d’épices au quotidien. Les sociétés elles, ne pouvant retirer que 24'000 roupies par jour ne peuvent plus payer ces cueilleurs ou alors que pour des quantités moindres.

Coup de folie ou coup de génie ?

Lutte contre la corruption sans doute efficace, mais un ralentissement économique est perceptible, des détracteurs de Narendra Modi l’ont accusé d’un « saccage organisé de l’économie indienne ».

En attendant chacun se débrouille comme il peut, comme nous ne pouvons que retirer 2000 roupies par jour et que le nouveau billet rose est devenu le cauchemar de tous, car plus personne n’arrive à rendre la monnaie, on fait tous preuve de créativité en trouvant des arrangements du style dans un resto : «  ne me rends pas la monnaie, je reviens manger chez toi du « rice and dal » demain  et les autres jours ! » 

Il faut reconnaître à Modi le courage de sa décision, les gens dans l’ensemble comprennent le sens de la mesure et patientent entre cris et larmes mais toujours dans la douleur, en réalité c’est la gabegie !

 

UNE CHANSON SUR LA DEMONETISATION


 

Je vous propose tout au long du mois de janvier une chronique indienne, un travelogue sur plusieurs billets. Bon début d'année à  vous tous !

 

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19/12/2016

Paris, dortoir à ciel ouvert

IMG_1740.JPGPour ce dernier billet de l’année, je l’aurais voulu plus léger, plus joyeux plus insouciant.

Mais la réalité est plus forte que les rêves. Et moi, ce soir, j’ai envie de parler des trottoirs de Paris, ni de Manille, ni d’ailleurs, je ne parlerai pas du Pont Mirabeau où la joie venait toujours après la peine, mais je vous parlerai de cette peine qui vient toujours après la peine.

Ces trottoirs qui accueillent des corps las d’enfants dont le regard neuf ne sauve même plus les trottoirs de l’usure, de vieux, de femmes fatiguées d’un voyage sans fin, qui attendent dans la nuit que les magasins tirent leur grille métallique pour aussitôt près d’une bouche d’aération d’où s’échappe un air chaud, poser pêle-mêle tout ce qu’ils ont sous la main pour fabriquer des semblants de matelas. Les enfants se frottent les yeux, ils tombent de sommeil. Les visages sont gris, on pourrait entendre des claquements de dents, il est 22h30. Ces visages hâves scrutent la noirceur du soir, échapperont-ils à cette nouvelle nuit qui devrait frôler les -1 ou -2 degrés ? Ce sont des familles entières qui s'allongent,  les uns à côté des autres,  pour dormir quelques heures dans la nuit glaciale. Des trottoirs gelés, prêts à accueillir la misère du monde. 

Des réfugiés s’agglutinent sur les trottoirs, des SDF se collent à leur chien pour se tenir chaud.  Un autre, plutôt jeune, se prépare à dormir par terre, il a posé son anorak à même le sol, il va se couvrir de cartons,  à la sortie de la station de métro, il a comme l'air hébété, de ses deux mains, il se gratte les genoux durant cinq longues minutes, un temps interminable, si fort qu'on pourrait craindre qu'il ne se blesse, quelque chose semble terriblement le démanger, le faire souffrir encore davantage que le froid : la gale  ?  Des trottoirs parisiens qui racontent nos défaites et nos barbaries. Des trottoirs d’où les prières même ne s’élèvent plus, Dieu est devenu sourd dans ce chaos du monde.

Un corps dans la station de métro est enroulé dans une grande affiche publicitaire qui vantait la vision d’un politicien, sans doute, une affiche tout juste bonne pour s’en recouvrir comme d’un linceul, tout le reste ne sont que vaines promesses.

Les hordes de désespérés sont devenues légions, comme autrefois, au Moyen-Age, lorsque les gueux prenaient la route pour tenter d’échapper à la misère, à la famine, aujourd’hui, ils tentent d’échapper à la guerre.

Nous sommes au XXIème siècle, aussi sanguinaires et primitifs qu'autrefois, les trottoirs de Paris en témoignent.

 

Bonne fin d'année à vous tous, continuons à oeuvrer pour la paix, elle en a grand besoin. 

 

 

 

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16/12/2016

Une affaire de pendue

Unknown.pngIl pleut, le soir est presque tombé encore entre chien et loup , un homme aux cheveux blancs fait de l'auto-stop juste après la douane de Veyrier côté français, je pense : le pauvre bougre, il va prendre froid, à son âge ce n'est pas raisonnable.

Je freine, m'arrête, il ouvre la portière et m'annonce vouloir se rendre à Saint-Julien, aussitôt entré dans la voiture, un regret me submerge arrivé avec l'étrange odeur de cet homme qui s'assied à mes côtés; une odeur subtile faite de feuilles mortes, de transpiration refroidie, de chaussures en cuir mouillées, de sac à dos rempli de nourritures entremêlées, sans doute. Une odeur animale de rance légèrement fétide.

Je l'observe rapidement et découvre dans la pénombre un visage rond et tané, un nez légèrement couperosé, étonnament gros pour son visage, l'homme est petit et replet, un brin nerveux.  Il soupire, je m'enquiers de savoir si tout va bien, il soupire encore mais plus fort cette seconde fois  : Ah! si vous saviez ce qui m'arrive ! Je n'ose pas le dire. Si, si osez! Je vous en prie, mais parlez donc plus fort, je vous entends à peine, lui répondis-je.

Et il raconte d'une traite: " Ma femme originaire de Lourdes s'est pendue et m'a laissé seul avec trois enfants. Dépressif, j'ai perdu mon travail et le juge veut placer mes enfants à la DASS si je ne prouve pas que je peux les entretenir. Je suis venu discuter avec les parents de ma femme qui ne veulent pas me donner l‘argent nécessaire d'ici demain, car  je dois comparaître devant le tribunal. Ma voiture est parquée à Saint-Julien, je dois me rendre rapidement à Lourdes et pour cela il me faut l'argent pour l'essence et pour l'autoroute."

Tout en roulant, je réfléchis et lâche un " Mon pauvre monsieur! Quel drame!". On arrive à mi-chemin, je lui demande combien ça coûte tout ça, immédiatement, sans hésiter, il annonce  140 euros. Je trouve que ça fait cher la course. Je lui dis être contente de l'avoir un peu aidé en le rapprochant de sa voiture, pour seule réponse, il m'engueule de ne lui pas donner  la somme nécessaire et pourquoi alors avoir demandé le coût de l'opération. Non  è vero ma ben trovato ! 

N'ayant pas envie d'argumenter, je lui rétorque : "Même à Lourdes, on ne fait plus de miracles!"

Une semaine plus tard, je le vois faire du stop mais en sens inverse, direction Saint-Julien-Annemasse et le reconnaissant, j'arrête la voiture, lui, ne se souvient pas de moi. Il me répète la même histoire, mais cette fois-çi, il a laissé sa voiture, à Annemasse, c'est-à-dire dans le sens opposé. Il mentionne deux enfants au lieu de trois, je lui demande si un enfant s'est pendu avec la mère  depuis la dernière fois.

Je le dépose avec la même formule que la fois précédente : "Même à Lourdes, on ne fait plus de miracles " . Je songe qu'avec son récit, et plusieurs allers-retours par jour, il doit arriver à se faire au bas mot, 5'000 euros par mois, non déclarés.

 

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27/11/2016

Chronique d’une passion

  • _G2A7776.jpgLe destin de certaines personnes vous laissent béats d’admiration et aussitôt de se demander de quelle trempe faut-il être fait pour se hisser au-dessus de tout : les épreuves, les défis, la barrière de la langue, et surtout être capable à Genève de venir de Colombie et proposer des montres aux horlogers suisses, il fallait soit avoir du génie, soit être fou.

Alvaro Moya-Plata, nous démontrera qu’il faut beaucoup de génie et un brin de folie.

Né dans la cordillère des Andes, à Zapatoca, d’une fratrie de 24 enfants et pénultième, Alvaro s’est très vite distingué par une force de caractère particulière. Enfant de paysans, il accompagnait son père vendre fruits et légumes au village, son père lui demanda alors, un jour, de ramener les mulets, l’enfant savait déjà qu’il n’y a pas plus têtu qu’une mule. Il refuse ! Son père le menace, l’enfant décide pour échapper à la sentence paternelle de s’enfuir.

Alvaro a scellé son destin. Petits boulots, cireur de chaussures jusqu’à ce qu’on lui vole sa boîte de cirage tandis qu’il dort à poings fermés, vendeur de cigarettes, de tickets de loterie. Homme à tout faire d’une vieille dame étrange, vendeur, livreur après avoir passé son permis en trichant un tout petit peu sur l’âge. Survie oblige ! Il voyage et découvre le pays de long en large et surtout voir la mer, pour cet enfant né dans les montagnes.

Désireux de se rendre aux Etats-Unis, il part à pied et se prépare à marcher , marcher sans crainte, droit devant lui avec ses compagnons de voyage, rencontrés au fur et à mesure des périples, traverser les jungles, les déserts. La police lui met la main dessus, il accomplira 33 jours de prison au Mexique et la main d’un ange lui offre un billet retour pour la Colombie.

Il reprend les jobs, mais il a grandi entretemps, chauffeur-livreur, il rencontre un Colombien qui lui propose de travailler pour lui comme garde dans une mine d’émeraudes. Les pierres non achetées par les propriétaires peuvent être revendues au personnel. Il en accumule une petite quantité, économise, et pour un autre vendeur d’émeraudes, il commence à venir à Genève essayer de les vendre.

Coup de foudre, la ville l’enchante, tout est propre, tout est tranquille, les gens si avenants, si polis. Il s’installe à Genève, - les ressortissants colombiens pouvaient venir alors en Suisse sans visa - il reprend les petits boulots, ménage, livreur, chauffeur-livreur pour une grand compagnie horlogère, au fur et à mesure des aller-retour Genève-Le Sentier, il tisse des liens, reconnaît le travail des artisans. Un sertisseur lui propose de lui enseigner le métier.

Emballé, il se lève à l’aube et fait le trajet Genève-Le Sentier pour rentrer à 19 heures, tous les jours, sans salaire. Celle qui est devenue sa femme en 1993, rencontrée dans le bus 3, et avec qui il a une petite fille,   se désespère, comment faire sans argent ? Alvaro multiplie les pièces, au-delà de 20, le sertisseur le payera, il en réalise 40, 60, 80. On le reconnaît doué, d’une habileté extraordinaire, il apprend les différentes techniques.

Puis engagé chez Piaget comme sertisseur, après 3 ans chez eux, il part dans la charrette des licenciés. Qu’à cela ne tienne ! Il se lance à son compte, en 2008, il crée sa bijouterie avec un atelier de sertissage à l’arrière : Moya, à la rue Kléberg. Son réseau il l’a déjà, tous les artisans du Sentier à qui il livrait des pièces autrefois et qui le connaissent bien et surtout qui lui font confiance.

Deux ans plus tard, il lance sa propre montre le Cundur – qui signifie le condor en langue quechua. Sa carrière d’horloger est lancée couronnée d’un savoir-faire exceptionnel dans le sertissage de cadrans de montres.

Assis en face de moi dans son atelier qui ne cesse de s’agrandir par l'arrivée de nouveaux établis et installé à Meyrin, créateur d’emplois aussi, il ne peut s’empêcher de sourire, avec ses yeux constamment rieurs. Des mèches rebelles noires dansent tandis qu’il parle, seules ses mains sont impassibles, on voit qu’il a entièrement appris à les maîtriser. Tout bouge en lui, sauf elles, on croirait des prêtresses dignes et fières qui laissent leur maître s’amuser un peu avant de se remettre sérieusement à la tâche. Ses doigts habiles qui sertissent, patiemment, tout le métier est là. Pour savoir vraiment qui est Alvaro Moya-Plata, il faut regarder ses mains et vous aurez tout compris, ce sont elles qui sont maîtresses de son destin. Elles, mais aussi, le rêve, la passion, ne jamais renoncer à ses projets quoiqu’en disent les autres. Et surtout, comme il le prouve, ne pas avoir peur de travailler, et beaucoup travailler, sans relâche.

Et il part d’un dernier éclat de rire «  Il faut du courage pour créer une montre en Suisse, et oser la vendre à des Suisses quand on est d’origine colombienne, plus, il faut avoir des couilles ! »

Et la crise de l’horlogerie, elle vous fait peur ? Et en souriant de répondre : » à chaque crise, j’ai eu moins de travail et donc avais plus de temps pour concevoir des modèles. Il ne faut pas avoir peur des crises, elles nous permettent de nous remettre en question et de faire encore mieux. »

 

Et à lui de conclure en citant Coco Chanel : «  La beauté commence avec la décision d’être soi-même » et plus vrai, plus nature et authentique que Alvaro Moya-Plata, ce serait difficile.

Mais aussi une grande reconnaissance à la Suisse de m'avoir permis d'être qui je suis aujourd'hui. 

 

Vidéo complète de l’interview, produite par Djemâa Chraïti et réalisée par Andrey Art.

 


 

 

 Photo Andrey Art

 

 

 

 

 

 

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20/11/2016

Le Smartphone est devenu un kit de survie

20981531288_44197ece25_z.jpgPlus d’une fois, j’ai entendu cette réflexion qui me paraît indécente : « Regardez les portables et les Smartphones que se paient les réfugiés ! Eux ! »- « Ils ont même des tablettes !"  Certains esprits chagrins sont indignés de les voir avec leur Smartphone à la main et qu'ils utilisent avec des cartes à prépaiement, les plus connues Lycamobile et Lebara. Les réfugiés sont devenus des nomades digitaux et pratiquent sans le vouloir  et sans l'avoir choisi un nomadisme digital qui semble fonctionner.

A Athènes, à l’Hôtel City Plaza, on pouvait voir dans le hall principal où le Wi-Fi se captait bien, de nombreuses personnes  sur leur portable, à pianoter ou parler via Whatsapp, Facetime ou autres outils de communication, écouter la radio ou de la musique, regarder un film. Des jeunes montraient aux plus vieux comment parler à leurs enfants via une application ad hoc. Le Smartphone est devenu un kit de survie.

nomade1587.jpgA Genève, sur la Plaine de Plainpalais, des dizaines de fils sont connectés par des mains inconnues aux bornes équipées de prises électriques  afin de recharger leurs appareils.
Quand on a perdu sa maison, tout laissé derrière, vu sa famille éparpillée dans toute l’Europe, perdu la trace de proches, on ne peut pas encore leur jalouser le fait d’être connectés, car c’est devenu essentiel voire vital, un outil existentiel  pour garder le contact dans cet éclatement généralisé des vies. Le GPS les sauve lorsqu'ils doivent marcher pendant des jours et s'égarer peut signifier la mort. Ils identifient partout où ils arrivent toutes les zones Wi-Fi de l’endroit où ils se trouvent et se les communiquent, heureusement que de nombreuses villes en Europe offrent l'accès gratuit au  Wi-Fi. Rien qu'à Genève, on dénombre 568 point d’accès répartis sur 78 sites. Accéder à l’information et pouvoir communiquer est devenu un enjeu non seulement démocratique mais tout simplement de survie. 
Pour ceux qui ne savent pas encore écrire la langue du pays dans lequel ils se trouvent, ils communiquent volontiers par le microphone Whatsapp et parlent plutôt qu’écrire ou d'autres les plus assidus, choisissent des applications qui leur apprennent la langue du pays d'accueil.

Toutes les applications qui leur permettent de téléphoner gratuitement leur sont connues. Et au lieu de reprocher cela aux réfugiés, le seul fil qui leur reste avec ce qui autrefois tenait lieu de famille, il faudrait s’assurer , bien au contraire, que chacun puisse rester en contact, leur permettre d’identifier comme à l’aéroport les bornes de recharges électriques pour ceux qui sont dans la rue. La communication est devenue un outil de survie dont l’absolue nécessité semble échapper à certains.

 

Aider plutôt les réfugiés à rester connectés pour qu’ils ne déconnectent pas complètement jusqu’à la folie.

 

Vous pouvez vous aussi découvrir les zones couvertes par le réseau à Genève:

http://www.ville-geneve.ch/fileadmin/public/Departement_1/Cartes_et_plans/points-acces-wifi-publics-ville-geneve.pdf

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12/11/2016

Histoires singulières et autre récit

davidoff2.gifA la chasse « aux histoires singulières sur la synchronicité », je compile autant de récits que faire se peut en vue d’une prochaine publication. Lorsque j’ai un interlocuteur ou une - trice devant moi, je donne un exemple de synchronicité et attends un récit du même type que je retranscris dans mon petit cahier à carreaux bleus.

Devant moi, un personnage élégant aux traits raffinés, arborant des lunettes rondes aux montures fines et dont la stature pourrait rappeler celle de Stefan Zweig. En écoutant un de mes récits, il s'anime brusquement  et décide de m’en délivrer  un, transmis par la lignée paternelle, fumeuse de cigares,    pareil à un bijou rare et unique qu’il extrairait d’une malle aux trésors et que voici  et qui ne s’inscrivait pas dans une optique de synchronicité mais qui avait quelque de chose d’aussi magique et envoûtant :

Lorsque la famille Davidoff s’installa à Genève, le petit Zino n’avait alors que 5 ans. Emigrée de Kiev, la famille ouvrit, à Genève, en 1911, le magasin de tabac que nous allions tous connaître par la suite. De nombreux russes fumeurs de cigares qu’ils roulaient à l’époque se retrouvaient régulièrement dans l’arrière-boutique,  et,  tout en faisant des cercles presque parfaits en recrachant la fumée, ils  retraçaient leur parcours, leur vie d’antan en Russie, leurs espoirs, leur tristesse;  entre nostalgie et parfums de cigare dont parfois la légère délicieuse amertume leur rappelait l'odeur de la toundra  délaissée et déjà évanescente dans les mémoires vaporeuses où tout s'estompait dans une brume étrange, aussi opaque que  la nuage exhalé en un souffle léger de leur bouche ronde, ou quand la vie de ces nouveaux réfugiés tournoyaient dans les spirales et arabesques tourbillonnantes des volutes de leur cigare.

Un petit homme, rond et chauve, venait fréquemment  au magasin et se joignait au groupe, après avoir humé et palpé longuement son cigare qui selon la tradition russe le roulait en diagonal, et l'avoir entièrement aspiré , il écrasait le mégot au fond du cendrier d’un air rageur et décidé, et clamait avec force et conviction : "Je l’aurai ! Je l’aurai ! » 

Nous sommes peu avant 1917, et c’est Vladimir Illitch Oulianov dit Lénine qui fit de longs séjours en Suisse qui écrasait le reste de ce qu'il avait lentement fumé, assis sur sa chaise à refaire le monde,  avec la puissance d’un révolutionnaire prêt à en découdre avec le gouvernement Kerensky, celui qui deviendra le premier dirigeant de la Russie soviétique.

Quant au jeune Zino, il sera envoyé en Argentine, au Brésil, puis à Cuba pour y compléter sa formation de fabricant de tabac. Il avait alors tout juste 19 ans et ne savait pas encore qu'il deviendrait le roi du meilleur cigare au monde offrant à Genève une vitrine internationale du goût et du raffinement.

Après ce récit à la puissance évocatrice, j’observe mon interlocuteur et songe à la force de la tradition orale, en moins de quatre minutes, il est parvenu à tracer un tableau extraordinaire d’une époque révolue mais qui recevait déjà des réfugiés par milliers dont certains avec tout leur génie, tout leur talent et toute leur force de travail et de créativité. 

Merci à mon conteur pour ce magnifique récit sur l’arrière-boutique Davidoff et de rappeler que les émigrés ont notamment participé au rayonnement du pays, le magasin Davidoff en est une preuve éclatante.

Des histoires qu'il faudrait immortaliser et qui appartiennent à la mémoire des peuples, un tel récit pourrait faire l'objet d'un roman ou d'une pièce de théâtre. J'ai lâché à mon conteur , à la fin, que s'il avait encore des histoires à raconter, j'arriverais en courant avec mon cahier noir à carreaux bleus.

Les récits sont la mémoire des peuples !

 

* Le recensement de 1910 comptabilisait 4'607 personnes vivant en Suisse dont le russe est la langue maternelle. Les personnes dépourvues de papiers officiels pouvaient solliciter une Toleranz pour laquelle le candidat devait verser une caution de 1'500 frs pour une personne seule, valable que pour une année.", ancêtre des permis précaires de nos jours.

*Et aux Genevois de se plaindre des étudiants émigrés russes comme ceux qui suivirent un cours spécial de trois mois à l’Université de Genève , ce qui leur permit d’intervenir comme masseurs qualifiés dans les stations estivales d’Allemagne.

 Rien de nouveau sous le soleil !

 

* Les Révolutionnaires russes et l'asile politique en Suisse de Alfred Erich Senn

 

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06/11/2016

Du Tous créoles au Tout-Monde

13.9.14.JPGNi Renaudot, ni Goncourt mais mieux encore, avec tout le sang dont les lecteurs semblent raffoler, celui des esclaves transportés par millions dans des cales et dont le 20% n’arrivait pas à destination, Marie-Andrée Ciprut, franco-suisse originaire de la Martinique, nous offre dans ses deux ouvrages Outre Mère, essai sur le métissage et Un Racisme en Noir(e) et Blanc(he), une fresque saisissante de l’origine de l’identité antillaise avec son corollaire l’identité créole, creuset de diversités, de peuplements, de couleurs de peau, de langues, de croyances, à l’image du monde, du « Tout-Monde » en devenir. 

Par sa représentation symbolique très forte du banian, elle nous invite à nous imaginer en arbre centenaire dont les radicelles retombent dans la terre nourricière, puis remontent à la lumière en s’appuyant sur l’horizontalité de ses branches. Une dynamique constante opposée à l’idée d’enfermement, de nationalisme, d’incitation à la haine et à l’exclusion.

 M.-A. Ciprut s’appuie sur le grand penseur martiniquais Edouard Glissant pour qui « les banians crépitent en rhizomes dans l’espace du monde », qui à son tour emprunte cette métaphore à G. Deleuze. Chacun peut nourrir son identité banian de ses différents lieux d’existence, bannissant les frontières : « agis dans ton lieu, pense avec le monde » disait Glissant. Elle analyse la formation de l’identité créole à partir d’une liste  d'une palpitante diversité, telles les variations de couleurs, de sons, de mélanges culturels infinis qui remontent jusqu’à la présence des Arawaks, amérindiens établis sur l’archipel quatre millénaires B.P, sans compter la faille traumatique de l’esclavage. Elle nous brosse ensuite un tableau saisissant qui, tel un cyclone, balaie tous les préjugés, les décortiquant systématiquement en sa qualité d’ethno thérapeute, co-fondatrice en 1995 et ancienne responsable clinique de l’Association « Pluriels » à Genève.

En l’écoutant parler tandis qu’elle dépiaute avec délicatesse sa tarte au chocolat avec un art aussi raffiné qu’elle a de déconstruire les mythes et les mensonges mis en exergue dans son œuvre Un Racisme en Noir(e) et Blanc(he), elle offre une perspective de cohabitation intéressante : en réalité, rencontrer l’Autre qui est différent n’est pas, à son tour, devenir aussi étrangement différent, ni un Autre qui se perd. La rencontre nous enrichit en même temps que cet Autre qui nous interpelle dans notre zone de confort, tissée d’habitudes, de non-confrontation, parfois de rejet et d’exclusion, entrainant un repli sur soi, un enfermement pouvant aller jusqu’à la déshumanisation.

Avec E. Glissant et M.-A. Ciprut, nous réalisons, que nous le voulions ou non, que grâce à la facilité des échanges, la diversité et la mobilité humaine, nous sommes tous engagés dans un processus relationnel de créolisation, processus ininterrompu, « expérience progressive du diversel dans un Tout-Monde où la mondialité serait en opposition humaniste à la mondialisation économique. » 

Un souffle nouveau ou un cyclone qui nous amène sur des rives nouvelles qui nous paraissent étranges et effrayantes ! Notre monde ressemble à ces rivages d’antan ayant recueilli par vagues successives tous ces peuples différents d’aujourd’hui, pour alimenter un seul creuset où chacun deviendrait un banian solaire puisant dans cette terre nourricière, qui le projette encore et encore dans la lumière, à l'aube d’une humanité revisitée.

Ni Renaudot, ni Goncourt, mais mieux encore, merci à Marie-Andrée Ciprut de participer à l’élargissement de nos horizons et sentir l’alizé balayer nos anciennes peurs !

A lire : le livre à deux voix, celle de Marie-Andrée Ciprut pour le racisme en Noir (e) et celle feue Franca Ongarelli Loup pour le racisme en Blanc(he).

 Et à écouter l'interview audio produite par Djemâa Chraïti et réalisée par Andrey Art /Interview D. Chraïti


couverture internet.jpg

 

 Article repris par Potomitan, site de promotion des cultures et des langues  créoles

potomitan.info/ciprut/creoles.php

 

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24/10/2016

L’asile en exil

images.jpegUn travailleur social me disait récemment qu’il ne lisait plus la presse, ni ne regardait la télévision pour tout ce qui touchait aux réfugiés, - lui-même actif dans le domaine de l’asile, - car ce qu’il voyait sous ses yeux devenait immonde et un jour semblable à un Kapo des camps de concentration, il serait obligé de s’expliquer sur la politique d'extermination menée à l'encontre des réfugiés.

Je lui rétorquai que pour ma part, je lisais la presse mais constatais surtout l’enfumage, le brouillage des pistes de compréhension, observais la dérive sémantique , l’apparition de mots nouveaux parfois dénigrants :  « illégal », « réfugiés-terroristes », «  flux-flot-vague-tsunami" pour parler de réfugiés , la réapparition de termes chargés d’histoire « Überfremdung ». ou la « barque est pleine. ». Statistiques tronquées, gonflées sur les "flux migratoires" comme si ce flux était associé à un écoulement de marchandises non autorisées par les accords de libre-circulation sur les biens, chosification voulue.  Les mots ont toujours été les soldats annonciateurs de toute propagande et de toute forme d'autoritarisme, soumettre le langage, c'est soumettre la pensée. Il faut les analyser de très près, étudier le vocabulaire de la déshumanisation qui ouvre la voie aux pires horreurs.

Et de s’étonner, première étape de toute réflexion philosophique. Qu'advient-il de l’idéal kantien et de son droit d’hospitalité , condition de la paix universelle et de la reconnaissance des peuples ? Pourquoi l’Union européenne devient-elle cette forteresse à l’intérieur de laquelle le monstre se profile avec ses armes : la haine, la peur, la manipulation des masses ? Comment peut-on accepter de restreindre nos libertés au nom de cette peur manipulée ? Mais encore et plus grave, comment peut-on rejeter des enfants, des femmes et des hommes à la mer, les enfermer dans des camps de rétention que José Manuel Barroso n’hésite pas à déclarer « camps de concentration ». Enfermés, à notre tour dans cette tour avec le monstre qui se renforce chaque jour, nos libertés sont en péril, nous avons même accepté la loi sur le renseignement, atteinte à toute vie privée alors que la plupart des terroristes étaient fichés et connus de la police, parfois surveillés. Nous reconnaissons-là le monstre, la bête immonde, les prémices de tout totalitarisme. Restreindre nos libertés sur l’autel de l’appareil militaro-policier dans une méfiance les uns des autres, exilés de nos propres libertés, exilés de la vie, exilés de la pensée.

Comment dans cette Europe mortifère n’arrivons-nous plus à comprendre le sens de la vie et accepter que des gens fuient leur pays en guerre pour sauver tout ce qui leur reste : la vie ! – Ne plus le comprendre, c’est accepter que nous sommes déjà des morts- vivants dans une Europe nécrophile capable d’envoyer des réfugiés à la mort en les renvoyant. Un déni d’hospitalité face à l’urgence de rester en vie. Le monstre est déjà entrain de nous dévorer, nous serons à notre tour bientôt des zombies incapables de se battre pour ce qui nous est le plus cher : La vie, puis notre capacité à être des hommes et de femmes libres !

Penser l’asile, c’est penser et penser reste un acte de liberté . Interroger l’histoire, la philosophie, revisiter Hannah Arendt, Rosa Luxemburg, Bourdieu et tant d’autres pour décrypter la tentation d’apartheid dans son ouvrage « L’évidence de l’asile ». C’est ce que nous propose la philosophe Marie-Claire Caloz-Tschopp dans un essai de philosophie qui offre à son lecteur une grille de compréhension de ce qui se passe dans ce chaos et ce bruit qui n’ont  que pour seul objectif de nous empêcher de penser et de comprendre les dangers qui nous guettent tous. Un ouvrage riche de réflexions et de pistes qui nous permettent de penser que nous sommes restés des humains encore aptes à accueillir l’hospitalité comme espace de vie.

Mme Calo-Tschopp rassurez-nous, sommes-nous encore vivants ? 

 

Une conférence à ne pas manquer sur « L’évidence de l’asile » animée par Marie-Claire Caloz-Tschopp.

 

La voici en ligne dans son entier - Merci à Andrey Art pour la réalisation


 

 

07:43 Publié dans philosophie, Résistance, Solidarité, Suisse | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Facebook | | |

22/10/2016

« Femme, tais-toi ! »

images.pngDans Sophocle, je lisais  la maxime grecque d'antan « la plus belle parure de la femme, c’est son silence », ou lorsqu’on posait la question à Jules Verne pourquoi si peu de présence féminine dans ses romans, il répondait d''un ton provocateur  : "Les femmes n'interviennent jamais dans mes romans tout simplement parce qu'elles parleraient tout le temps et que les autres n'auraient plus rien à dire ».

Dans la Grèce antique, les femmes étaient associées aux esclaves, citoyennes de seconde zone avec les enfants et les étrangers. Absentes lors des assemblées, elles ne participaient en aucun cas à la vie politique. Des traditions qu’on verra naturellement se pratiquer partout et encore et toujours et sous autant de formes nouvelles.

Pour comprendre ce phénomène, il faut lire et relire Michel Foucault, le « Pouvoir du discours », c’est celui qui a le pouvoir qui parle, détenteur de la force et de l’autorité, les autres n’ont qu’à se taire.

Le silence imposé aux femmes est une  burkanisation  institutionnalisée, un voile du silence,  invisible mais bien présent que l’on nous fait porter au quotidien et qui se veut une autre forme de soumission. Les hommes vous interrompent souvent ou alors mieux, ils expliquent aux autres ce que vous pensez et ce que vous vouliez dire en tronquant votre pensée au passage. Les formes insidieuses de « femme tais-toi¨ », on leur a même inventées  des termes « manterrupting» et « mansplaining » l’homme qui explique pour les femmes ou l'homme qui pense pour les femmes.

Trump a interrompu 51 fois Hillary contre 17 de son côté. 

 Sur ce je vais continuer à parler à mon chat, lui m’écoute sans m’interrompre.

 

 L'article et la vidéo à ne pas manquer : 

http://www.francetvinfo.fr/economie/emploi/carriere/vie-p...

09:04 | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | |

09/10/2016

L'Hôtel City Plaza d’Athènes autogéré par des réfugiés

IMG_0501.JPGIl y a des expériences qui méritent d'être vues de près et relatées comme celle de l'Hôtel City Plaza, à Athènes, une centaine de chambres habitées par plus de 400 réfugiés, principalement débarqués en Grèce, par bateau et venus de Syrie, d'Afghanistan, du Pakistan, des Kurdes, une immense tour de Babel.

Une philosophe grecque qui  fit ses études de bio-éthique à l'Université de Louvain et désireuse de transmettre ses connaissances philosophiques aux réfugiés se greffa sur ma visite. Samedi, j'espérai, au fond de moi qu'elle avait oublié notre rendez-vous devant le City Plaza, en pensant que c'était déjà suffisamment compliqué de faire un reportage avec photos et entretiens en évoluant discrètement parmi les uns et les autres, sans en plus laisser la philosophie mettre son grain de sel, dans ce chaos. Devinez qui m'attendait de pied ferme, tout sourire : la philosophe, Despina !

IMG_0508.JPGNous fûmes reçues  à l'entrée  par des bénévoles qui montent la garde, nuit et jour,  pour la plupart des universitaires. Quelques marches plus haut se trouve la réception, puis au premier étage un café, où les hommes fument et discutent entre eux, une garderie et la salle à manger. Nous nous installâmes et entamèrent la discussion, plusieurs portraits défilèrent  alors :  Syriens de Damas et de Homs venus avec femme et enfants ou avec leurs parents. Un Syrien, nous raconte qu'il devait passer avec sa mère, un entretien à l'Ambassade de France, mais la pauvre femme fut  hospitalisée, à Athènes, à cause d'un malaise cardiaque, à peine sortie, elle  se foule la cheville, retour à l'hôpital, le rendez-vous fixé par  l'ambassade est reporté sine die, un moment qu'ils attendaient depuis des mois, il en est effondré.

 

 

IMG_0488.JPGParfois, au milieu du brouhaha,   je capte des bribes de conversation de la philosophe , assise derrière moi : " La philosophie, c'est d'abord un dialogue! Les Grecs anciens sont les premiers à avoir défini ce qu'est la démocratie et de poursuivre : qui peut me dire, ce qu'est la démocratie?"   Un  Afghan lui dit que lui n'a toujours connu que la guerre et c'est pour découvrir ce mot qu'il est parti. Despina se lance avec force gestes sur la définition de la  "demokratia" δημοκρατια , du "dêmôs" et du "kratos".  Ils la regardent comme si elle tombait du ciel, et j'admire sa persévérance et cette volonté infaillible de transmettre la philo comme une arme contre la fatalité.

 

 

 

IMG_0519.JPGTandis qu'elle disserte, je pars visiter les cuisines, ce jour-là ce sont des Afghans qui sont de service et qui doivent assurer plus de 1'000 portions par jour.  On y  entend parler le Urdu, le Pachtoune, le Tadjik, le Dari, le Russe. Chacun a de la famille à quelque part en Europe et essaie de rejoindre qui un frère en Suède  qui une tante en Allemagne qui un père en Italie. Ils sont depuis plusieurs mois en Grèce et attendent de partir.

Ce sont des commerçants qui leur donnent les invendus sans compter sur la solidarité des uns et des autres. Des personnes généreuses leur livrent de la nourriture et des habits. Médecins, psychiatres, pédiatres viennent consulter gratuitement. 

Une centaine d'enfants s'amusent à monter et descendre les escaliers à toute allure. On évite de se ramasser une poussette dans les jambes qu'ils roulent  à toute vitesse dans la salle à manger. Ils jouent à cache-cache sous les tables. Ils sont si occupés qu'ils ne voient même plus les adultes, ils nous contournent comme si nous n'étions que des statues. 

En discutant à l'entrée avec des bénévoles, je vois une famille arriver, les petites filles ont des nattes impeccables, elle portent des sacs sur le dos trop lourds pour elles, les parents ne logent pas encore à l'hôtel mais espèrent y trouver une chambre. Le père essaie de dire en grec qu'il aimerait monter plus haut à la réception, les cinq tremblent de peur à l'idée d'un refus. Les trois enfants ne cessent de nous saluer, on voit qu'ils ont appris leur leçon "Soyez polis, faites bonne impression", même la petite  de 3 ans n'arrête plus de me saluer pensant sans doute que j'ai quelque influence. Finalement, ils montent. Un sentiment étrange me saisit, voilà, on vient de leur dire qu'il y a de la place, la mère s'effondre sur une chaise de joie et d'épuisement, ils ne resteront pas dans le parc cette nuit, ni les suivantes, quel soulagement ! 

Despina a terminé devant son petit auditoire par Héraclite " on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve!"- Ce que vous avez vécu, vous ne le vivrez jamais plus, tout n'est que changement,  sachez-le.

La philosophie monte aux barricades.

L'Hôtel City Plaza a été réquisitionné par des militants d'extrême-gauche, le 22 avril 2016. Un hôtel abandonné depuis des années par le propriétaire qui ne pouvait plus payer ses salariés. Ceux-ci se sont montrés solidaires et s'estiment en partie propriétaires des meubles et des équipements qu'ils mettent à disposition des réfugiés. L'hôtel est branché sur l'électricité d'un chantier voisin. 

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Crédit photo D. Chraïti

20:14 Publié dans philosophie, Société - People, sociologie, Solidarité | Tags : city plaza, refugees, athens, athène | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |