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09/09/2018

Saïd Mohamed – La tête dans les étoiles

ob_2c6d78_101863-librairienov-e1424106376293.jpgAujourd’hui même, Saïd Mohamed reçoit le prix Coup de cœur Charles Cros 2018 pour son recueil de poésie « Toit d’étoiles », un CD d’accompagnement musical qui lui a valu cette distinction. Une poésie tapie dans l’horreur du monde et qui sait en extraire des joyaux de cristal pur.

Saïd Mohamed, nomade et troubadour est né en 1957 en Basse-Normandie d’un père berbère marocain et d’une mère tourangelle lavandière et asociale au caractère bien trempé. Enfant de la DASS, pourtant il deviendra, à la force de sa plume, un miraculé du quart monde. Celui qui est devenu un simple numéro de matricule - N36 - pour l’administration, se forgera un rêve dans la triste danse des exclus : devenir écrivain. Nomade dans l’âme, il est tour à tour, ouvrier imprimeur, voyageur, éditeur, chômeur, Il est maintenant enseignant dans la prestigieuse école Estienne, à Paris. Il n’en est pas à son premier prix, en 1995, il obtenait le prix Poésimage pour Lettres Mortes et le Prix CoPo en 2014, pour l’Eponge des mots. Il a été plusieurs fois boursier du Centre National des lettres.

Comme son père devenu alcoolique, un chibani*dont le métier était terrassier et qui reconstruisait dans ce nouveau pays devenu alors le sien, les villes bombardées de France, Saïd Mohamed, lui, aussi a appris à creuser, à malaxer dans la veine, au cœur des mots ; il construit des tranchées parmi les étoiles pour nous offrir un ciel lumineux dans la noirceur de la nuit. Son recueil « Toit d’étoiles » nous lance  en brassées généreuses ces étoiles qui nous suivent et que nous rejoindrons tous un jour, destinés que nous sommes à la lumière stellaire, dans le requiem le plus triste naît l’intensité de nos destins, nous sommes voués à embrasser ces astres ad infinitum.

A l’Etoile du Sud, le bar où on fait et défait les rêves, dans cette gloire de vouloir n’être rien où se déploie le fiel du recommencement, ou cette « putain d’étoile » à laquelle croit chacun de ces infortunés cachés sous les essieux du train qui file dans les ténèbres, passagers clandestins, frères d’infortune dont les corps sont rejetés par les flots ; cette fin silencieuse noyée dans les vagues de ceux qui ont cru à leur bonne étoile.

Toutes ces étoiles racontées par Saïd Mohamed, cette quête d’infini qui se broie dans la noirceur du monde et brille d’un éclat étrange. Un subtil mélange dans ces voix superposées qui récitent les poèmes de l’auteur « mosaïque », parce c’est bien ce que nous offre la vie de Saïd Mohamed ; une mosaïque sublime de clair-obscur et qui rappelle les destins croisés de celui qui parcourt le monde, de celui qui dans la richesse de ses mots nous fait découvrir de nouveaux rivages. Mais celui qui sait aussi donner de la voix aux sans-voix, aux exclus, aux opprimés du monde, à ceux devenus fantômes; les voix de la résilience.

 

Bravo à Saïd Mohamed pour son Prix Coup de cœur Charles Cros 2018 et à tous les musiciens de l’ensemble Dounia qui ont accompagné ses textes et à Karinn Helbert cristaliste à la carrière déjà bien remplie qui a joué de cet instrument si rare qu’est le cristal Baschet et en a assuré la direction artistique.

Le CD a été soutenu entre autres par la Factorie, maison de la poésie de Normandie, les éditions les carnets du Dessert de lune son éditeur belge, et la compagnie coquelicot qui est la compagnie de Karinn Helbert.

 

 * chibani - Travailleurs maghrébins venus en France entre 1945-1975. En arabe signifie "sages, vieux, vieillards", "ceux qui ont les cheveux blancs"

 

http://www.charlescros.org/

 

Liens sur l’auteur via le blog de Mustafa Harzoune

Tao du migrant

http://letaodumigrant.hautetfort.com/mohamed-said/

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30/08/2018

"Pute, salope, connasse"

images.jpgTitre choquant, n'est-ce pas ? Pas de points de suspension ni "p…", ni "s….." ni "c……" un titre qui vous arrive comme un point dans la figure. Mais ce qui choque le plus, ce sont ces insultes balancées aux femmes en moyenne deux fois par mois, une insulte lancée à la figure et sans ménagement.
Pour un rien, il suffit d'une inattention, d'un homme bousculé par mégarde, d'un coup de frein un peu subit. Mais encore, au-delà des mots chargés de violence, il y a la violence physique et ce ne sont pas les anecdotes de rue qui manquent.
Lors d'une soirée, une jeune fille se dirige vers le bar prendre une boisson, elle frôle un homme qui se retourne et lui envoie un coup de poing dans la figure en la traitant de salope. Un homme à vélo est obligé de freiner parce qu'une femme marche sur le trottoir et que lui-même s'y trouve, il est fou de rage, la suit, la harcèle, l'insulte en la pourchassant sur une longue distance et hurlant "fille de pute", personne ne réagit ! Elle finit en larmes, au milieu,  des passants qui restent indifférents. Une autre femme assise dans un bistrot, la cuisse légèrement dévoilée voit un homme se lever et se planter droit devant elle, le regard chargé de haine et l'accusant de l'"exciter", elle en est sûre, s'ils avaient été seuls, il l'aurait cognée. Une fille à vélo au bord de l'Arve qui se fait interpeller par un groupe d'homme "t'as un gros cul, espèce de salope" et ils font semblant de lui donner un coup de pied, au loin. Dans la file d'attente au service des passeports, un homme souffle à sa voisine "suceuse de bites", par contre, lui, sera sorti par un agent de sécurité. Et le cas des dragues qui tournent mal, en cas de refus et qui fait passer de "tu me plais" à "salope" ou les menaces de viol faites sans complexe. Autant de récits de femmes que j'ai croisées et qui choquent et elles-mêmes  sont choquées.

Un constat réel d'une augmentation de la violence physique et verbale à l'égard des femmes et qui touche des filles de plus en plus jeunes. Les réseaux sociaux permettent aussi une autre forme de violence et de harcèlement, ils participent assurément à la dégradation de l'image de la femme et entraînent une désinhibition totale et sans filtre. Sur dix écrans vidéos que je voyais dans l'avion qui me ramenait de Vancouver à Genève, trois films visionnés par des passagers montraient des femmes battues par des hommes et menacées de mort.
Le drame qui s'est déroulé cet été,- à la sortie du Petit Palace en Vieille Ville de Genève- , des femmes frappées violemment par un groupe de jeunes hommes n'est que la pointe de l'iceberg et nous interroge, au-delà de la récupération politique de tout bord, comment expliquer cette augmentation de cas, cette banalisation de la violence ? Comment en sommes-nous arrivés à "normaliser" cet état de fait,  à le banaliser?
Force est de constater que la société dans laquelle nous vivons perpétue une discrimination à l'égard des femmes et cette discrimination feutrée et sournoise qui est aussi une forme de violence permet une violence encore plus grande;  elle autorise au relâchement sans complexe des plus lâches.
Le remède? Il existe mais il exige une action plus grande que juste créer une plate-forme avec des policières comme suggéré et qui ne suffit évidemment pas , c'est un changement radical de société et de lutte contre la discrimination à l'égard des femmes, un suivi réel de toutes les formes de violence comme dans d'autre pays, exemple au Canada où c'est 0 tolérance pour les insultes ou harcèlement à l'égard des femmes.
Pendant combien d'années encore faudra-t-il subir cette discrimination qui expose les femmes a autant de violence ? A quand une égalité des chances ? A quand des femmes à tous les conseils d'administration? A quand plus de femmes doyennes à l'Université? A quand plus de femmes cheffes d'orchestre? A quand une égalité de salaire? A quand un respect plein et entier ? Une seule femme retenue à la Mostra de Venise.
Tant que la femme restera une citoyenne de seconde zone, on continuera à la violenter et lui faire croire que la rue ne lui appartient pas, qu'on ne lui concède que quelques heures par jour et que la nuit venue, on peut la cogner et l'insulter!
Cessons de se voiler la face et attaquons le problème pour de vrai, en profondeur et sur la durée ! Il faut une volonté et des moyens pour réaliser les changements au-delà du léger frémissement d'horreur hypocrite face à une réalité insupportable et inadmissible. Les femmes attendent le vrai changement qui prouvera qu'on a définitivement réalisé un bond en avant pour vivre ensemble dans  une société moderne et non féodale, poussiéreuse à souhait.

Evoluons tous ensemble pour le bien de notre société, pour une société harmonieuse où il fait bon vivre ensemble, dans le respect de tous, seule condition de notre évolution.

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21/07/2018

Eglise du Sacré-Cœur – « Dieu ne peut rien pour les hommes »

IMG_1920.jpgUne église ravagée par les flammes par un jeudi 19 juillet, de quoi émouvoir. Une odeur âcre plane encore  sur les lieux le lendemain ; cette odeur de fumée refroidie légèrement écoeurante. Je me souviens du jour où elle a brûlé. La rue aussitôt bloquée, pompiers, ambulance, une agitation inhabituelle pourtant dans ce quartier toujours animé qu’est la plaine de Plainpalais où on voyait se répandre, au départ de l’incendie, une fumée blanche quasi immobile au-dessus des gens ; des traînées blanchâtres suspendues dans la chaleur caniculaire où pas un souffle d’air ne les aurait dispersées.

Les pompiers sans relâche se sont battus contre les flammes, de 16h à 19h selon les témoins. Un témoin qui raconte ce qu’il a vu me dit avoir vu le prêtre en soutane courir en criant qu’il y avait le feu dans son église. Sans doute, ajoute-t-il, sous le toit par jour de forte chaleur, les circuits électriques auraient surchauffé.

Un long échalas maigre comme un clou frisant la cinquantaine, s’approche des barrières de sécurité devant lesquelles je me tiens, là, en écoutant les réactions des badauds et tentant de sortir les vers du nez du vigile, muet comme une tombe et qui applique les ordres, à la lettre, pas un mot ! L'homme nous raconte que ses parents espagnols se sont mariés dans cette église, mais comme elle, leur mariage est parti en fumée ! Tandis que lui marié, à la mairie, l’est toujours. De ce pas, il allait appeler annoncer à son père en Espagne que « leur » église avait brûlé, sa mère déjà au ciel a dû apprendre la nouvelle plus vite que quiconque.

Puis un autre intervient en disant sur ce ton désabusé propre aux désillusionnés : « De toutes les façons, Dieu ne peut rien pour personne, même son Fils, il n’est pas parvenu à Le sauver. Que dire de la 1ère Guerre Mondiale avec tous ses morts et de la 2ème Guerre mondiale où des millions de gens ont brûlé ? Là, non plus Dieu n’a rien fait, Il ne peut rien pour les hommes, sinon on s’en serait déjà aperçu. Les pompiers ont fait plus pour sauver ce Sacré-Cœur que le bon Dieu lui-même conclut-il, un brin dépité, pourtant il se présente avec humour "fils de l'esprit éveillé" et pencherait plutôt pour la philosophie bouddhiste.

 

Bravo aux pompiers !

 

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Crédit photo D.Chraïti

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07/07/2018

Un nouvel an Mapuche

calfunao.jpgLes Mapuches , Amérindiens du Chili et de l'Argentine viennent de fêter leur nouvel an.  Un moment privilégié de communion avec la terre, les Mapuches se tournent alors vers leurs champs en s'adressant à eux: avez-vous été bien soignés ? Les remercier pour leur récolte et demander aux arbres fruitiers pourquoi ont-ils si peu donnés : vous manquent-ils quelque chose? Ô terre nourricière, Ô notre mère à tous, sommes-nous dignes de vous ?
Puis élever le chant de la terre aux animaux, se plonger avant le lever du soleil dans les rivières et se sentir en parfaite harmonie avec l'eau et la terre et s'inspirer de l'énergie environnante car tout n'est que vie.
Cette terre tant aimée. Quel prix faut-il payer pour la préserver ? Le prix de sa vie ?

Flor Calfunao Paillalef dont le le prénom fleur évoque la nature en elle, ambassadrice à l'ONU pour le peuple Mapuche et depuis 22 ans  requérante d'asile que je surnomme affectueusement "Doyenne des sans-papiers" et à qui j'ai expliqué,  à sa demande,  que doyenne c'est comme être devenue reine et que nous pourrons dans une même ferveur ceindre son front d'un diadème rutilant et la faire sortir sous cet apparat scintillant du néant administratif. De ce labyrinthe kafkaïen émergera enfin un statut, une reconnaissance celle de "Reine des sans-papiers" .  En souriant de ce nouveau titre affublée, elle   me raconte d'une voix serrée cette triste anecdote au Chili.

Une femme Mapuche, Macarena Valdès,  a dénoncé une firme multinationale RP Global qui installait une centrale hydro-électrique sur leur  territoire  de Tranguil dans la commune de Panguipulli, sans autorisation de leur part et  qui déversait ses déchets toxiques dans la rivière de la communauté. La femme revendiquant leurs droits a tenté de s'opposer et lutter contre l'installation qu'elle considérait comme sauvage . Quelques jours plus tard, on la retrouvera,  son corps pendu au bout d'une corde tandis que ses enfants encore petits sont en train de regarder la télévision sans réaliser que c'est leur mère qui est là sans vie et qui balance dans le vide.  La police conclut au suicide sans mener l'enquête alors que tout prouve que le corps a été suspendu après qu'on l'ait tuée.

Un peuple persécuté depuis la colonisation et l'annexion de leur territoire par le Chili et l'Argentine dans les années 1883-1885. Depuis,   70'000 Mapuches ont été tués en Argentine, du côté chilien, il n'y a pas de chiffre concret.

De nos jours, les colons installés détruisent la terre, se l'approprient puis déforestent, ensuite ils polluent l'eau, tout ce qu'ils touchent est aussitôt contaminé. Flor s'étonne, elle qui avant de boire donne de l'eau à ses plantes parce qu'elle rappelle que sans les plantes et les arbres, nous serions tous morts et d'expliquer pourquoi les Amérindiens marchent en "file indienne" et qui leur vaut d'être la risée de tous. Ils ont appris à marcher ainsi pour éviter de détruire les champs en foulant le sol et faire le moins de dégâts possibles, le moins d'empreintes courbant l'herbe, le passage de l'homme au coeur de la nature doit passer inaperçu, c'est le respect dû à notre environnement et le meilleur moyen de le protéger, le considérer comme du vivant.

Un combat amer tissé de harcèlement, d'emprisonnement, d'expropriation, une lutte sournoise qui fait chaque années des morts. Un peuple harcelé, réduit à la pauvreté. Plus de 1.7 million de Mapuches résistent, "sans la terre nous ne sommes rien, nous appartenons à la terre, comme elle nous appartient, cette terre de nos ancêtres". Un pays qui leur appartenait et ratifié par le traité de Quilin en 1641 et reconnu par le Chili en 1825 avec un tracé des frontières précis , un peuple qui possède une langue, une culture vivante, une mémoire.

Flor Calfunao Paillalef mène son combat d'un pied ferme, la "Doyenne des sans-papiers" a confiance en l'avenir, elle représente un peuple qui a une histoire, "c'est pour la mémoire de nos parents, de nos arrières-grands parents que nous luttons, ils nous ont légué un héritage que nous préserverons, voilà notre fierté et une fierté participe à l'identité d'un peuple", conclut-elle.

Que cette nouvelle année soit une année de paix ! Et peut-être que la Suisse pour montrer son attachement et son respect aux peuples autochtones octroiera enfin l'asile à notre "Doyenne des sans-papiers" en cette 23ème année sans statut.

*photo Thierry Porchet dans l'article à lire:

https://www.evenement.ch/articles/militante-de-naissance

11:06 | Tags : mapuche, chili, flor calfunao, environnement | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | | |

11/06/2018

Ode pour un rhapsode

DSC01401 (4).jpgTaillé comme une armoire, la barbe rebelle,  Yves Gaudin, a plutôt l'air d'un baroudeur, voyageur sans frontières, passeur de mots, passeur de maux, maître en insurrection poétique. 

Je l'ai rencontré dans la petite gare de Saint-Julien par un froid matin de février, par une de ces aubes brumeuses et humides, sous la lumière blafarde d'un réverbère épuisé. Alors qu'il dépose son grand sac à dos, sur le banc, je vois de grosses chaussures de montagne au bout de longues jambes. Je m'assieds à côté du sac, sors mon recueil de poèmes de Hölderlin, il s'excuse et reprend son pesant bagage pour me faire de la place. Curieuse, je lui demande s'il revient d'une expédition à la montagne, en quelque sorte, me répond-il, je reviens des hauteurs poétiques.

Le rhapsode qu'il est passe d'une ville à l'autre, traverse parfois les pays et les continents. Capable de réciter des poèmes en vingt-deux langues, il arpente le monde pour amener la poésie dans les lieux les plus inattendus, prisons, hôpitaux psychiatriques, écoles militaires. Là, où on s'y attend le moins et de préciser que la poésie est fille de bohème, elle ne se cantonne pas, elle ne s'enferme pas, elle se partage, elle touche au plus profond de l'être et c'est pour cela qu’un prisonnier le remerciera avec une sublime maladresse :

- Au moins vous, vous ne nous prenez pas pour des cons. Une phrase de remerciement gauche et maladroite qui dit bien ce qu'elle veut dire; elle a touché là où personne ne va, le moi profond, l'âme, le cœur, la sensibilité.

Autrefois, la rhapsodie était réservée à des poèmes épiques chantés et accompagnés d'une lyre ou d'une cithare, le rhapsode tant aimé des Dieux recousait ensemble les morceaux de l'Iliade. Yves Gaudin , lui, recolle aussi les morceaux , il aide les autres à se reconstruire, il retisse le lien, il recoud l’âme partie en lambeaux.

Au hasard des rencontres, bien qu’il n’y ait que des rendez-vous dans la vie, il croise une enseignante en CM2 qui l’encourage devant toute une classe,  à dire son poème. La magie prend pour le petit dyslexique dont le parcours scolaire sera celui du combattant. Mais la poésie, elle, ne le lâche pas, elle le tient hors de l’eau. Aux Etats-Unis, il y créera et dirigera un service clientèle pour une entreprise manufacturière de broyeurs industriels en sa qualité de mécanicien tout en déclamant des vers le soir, il est approché par Zénobia Stockton, l’amie, la sœur, la marraine, elle lui ouvre les portes des universités. L’ancienne interprète de Charles de Gaulle auprès l'ambassade des Etats-Unis à Londres qui connaissait aussi bien Churchill que Einstein lui dira « I trust you ! I believe in you ! ». A Charleston, en Caroline du Sud, il enseignera à l’université notamment auprès d’élèves de l'académie militaire The Citadel dont personne ne veut. Les plus grandes universités l’invitent, à dire et à faire dire des poèmes aussi bien en russe qu’en espagnol ou en anglais. Les langues ne sont pas une barrière, elles ne sont que de la musique pour une oreille exercée.

Autre rencontre solaire, Michel Guggenheim lui ouvre les portes d’Avignon via le programme de Bryn Mawr College, où il a carte blanche. Le décor pour rue, Yves Gaudin court avec ses étudiants en déclamant du Césaire ou du Antonin Artaud, des draps blancs donnés par l’hôpital font office de voiles.

Citoyen du monde, féru d’esthétique nomadique, le parcours du poète est celui des rencontres, passeur de mots, il nous revient avec des énigmes. Une femme qui a connu les camps nazis , lui traduit dans un train , un proverbe yiddish qui se disait dans les camps :

« Le meilleur de tous les tailleurs parmi les artisans c’est Yankel le boulanger ! ». Une énigme à interpréter qui pourrait convenir parfaitement à Yves Gaudin, derrière l’artisan mécanicien, se cache le plus pur des poètes. Une autre façon de dire, qu’on ne sait jamais où et comment se cache le meilleur en nous et qui est le meilleur.

 

 

 

 

 

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10/06/2018

Appel à témoin, appel au courage

IMG_1801.jpgUne affiche qu'on voit un peu partout en France voisine, côté Collonges-sous-Salève et Saint-Julien-en-Genevois. Les parents dont le fils a été renversé alors qu'il roulait à vélo sur la route de Presilly au Châble, le vendredi 1er juin, ont lancé un appel à témoin.

Le jeune Maxime, âgé de 17 ans entre à 22h40 à vélo, un chauffard le heurte par l'arrière et le laisse pour mort au bord de la route, dans un fossé. Un autre conducteur le trouvera inanimé et appellera les secours. Maxime dans le coma, meurt le lundi 4 juin, son enterrement a eu lieu le samedi 9 juin, à l'église de Neydens. Un dernier adieu à cet adolescent dont la vie a été fauchée par un chauffard.

Mais il y a la suite, celle à laquelle on s'attend tous. Un chauffard planqué et qui a de la peine à respirer, à manger, à  dormir depuis la fuite, nerveux, les mains qui tremblent. Il a dû sentir le choc, voir le corps plonger dans le ravin, malgré cela, il  a continué sa route en regardant dans le rétroviseur le vélo couché, le feu de vélo avant encore allumé, puis il a accéléré en croyant oublier, il a imaginé qu'il pourrait tout effacer, en quelques secondes.

Oui, on peut imaginer la terreur, l'angoisse, la panique. Descendre de la voiture les jambes flageolantes, les mains moites, le coeur battant, et se pencher sur le blessé, dans la nuit noire. Mais c'est ce courage qu'il aurait fallu pour assumer un acte, c'est la capacité d'être responsable de ses actes mêmes les plus affreux qui fait de nous ce que nous sommes, à savoir des êtres libres et responsables. La capacité de répondre de ses actes nous donne le pouvoir d'être libre, elle nous confère de la grandeur, oser dire c'est se libérer du poids de la culpabilité.

Songez à cet homme ou cette femme qui continuera à se cacher sans oser assumer l'accident, un manque de courage qui condamnera à perpétuité. Quelle tranquillité après ça ? Quelle vie après ? Mieux vaut assumer les conséquences de ses actes.

Que le chauffard fasse acte de courage et de responsabilité !

 

Paix à l'âme de Maxime ! Avec toute notre compassion aux parents.

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Pour toute information contacter la gendarmerie de Saint-Julien en Genevois 00334 50 49 20 44

 

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09/06/2018

Deal qui peut !

872965195-1.JPGSans vouloir entrer dans le débat Melgar contre lequel s'est fait la levée de boucliers, j'aimerai rappeler le reportage réalisé en 2009. Une série d'interviews réalisés auprès des dealers aux Pâquis et j'avais mis en évidence un élément important, c'est que la plupart des dealers sont des NEM (non entrée en matière) dont le séjour en Suisse est refusé et qu'on laisse vivre dans le pays  sans aucuns moyens.

La meilleure façon de réduire le deal dans les rues, c'est de s'assurer de travailler avec une certaine cohérence, lorsqu'on jette des mineurs dans la rue, sans ressources, il ne faut pas s'étonner de les voir se débrouiller comme ils peuvent et on les aurait préférés assis sur les bancs d'école plutôt  qu'autour d'une école.

 

Une meilleure politique d'intégration et une meilleure lutte contre la discrimination participeront  à la diminution du deal, CQFD et pour conclure : Osons le débat !

 

Deal qui peut ! Billets dans l'ordre de publication

http://paquis.blog.tdg.ch/archive/2009/11/20/deale-qui-pe...

http://paquis.blog.tdg.ch/archive/2009/11/21/deale-qui-pe...

http://paquis.blog.tdg.ch/archive/2009/11/27/deale-qui-pe...

http://paquis.blog.tdg.ch/archive/2009/11/28/deale-qui-peut-les-balafres.html

http://paquis.blog.tdg.ch/archive/2009/12/13/deale-qui-pe...

http://paquis.blog.tdg.ch/archive/2009/12/18/deale-qui-peut-du-gourbis-aux-paquis.html

 

 

 

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03/06/2018

Le pain du pauvre

IMG_1764.jpgRouen,  22h – Devant la belle gare de Rouen construite dans un style Art Nouveau et qui date de 1928 se gare la camionnette du Samu social. Des personnes l’attendent déjà de pied ferme depuis plus d’une heure. Des sandwichs, du café et du thé seront distribués gracieusement aux SDF.

Les bénévoles dont une qui est engagée depuis 22 ans dans cette distribution,  rayonne de joie, elle m’explique le circuit qu’ils font deux fois par semaine et les centaines de sandwichs distribués.

- Non ! Nous n’avons jamais eu de problèmes de violence, en général,  s’il y a de la bagarre c’est entre les SDF et là vous voyez le bus, il est prêt à partir. C’est simple, dans ces cas-là on s’en va et ils le savent : plus rien à manger! Et si quiconque nous menace, les sans-abri eux-mêmes nous protègent et calment le jeu. En 22 ans, je n’ai jamais rencontré de graves problèmes et la preuve, je continue avec joie et je compte bien ne pas m’arrêter.

Tandis que je discute avec la bénévole, j’observe des sans-abris remercier longuement les personnes qui leur distribuent la nourriture et les féliciter pour leur travail d’humanistes ; des réfugiés portent la main à leur coeur en le tapotant pour montrer qu'ils sont touchés et reconnaissants, un groupe assis sur le trottoir  après avoir mangé joue avec un presque chiot en imitant la grosse voix de la police qui les fouille.

- Cherche ! Cherche ! le chien un peu fou leur mordille les pieds et tous de rire.

Un homme plutôt bien mis, la cinquantaine, s’approche de nous, il tient serré fort contre lui un yaourt, un morceau de pain et un sandwich qu’il a récupérés de la distribution. Il raconte sa vie,  en quelques traits, je l’écoute attentivement, surprise de voir que « la normalité » peut, elle aussi, conduire à la précarité.

Un amour intense avec Joëlle, une des premières femmes à avoir fait le Paris-Dakar, lui de métier est illustrateur, mais on n'en vit pas de ce métier-là. Il a de ses propres mains construit leurs trois maisons. Joëlle meurt d’une crise cardiaque. Non mariés, les parents de la femme saisissent tout et laisse l’homme sur la paille et lui confie les frais de l’enterrement dans son propre caveau, là où il rejoindra sa bien-aimée, plus tard. Lui explique .

- Parce qu’ils n’auraient pas hésité à l’incinérer, ça aurait coûté moins cher et moi, je ne l’ai jamais entendu dire que c’est ce qu’elle souhaitait, alors elle est dans mon caveau familial et elle m'attend.

L’homme quelques mois plus tard après ce décès et qui travaillait comme un fou à raison de 18 heures sur 24, en qualité de technico-commercial avec l’obligation de vendre 60 remorques par mois, fait à son tour, un arrêt cardiaque et se retrouve dans le coma. Puis, c'est la chute; la déchéance par le chagrin, la perte de l’emploi, la maladie, le jette dans la rue.

Il continue tout en parlant de son amour, à serrer plus fort le pain contre lui, comme s’il se souvenait d’avoir serré la vie contre ce corps devenu frêle. Il raconte tout ceci avec une belle dignité. Il déclare avoir trouvé enfin une chambre chez une assistante sociale qu’il peut occuper contre petits travaux.

Et il continue à parler de cette femme merveilleuse qu’il aimait et admirait tant . L’amour de sa vie.

Tout en l’écoutant, je songe au fait que même la normalité peut conduire à la rupture, mais c’est une « normalité » entachée de violence ; un employeur qui presse au maximum le citron, un statut de couple non-marié qu’on finira par stigmatiser, un homme sensible qui ne semble ni drogué, ni alcoolique, mais pour qui trop aimer a suffi à lui faire perdre tous les repères lorsque l’être aimé s’en est allé.

IMG_1765.jpgLe bus s’éloigne. Tout ce petit monde un brin interlope,  en quelques secondes,  se disperse. Je reste plantée, seule, devant cette gare, en réfléchissant à la folle marche du monde et conclus qu'il ne fait  pas bon être sensible dans ce monde où la normalité n'a jamais été gage de justice et d'équité et que chacun de nous pourrait devenir cet homme-là. Il suffit d'un accident grave dans le parcours de vie. Il ne reste dorénavant que notre empathie à offrir, à des gens dont le parcours aurait pu être exemplaire et pour qui ça n'a pas suffi.

 

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28/05/2018

L'aventure argentique

IMG_1358.JPGPhilippe Ledru, ancien photographe pendant 25 ans, à l’agence Sygma,  balaie d’un geste les problèmes qu’il a eus à récupérer son stock photos lorsque l’agence de photo-journalisme est vendue en 1999, à Corbis, société dirigée par Bill Gates plus tard revendue à Unity Glory, filiale de Visual China qui finira par conclure un accord avec Getty Images.

C’est alors la valse des archives, un fonds de plusieurs millions de photos  à la dérive, des milliers  d'entre elles perdues. Des photographes qui avaient quasi un statut d’indépendant avec des droits d’auteur protégés au cœur de l’agence Sygma s’associent et décident de se battre pour récupérer leurs clichés.

Après 12 ans d’âpres luttes et de procédures sans fin, Philippe Ledru parvient à récupérer 5m3 de photos, soit un camion.

Mais il ne veut plus en parler, du reste, ils ont tous signé un accord dans ce sens « on ne parle plus de cette affaire, tout a été réglé! »

Il reste quoi ? Il reste la mémoire photographique pour celui qui parle de l’argentique avec une certaine nostalgie.  Les clichés inédits de Simone Weil dans son ouvrage préfacé par Badinter « Mes combats »   sont signés Ledru. Un prochain ouvrage  à paraître et plus intimiste avec la collaboration de la famille seront aussi de son cru, celle qu’il connaissait si bien l’a laissé approcher dans cette sphère personnelle que seul un ami peut franchir.

Quel mémoire photographique ? Un instant inoubliable lorsque David Bowie à Cannes, le vire quasiment, sa cigarette à la main, une expression immortalisée entre l’amusement et l’agacement.

Philippe Ledru soutient qu’autrefois, on ne shootait pas à l’aveugle, mais il fallait se préparer à saisir une expression, un geste, un moment unique, l’argentique exigeait un travail soigneux et bien préparé, il fallait longuement cadrer son sujet. A Cannes, ce photographe des stars parvenait à les sortir discrètement de l’hôtel par les discrètes portes de service pour les faire poser dans un jardin, sur des escaliers, à l’abri des regards et de l’hystérie des foules. Aujourd’hui, c’est impossible ! Les stars sont prises au piège, des barrières partout, des gens qui photographient avec leur portable,  à tout va.   Cette vie filmée en permanence a banalisé l’image. Des caméras de surveillance partout, bientôt des drones-filmeurs, et se demander quels sont les moments de la mémoire dans ce flux ininterrompu d’images, qui va décider de l’instant historique d’un cliché ?

- Discours d’ancien combattant ? lui demandé-je. Il me répond, très fier pour celui qui « a couvert le Liban »  : -  j’assume entièrement  !

On subit une globalisation de l’image, il n’y a plus de moments exclusifs, les images sont banalisées jusqu’à l’infini. La distance n’existe plus et c’est elle sans doute qui faisait la force d’une photo, la puissance d’une image, la distance nécessaire à la réflexion.

Tandis qu’il me raconte ceci, il se retourne et voit sur son stand du Carrousel du Louvre où sont exposées ses photos dont celles de David Bowie, des personnes photographier ses œuvres au moyen de leur portable et il les interpelle; il leur  explique les droits d’auteur, le travail à respecter et s'explique, ses photos seront reproduites par milliers sur les réseaux sociaux et comment les récupérer, ensuite. Voilà ce qu’est devenue la photo, dit-il, des reproductions aveugles à l’infini et on ne sait plus en reconnaître l’auteur. On ne peut plus remettre une photo dans son contexte et pourtant le contexte est essentiel pour comprendre une photo et la situer dans son temps.

De l’argentique au numérique, de l’exception à la consommation de masse. Le numérique va-t-il détruire la photo, effacer  la mémoire, brouiller les pistes ?

 

 

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26/05/2018

Carrousel du Louvre - Strass et champagne

IMG_1345.JPGMonter et tenir  un stand au Carrousel du Louvre,  c'est sportif. Arriver par les sous-sols du Louvre où 200 exposants se préparent à accrocher leurs tableaux, transporter le matériel puis commencer à accrocher et à chacun son style; nos voisins du stand d'à côté sont des artistes chinois, ils se mettent en mode méditation devant le mur blanc, puis inspirant profondément, prennent une toile et la posent en un geste sacré, puis ils mesurent à l'aide d'un niveau la ligne parfaite tandis que nous plus classiques, on penche la tête et on suggère, un peu plus haut à droite, très légèrement, encore un pouce à gauche plus bas. . Plus loin, un artiste genre rasta, mange son sandwich au thon légèrement dégoulinant d'huile en  observant le regard perdu dans le vague, le mur, le tout semble totalement le dépasser, il est affalé sur sa chaise les jambes tendues devant lui.

Puis, il y encore d'autre artistes comme qui dirait un peu hagards dans cet endroit immense : tiens il y en a un qui sort des toilettes pour femmes et qui regarde longuement le panneau  en se demandant comment il a pu rater ça. 

Le vernissage est pour 19h, une longue queue de gens trépignent à l'extérieur, on entend les bouchons de champagne sauter, notre artiste Jacques Strauss est resté à l'hôtel se reposer, on va devoir se débrouiller pour accueillir les curieux parmi lesquels, des courtiers d'art, des galeristes dont un qui se demande comment on vend d'habitude et là on est fier de lui dire :

-Alors vous savez, nous,  on organise des portes ouvertes dans l'atelier du peintre une à deux fois par an et on s'y bouscule.

Un jeune agriculteur bio passionné de peinture admire  les oeuvres bouche bée, les gens déambulent un verre de champagne à la main, une amie artiste explique le symbole du Golem que nous expoosons: " en hébreu la vérité c'est emet אמת si vous enlevez le aleph la première lettre, souffle de vie,  vous aurez מת met qui signifie mort". Les curieux hochent la tête impressionnés par les explications savantes. Un homme déjà ivre tangue devant les peintures, le nez presque collé contre la toile,  adroitement on lui suggère de reculer pour mieux observer les perspectives et il y a celui qui drague, il se plante à un cm de votre visage et d'on ton langoureux vous sussurre:

-C'est vous l'artiste? Après vous avoir écouté, il vous complimente : Vous défendez quand même bien les couleurs du peintre!

Des femmes magnifiques déambulent,  longues et légères,  titubant sur leurs talons aiguilles, quelques observations entre artistes chuchotées  nous parviennent. 

-T'as vu ces croûtes immondes?

Devant notre stand, un photographe est prêt à me raconter comment il a sauvé des archives photos  de l'agence Sygma lorsqu'elle a été vendue, celui qui "a couvert le Liban" m'a promis de décrire dans le menu détail ce sauvetage. Puis, je tenterai plus tard,  encore une fois, aujourd'hui, de parler avec nos voisins artistes chinois qui sont timides dès que vous approchez, ils plongent la tête sur leur Iphone ou alors vous photographient sans relâche.

On attend plus de 100'000 personnes, tourne, tourne, le Carrousel.

 

suite .....à venir

 

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