26/04/2017

Monserrate, le chemin de croix

1912970758.JPGBogota - Me proposer le Cerro Montserrate un vendredi saint aurait dû me mettre la puce à l'oreille.  Situé à 3152 mètres, il est l'équivalent du Salève pour les Genevois mais avec une basilique au sommet, la basilique du Señor de Monserrate.
On peut y monter soit en téléphérique, soit en funiculaire, dans tous les cas deux heures d'attente, au minimum, pour ce jour-là.  Des milliers de gens se bousculent, achètent des bougies, des chapelets, des statuettes, il s'agit d'un véritable pèlerinage, sous la pluie.
Dans la longue file, j'observe le lendemain de mon arrivée, les bogoteños, les jeunes filles à peine âgées de 16 ans et déjà mères, - il paraît qu'elles croient se réaliser comme femmes en enfantant – la petite indienne qui le visage impassible, un poncho coloré sur les épaules et mesure à peine 1m40,  dépasse la queue en regardant droit devant elle comme si elle était seule, sourde et aveugle, malgré les récriminations, elle avance, coûte que coûte, déjà en lien direct avec les saints. Des clins d'œil malicieux d'hommes joyeux, un dernier petit péché avant le pèlerinage à la basilique.
On m'offre une bougie à trois couleurs, pour l'amour, la santé et la richesse. Arrivés au sommet,  avancer tient du miracle, des enfants hurlent, des chiens aboient, des femmes tiennent désespérément leur enfant par la main afin de ne pas les perdre dans la foule. Impossible de s'approcher de l'autel. Le curé s'essouffle dans un micro grésillant "silencio, silencio por favor ", sa voix est absorbée par le flux constant, les bousculades. Il est vain de croire allumer  la bougie reçue.
On décide alors de redescendre la montagne à pied par les petits sentiers, pour éviter à nouveau deux heures d'attente. Mais la foule est aussi dense, inutile d'essayer de regarder où on met les pieds, on n'y voit rien, de la boue épaisse et glissante sous les chaussures alourdissent nos pas, il faudra trois heures d'effort intense pour parvenir en bas.  Des policiers observent le spectacle de cette rivière humaine, des enfants sur les épaules pleurent. Une femme enceinte a trébuché, les ambulanciers se préparent à l'emmener mais se frayer un passage est un véritable gymkhana  tant le flux est compact. La police montée exhibe ses chevaux, magnifiques pur sang,  agacés par cette masse en mouvement;  je sens les longs cils du cheval me caresser la joue, incapable de m'en écarter, son haleine chaude sur mon visage me donne le vertige.
Je sens déjà les cloques me brûler les pieds, les joues en feu, à cela s'ajoute le décalage horaire, six heures en moins n'arrange rien. On me félicite pour toute ma peine, c'est bon, le péché s'exhale, il sort par tous les pores, il suinte. Enfin, je comprends qu'il s'agit d'un pèlerinage, moi qui pensai faire une promenade du type montée au Salève.
Nous faisions partie des 77'000 personnes à gravir et descendre le Montserrate.

Un vendredi saint qui avait toutes les allures de l'enfer.

 

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25/04/2017

"Los pobrecitos venezolanos" - "Les pauvres petits Vénézuéliens"

venezuela.jpgBogota - Dans le parc Usaquén, un groupe de jeunes avec leur sac à dos parlent fort et rient. L'amie avec qui je marche me demande si j'ai reconnu-là, les Vénézuéliens, identifiables à leur accent.  Certains dorment dehors dans des sacs de couchage, d'autres visages attristés fixent le sol.
Plus de 1.200.000 Vénézuéliens fuient la plus grave crise qu'ait connue le pays, parmi eux de nombreux Colombiens d'origine ou binationaux qui autrefois échappaient au conflit armé et qui reviennent pour échapper à un autre mal, la faillite d'un pays tout entier et son lot de misère.
Et les Colombiens de rappeler qu'eux aussi ont émigré vers d'autres pays , presque 5 millions à l'étranger dont une grande partie aux Etats-Unis.
Les 2'200 kilomètres de frontière ont créée des synergies, des familles se partagent entre les deux pays, les relations avec ce pays voisin sont très fortes depuis toujours.
Et les Colombiens se lamentent "¡ pobrecitos!, à notre tour de les aider, ils ont aussi su nous tendre la main lorsque nous en avions besoin. Enfin, c'est l'occasion de leur montrer notre reconnaissance.
Je suis étonnée et vérifie cette générosité jamais démentie par personne. "Ils viennent chercher du travail !C'est normal pobrecitos , leur pays est en faillite!" Et de demander :"Vous avez peur pour vos emplois ?"- Pas du tout ! Les Vénézuéliens n'avaient pas peur de nous lorsqu'il fallait nous tendre une main secourable.
Toutefois, de nombreux Vénézuéliens vivent de façon clandestine et ne s'annoncent pas aux autorités de peur d'être renvoyés vers leur enfer. Les associations demandent à ce qu'on puisse leur délivrer un visa humanitaire qui leur permettrait d'accéder à tous les services sociaux et leur garantir un minimum vital. Des écoles ont été accusées d'avoir accepté des enfants de clandestins bien que l'article 100 de la Constitution colombienne confère aux étrangers le même droit qu'aux Colombiens.

Cette générosité me paraît magnifique et d'imaginer les Genevois tendre une main secourable à leurs voisins frontaliers avec qui ils partagent 110 km de frontière commune et qui seraient en grande difficulté m'interpelle, lorsqu'on entend tout ce qu'on entend. Mais sans doute, des circonstances particulièrement graves comme celles de la crise au Vénézuela, où on y meurt de faim, pourraient donner l'occasion à de meilleurs sentiments que la perpétuelle guéguerre de voisinage.  Assurément, on découvrirait une générosité insoupçonnée en temps de paix.

Pobrecitos!

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24/04/2017

L'art aborigène, larmes indigènes

DSC00107.JPGGisèle Gygax explique avec enthousiasme en quoi réside l' art aborigène d'Australie qui consiste à faire tomber d'un mince bout de bois,  des gouttes rondes et pleines faites de pigments autrefois naturels. Chaque couleur représente un élément de la nature.
Les grandes fresques sont non seulement une peinture, mais plus encore; les aborigènes entrent en dialogue et communiquent avec l'esprit de leurs ancêtres, ils racontent les aventures de la création du monde, de la terre sur laquelle ils vivent, ils laissent des signes, préviennent, racontent un événement, y parlent de la nature. Lieu de transmission, le dessin prend des fonctions multiples, entre autres, il permet de toucher du doigt le monde invisible.
A moins d'y être autorisé, pour ne pas devenir un voleur d'esprits, on ne reproduit pas un dessin qui est un concentré de symboles sacrés et uniques.
Gisèle Gygax sur qui le pinceau du temps semble être resté suspendu sur un visage encore presque adolescent, raconte cette rencontre magnifique avec un peuple qu'elle admire et qu'elle a appris à connaître et à respecter.
De Montmartre à l'Australie, la Parisienne de la distance, n'en a fait qu'une bouchée. Durant deux ans, de 2013 à 2014, elle a eu la chance de vivre avec une famille aborigène au centre d'une réserve à Broome WA, dans une caravane. Assise par terre, dans un grand hangar à avions proche de la communauté, elle peignait avec Evie qui lui permit de reproduire leurs figures sacrées. Entre décollages et atterrissages, elle retrace les formes mystérieuses, découvrant une culture si proche de la nature, en symbiose avec elle.

Mais tu sais, ce qui m'a le plus interpellé, me dit-elle  avec prudence et en murmurant comme pour ne pas réveiller cette nostalgie d'un autre temps : "c'est la tristesse au fond de leur regard, les aborigènes sont tristes même si leur peinture est vive et colorée, il y a quelque chose de douloureux au fond d'eux."

Une exposition à ne pas manquer :
A l'art dans l'R du 27 avril au 14 mai 2017.
Rue Goetz-Monin 10
1205 Genève

 Vernissage le jeudi 27 avril de 18h à 21h.

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08/04/2017

Les Réverbères de la mémoire (3) – Hrant Dink

4264838968.jpegLe 19 janvier 2007, Hrant Dink est abattu de trois balles dans la nuque alors qu’il quittait les locaux de la rédaction du premier hebdomadaire turco-arménien Agos,  créé par lui, à Istanbul. Sous le drap maculé de sang, une mémoire assassinée, tandis que certains se moqueront de sa chaussure droite trouée et qu’on voit en premier plan sur toutes les photos de presse.

 

hrant dink,les réverbères de la mémoireCette chaussure est devenue le symbole de celui qui arpentait l'histoire, en long et en large en quête de mémoire, celui qui allait des uns aux autres comme un « berger qui surveillerait ses moutons » s’assurant que tout le monde suive son parcours vers la paix, Arméniens et Turcs. Il explique, démontre, interpelle, dénonce, convainc, rassure, insiste tout en répétant inlassablement, tout en s’adressant à la conscience des hommes.

Dans « Deux peuples proches, deux voisins lointains », Hrant Dink ose penser la paix en s’appuyant sur la mémoire commune : "Nous avons vécu très longtemps ensemble sur ces terres, nous avons une mémoire commune. Cette mémoire commune, nous l’avons divisée en mémoires monophoniques. Nous ne jouons , les uns les autres, que les accords que nous connaissons. Pourquoi ne pourrions-nous pas reconstruire notre mémoire commune en transformant le monologue en dialogue ? »

La terre elle aussi a une mémoire, cette Anatolie travaillée durant des milliers d’années, une terre retournée, sur laquelle on a semé, construit, espéré, ce peuple travailleur et loyal auquel le monde a oublié de montrer de la compassion; ce peuple qui a mis sa peine sur le dos et la porte avec fierté où qu’il soit;  peuple déraciné, arraché à la vie et à la civilisation qu'il avait créée. Et Hrant Dink de se souvenir de ce vieil homme sommé de quitter ses terres qui prit le temps de réparer sa planche à battre les céréales, disant à son petits-fils : » Attends un peu, quelqu’un viendra sûrement un jour faire la récolte . »

Remettre en marche l’horloge du temps et arrêter de faire croire que c’est en s’asseyant à l’envers sur un cheval que l’on bat qu'il avancera à reculons, comme l’histoire, il avancera droit devant lui. En aucun cas, on n’avance en reculant.

Hrant Dink, la mémoire assassinée, Hrant Dink, le journaliste, héraut de la paix, héros courageux de la liberté et de la vérité que l’on a voulu condamner au silence, mais la mémoire, elle ne s’efface pas, les criminels ont tenté en vain de la rayer , imperturbable, elle continue à planer au-dessus de tout, immuable et éternelle.

Paix à la mémoire de Hrant Dink, assassiné le 19 janvier 2007,  par un nationaliste turc.

 

Ce billet s’inscrit dans la série « Les Réverbères de la mémoire » oeuvre de Melik Ohanian, Mémorial du génocide arménien  que nous attendons depuis plusieurs années au Parc Trembley, à Genève, sur fond de pétitions anti-installation, tandis que d’autres éclairages proposés par des auteurs tels que Hrant Dink nous offrent une lumière avec autant de nuances contrastées sur une mémoire arménienne infinie.

 

 

Deux peuples, deux voisins lointains - Hrant Dink- Actes Sud , 2009

 

Prochain auteur  : Roland Godel - Dans les yeux d'Anouch

01/04/2017

Les Réverbères de la mémoire (2) - Harry Koumrouyan

Unknown-2.jpegLes écrivains sont aussi les réverbères de la mémoire. Il y a les réverbères du parc de Trembley, oeuvre de Melik Ohanian,  que nous attendons depuis plusieurs années, sur fond de pétition anti-installation, tandis que d’autres éclairages proposés par des auteurs nous offrent une lumière avec autant de nuances contrastées sur une mémoire arménienne infinie.

Harry Koumrouyan dans son œuvre « Un si dangereux silence » lève un voile sur ces oscillations perpétuelles ; dire, ne rien dire, susurrer, murmurer, oublier, se souvenir. Les survivants de la fratrie Simonian tentent en vain d’oublier la mort des parents massacrés, l’éclatement familial après le génocide qui démarre un 24 avril 1915, date à laquelle 600 notables arméniens sont assassinés sur ordre du gouvernement.

Anoush, fille du réfugié Aram installé à Genève et transformé en riche bijoutier, veut qu’on l’appelle Anna, de Simonian à Landolt, le tour est presque joué. Joseph fils de Anna et petit-fils de Aram, jeune violoncelliste,  consigne dans son carnet bleu les secrets de famille. Entre Genève et New-York, une histoire qui se construit et se déconstruit, avec en arrière-fond, la tragédie arménienne que chacun traite à sa manière, entre déni et quête douloureuse. «On est à la fois de partout et de nulle part. La famille Simonian s’est habituée à l’immigration. Au départ, c’était la survie ; ensuite, on choisit. On a une valise prête dans le couloir ; on n’attend pas d’être chassé pour partir. » 

Comme un tâtonnement dans l'obscurité, le conteur Koumrouyan dont on sent le récit en héritage, dévoile, esquisse, revient à la charge, recommence, puis abandonne à nouveau pour mieux ressurgir. Pareil à une vague, il s’éloigne et revient, tout au long des 274 pages du livre, sur un événement dont on ne cesse de palper les contours dans une nuit obscure, mais avec l’urgence, avant tout, de ne jamais oublier. Mehmet ottoman auquel a renoncé Anne malgré l’amour qu’elle lui porte et qui ignore encore être arménien par sa grand-mère est lui aussi englué dans l’histoire : « c’est lourd et ça poursuit .»

Et à notre tour de voir surgir un miroir déformant étrange et de s’interroger : où et comment s'est tapi le monstre? Sous quelles formes nouvelles va-t-il surgir et frapper? Quelles questions se posent-ils, eux en face,  les descendants des génocidaires ottomans ? Y-a-t-il aussi une quête à laquelle ne peut échapper de leur côté, la lignée des bourreaux ? Nombreux sont ceux aujourd’hui qui réalisent avec stupeur être les descendants d’une chrétienne d’Arménie arrachée à sa famille; réduite à l’esclavage et convertie de force. La mémoire turque est-elle, elle aussi liée à ce dangereux silence transformé en chape de plomb;  un silence pesant qui plane pareil à un vautour aux larges ailes noires tournoyant presque immobile au-dessus d'un charnier encore frais.

Et l’amour « des fiançailles ottomanes » impossibles de poursuivre :

  • Le génocide c’était y à 100 ans, mais on dirait que c’était hier. Il ne nous lâche pas.
  • Quand on nie les faits, qu’on les refuse, on ne les efface pas. Bien au contraire. On les fait vivre. On a tué une population et on voudrait par le silence, la tuer une seconde fois. C’est impossible. Les preuves des événements existent ; il faut le courage de les regarder, de les accepter puis de dire la vérité. A ce moment-là, la paix reviendra. Peut-être.

 

100 ans dans l’histoire, ce n’est rien, c’est hier et on n’oublie pas. Les silences sont devenus éloquents !

 

Harry Koumrouyan – Un si dangereux silence – Les Editions de l’Aire, Vevey, 2016

L'auteur est né à Genève.  Licencié ès lettres, il a fait sa carrière au département genevois de l'instruction publique. Un si dangereux silence est son premier roman. 

 

Prochain billet - Hrant Dink ou la mémoire sacrifiée

 

 

 

17:38 | Tags : harry koumrouyan, les réverbères de la mémoire, arménie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

25/03/2017

Les Réverbères de la mémoire (1) - Valérie Toranian

Unknown-1.jpegL’œuvre artistique de Melik Ohanian qui consiste en neuf « Réverbères de la mémoire » supposés prendre place dans le parc de Trembley,  à Genève,  sont déjà plantés dans ma conscience.  En août 2016, à l’aéroport de Moscou dans la file d’attente durant le contrôle de police se tient derrière moi une jeune arménienne qui poursuit son voyage vers Erevan en Arménie, moi vers Ulan-Bator en Mongolie. Nous parlons de Genève, je lui mentionne le projet des « Réverbères de la mémoire », son visage soudain attristé par le refus dont elle a pris connaissance par la presse, elle-même se trouvait alors à Genève. Je lui fais la promesse de soutenir ce projet pour la mémoire arménienne, pour la mémoire des exilés, pour la mémoire des oubliés. Une promesse lâchée alors que nos mains se frôlent rapidement tandis que nous nous dirigeons vers nos portes d’embarquement respectives.

Je pensai alors publier un témoignage du génocide arménien par réverbère. Comme si les fantômes de cette mémoire oubliée avaient décidé de m’aider, je reçois l’œuvre de Valérie Toranian « L’étrangère » puis deux semaines plus tard, « Un si dangereux silence » du Genevois Harry Koumrouyan. Les voilà mes récits, ils me sont tendus sur un plateau par une main invisible d’une puissance mystérieuse. Les écrivains sont aussi, eux,  des réverbères de la mémoire. 

Un récit par réverbère, à commencer par celui de Valérie Toranian.

L’auteure témoigne par la voix de sa grand-mère arménienne qui fuit le génocide. Une œuvre qui fait mal, un récit qui ébranle parce qu’il évoque des images insupportables de ces longs convois d’Amassia en juillet 1915, composés de charrettes d’enfants mourants, d’hommes âgés, - les jeunes ont été emmenés pour être exécutés - , et de femmes veuves, de mères dont les enfants ont été réduits en esclavage par les Turcs et dont les filles certaines à peine pubères, ont été violées. Une fuite vers l’impossible alors que les voisins, les amis d’autrefois, des Turcs sont déjà installés dans leur maison, à vider les tiroirs, voler les bijoux, les habits, les Arméniens à peine chassés de chez eux voient déjà l’ennemi s’installer dans leur vie, mais plus que des voleurs d’objets, les prédateurs turcs sont devenus voleurs de mémoire car il a fallu tout laisser, tout abandonner derrière soi. La seule chose que Aravni arrive à conserver, c’est le diplôme d’ingénieur de son mari exterminé dans un camp. Un diplôme devenu talisman qui prouve qu’ils n’ont pas été transformés en bêtes, qu’ils sont encore des humains que les Turcs ont échoué à les réduire à néant, ce diplôme exhibé devient un acte de résistance.

Et cette scène obsédante de femmes épuisées quasi mourantes, devenues incapables d’allaiter leur enfant qu’elles déposent au bord d’une rivière comme autant d’offrandes et s’en vont. Dans la nuit, à quelques kilomètres de là, les mères peuvent encore entendre des miaulements, des cris, leurs enfants déchiquetés par des crocs sauvages.

Une mémoire devenue nôtre et qui nous interpelle. Plus d’un million d’Arméniens qui périssent et nous, nous tremblons à l’idée de planter des réverbères dans un parc, soucieux de ne pas incommoder les riverains qui signent des pétitions pour ne pas être troublés dans leur confort. Mais ces fantômes, écoutez-les ! Ils nous supplient, ils viennent éclairer notre ignorance, notre indifférence, notre aveuglement. Ils  s'étonnent de nous voir baisser l’échine devant les Turcs qui refusent de reconnaître le génocide et du coup empêchent quiconque de faire ce travail de mémoire.

Et de se demander comment un pays qui a commis un tel génocide, d’une telle ampleur continue à s’enfoncer dans un déni provocateur et qui les empêche aussi d’évoluer, en fin de compte, et pour preuve il suffit de voir vers quelle dictature s'engouffre la Turquie. Et nous de participer au silence qu’ils nous imposent, et comme des lâches nous soumettre.

 

Valérie Toranian : L'étrangère - Collection J'ai lu / Editions Flammarion , 2015 

 

"Réverbères de la mémoire" déjà cités dans mon billet  Devenir chamane et se souvenir 

 

 

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18/03/2017

La pêche

images.jpegEn Roumanie, à Timisoara, une grand-mère reçoit par un bel après-midi son petit-fils, la prunelle de ses yeux, un enfant choyé, unique, enfin, celui qui raconte.

La large cour intérieure, méditerranéenne, tranquille et ensoleillée, est circonscrite de plusieurs maisonnettes fatiguées par le passage du temps et des saisons, collées l’une à l’autre. Ici et là, quelques maigres carrés de légumes et fleurs. Seul au milieu, un petit pêcher.

L’enfant, quant il ne court pas partout quand il ne fouille pas les anciens coffres de jeunesse de son père, écoute les récits de sa petite grand-mère. Comment le grand-père, haut fonctionnaire, un homme d’une intégrité absolue, bien que préfet de préfets, n’ait jamais cherché posséder plus qu’il ne fallait pour vivre. Comme de coutume dans cette culture des Balkans, il aurait pu profiter de sa situation privilégiée pour amasser biens et fortune. Peu importe qu’on n’ait rien aujourd’hui. La famille est une longue lignée de gens honnêtes et traditionalistes, peu matérialistes, l’honneur et la moralité dans l’âme et dans le principe. La dignité est ce qu’on a de plus précieux.

Tandis qu’il écoute attentivement les récits de cet héritage de dignité, l’enfant admire de loin, l’unique pêche hâtive, si tentante sur le jeune arbre du milieu de la cour ; elle semble lui faire de l’œil. Sa grand-mère ne peut pas manquer d’observer qu’il meurt d’envie de manger cette pêche. Mais il comprend, c’est la pêche d’un voisin.

Le soir, à table, le fruit de la tentation est soudainement là, devant lui. La grand-mère, dépose l’objet tant désiré sur une petite assiette blanche; une pêche tendre, douce, juteuse, d’un beau rouge orangé.

Une voix forte résonne dehors dans la cour, d’un homme fâché: Qui a pris ma pêche ? Les voisins sortent de chez eux voir de quoi il en retourne. Grand Maman aussi. L’enfant l’entend dire qu’elle n’a rien vu.

Quand la vieille femme revient, la pêche est toujours là, énorme, belle, un sacrifice sur sa petite assiette. Il la prend et la mange, religieusement, avec enthousiasme, avec délice, avec respect, jusqu’au noyau.

Il n’a jamais mangé une pêche aussi chèrement payée, de sa vie.

 

Merci à Ioan de nous avoir offert cette magnifique histoire comme le plus beau fruit du monde.

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05/03/2017

Le diamant

diamant-brillant-rond-008-carat-f-si2-a-vendre.jpgPlongée dans les pages du livre « L’étrangère » de Valérie Toranian qui est un hommage à sa grand-mère arménienne, un souvenir lumineux me revint des méandres d’une mémoire surchargée;  celui de ma propre feue grand-mère et d’une journée d'été au Château de Chillon. Un souvenir qui m’emplit de joie et un peu de honte, il est vrai, une honte si malicieuse et si riche en scènes émouvantes.

Par une belle journée d’été, alors que j’avais onze ans et récemment arrivée de Tunisie,  ma grand-mère m’emmena visiter le Château de Chillon. Je restai stupéfaite devant cette masse sombre et grise qui contrastait avec le bleu roi du lac. Un flot continu de gens, des touristes bruyants s’agitaient dans tous les sens auxquels venaient s’ajouter des hordes de classes se déversant de bus surchargés; les enfants couraient avec leur sac rebondissant à chaque pas sur leur dos. Parmi eux tous, je vis une femme avec une jaquette en strass et ses petites pierres brillantes qui rutilaient sous un soleil d’été retenant toute mon attention. Je vis qu’elle en perdît un, je le pris, le retins un instant dans mes mains et le tendis à ma grand-mère en criant victorieusement : »Mami, j’ai trouvé un diamant ! » . Avec son accent légèrement mâtiné de suisse-allemand, elle s’exclama, « il est trrrès, trrrès beau ! ». J’observai, non que dis-je, je scrutai sur son visage l’émotion grandissante à la vue de la pierre scintillante. Elle jura par tous les cieux que j’étais une enfant envoyée du ciel et que vraiment je méritai immédiatement une glace. Tandis que je la dégustai tranquillement, la gourmandise plus forte que la culpabilité, goûtant d’abord la fraise rouge avant de m’attaquer au blanc-crème vanille en faisant attention de ne pas mélanger les deux couleurs.  Debout devant le kiosque en bois, je vis ma grand-mère sortir son mouchoir blanc en fin tissu brodé parfumé et emballer précautionneusement la minuscule pierre.

C’était étonnant combien je me repaissais de cette joie aux mille facettes.  Sur son visage, je voyais défiler des paysages tantôt lumineux avec une pointe d’interrogation, puis passer à un clair-obscur d’une hésitation chargée d’espoir, s’ensuivait alors un large sourire qui ouvrait le rideau rouge sur ses petites dents scintillantes, la couleur de ses yeux qui oscillaient entre le vert, gris et bleu semblaient avoir gardé la pureté du diamant. Une sarabande de sentiments contradictoires dansaient sur ce visage et m’offraient un tableau unique de sentiments; un visage aux prismes kaléidoscopales et tout ça parce que je lui avais tendu un petit caillou. En même temps, je savourais une victoire sur ma capacité à créer une telle rivière d’émotions confuses.

Mais un doute terrible surgit, et si la dame repassait devant nous avec sa jaquette en strass ?  Il est certain que ma grand-mère s’en apercevrait aussitôt. Je la retins alors indéfiniment dans la cellule obscure du prisonnier Bonivard où les chaînes visibles cliquetaient encore à mes oreilles. Ma grand-mère me tirait par le bras pour sortir de cet antre froid et humide et de conclure que j’étais trop sensible !

Deux semaines après, alors que je dégustai un sirop d’orgeat chez elle, elle soupira en me tendant le petit caillou et lâcha que ce n’était pas un diamant après l’avoir fait analyser chez un gemmologue. En sirotant patiemment mon sirop, je voyais la tristesse aussitôt balayée par une joie immense au souvenir de la journée au Château de Chillon au moment où elle y croyait encore, et de constater que le souvenir du bonheur appelait une nouvelle fois le bonheur.  

Ainsi va la valse des sentiments. 

 

Une journée où je sortis ma palette de couleurs pour marquer les nuances de la couleur des sentiments. 

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02/03/2017

Fumer un joint sans foin

IMG_2607.JPGEn Tunisie, se discute la dépénalisation de la consommation de cannabis (Zatla) . Une loi de Ben Ali  promulguée en mai 1992, appelée "loi 92-52" en phase d'être abrogée permettrait de faire de la place dans les prisons surchargées à ceux qui doivent y être, c'est-à-dire les vrais criminels. Ces jeunes fumeurs incarcérés représentent un tiers de la population carcérale. Même le papier à tabac est un prétexte à emprisonnement car forcément pour la police, on ne peut que rouler un joint avec. Autre phénomène plus grave, un jeune rentre en prison pour un joint et en ressort totalement enfumé par la propagande religieuse des radicalisé qui s'y trouvent. 

Il n'y a pas de fumée sans feu, force est de constater que les prisons sont les premiers lieux de radicalisation. Des milliers de Tunisiens sont actuellement en prison et peuvent être incarcérés durant un an et devoir payer 1000 dinars. Un jeune qui se retrouve à frayer avec de vrais criminels ou des radicalisés tout ça pour avoir tiré sur un pétard ce qui revient à dire que dépénaliser le cannabis c'est lutter contre la radicalisation des jeunes en prison. Une réflexion qui pourrait s'étendre à l'Europe où la prison pour les jeunes est un lieu de prosélytisme dangereux et de rappeler que la Tunisie compte le plus grand nombre de jeunes partis combattre en Syrie. Un lien est plausible entre les deux situations. 

La loi liberticide n'a en rien diminué la consommation, bien au contraire, 120'000 jeunes tunisiens ont vu leur vie basculer.  A fin décembre 2016, plus de 7000 jeunes avaient été condamnés dont 3000 en détention préventive.  Il serait préférable d'opter pour une prévention des addictions qu'une politique répressive qui ne résoud en rien le problème. 

Il est urgent d'abandonner cette loi qui permettait à la répression sous Ben Ali d'arrêter tout artiste opposant sous prétexte qu'il consommait de la drogue, une autre façon de réduire au silence notamment de nombreux rappeurs. 

Décriminaliser la consommation des stupéfiants  et mettre fin à la "loi fumeuse de 52" dégradante pour cesser de priver des jeunes de leur liberté, de leur avenir et de  leur dignité. 

Espérons que la Tunisie saura donner une impulsion nouvelle à ses jeunes qui même derrière leur écran de fumée continuent à rêver d'un avenir meilleur.

 

Vive la jeunesse tunisienne, elle est l'avenir du pays, n'enfermons pas cet avenir derrière des barreaux mais donnons lui des ailes. 

 

 Je reste opposée à toute forme d'addiction, elle est une entrave à la liberté car elle rend esclave.

 

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27/02/2017

Les artistes en goguette

16864964_10212708671140676_5001672556975916084_n.jpgC’est devenu un rituel, à chaque changement d’exposition à la Fondation Gianadda,  j’organise une excursion avec un ou deux artistes peintres. Après avoir réservé « une table ronde avec vue sur lac » pour y manger des filets de perche chez Jules à Margencel, à la rue des Mouettes, je passe prendre les artistes et nous longeons tranquillement la côte française en choisissant le plus beau parcours.

J’aime ces journées, car voyager avec des artistes peintres c’est sortir sa palette de couleurs et redessiner les paysages. Ils restent silencieux dans la voiture et scrutent les formes, les couleurs, la hauteur des arbres. En conduisant au ralenti, en mode contemplatif, vous sentez ces yeux qui observent qui palpent, qui évaluent, qui tâtonnent ; des croquis invisibles se dessinent dans leur imaginaire.

Et tout à coup une exclamation enthousiaste, nous arrivons au bord du lac ! Les artistes s'extasient : Ô quelle merveille, ce bleu azur, Non !Non ! Je dirai plutôt émeraude ou carrément vert bouteille. Mais les couleurs changent car le lac à chaque instant se transforme. Forel le savant vaudois en savait quelque chose lui qui a tenté de classer les teintes des lacs.

En nous installant à la table ronde, on s’exclame devant ce paysage unique et on souligne la chance que nous avons de vivre au bord d’un lac si beau. Et là, regardez en face de nous! Regardez les coteaux du Lavaux, ces pentes dorées et si douces qui plongent dans les eaux bleues. Le Jura là-bas derrière, au fond avec ses petites taches blanches, clairsemées, réparties d'un pinceau léger et rapide, elles décorent les sommets; une neige déjà en partance et qui se confond dans ce ciel un brin laiteux, Hodler serait tombé à la renverse, aujourd’hui, devant ce dégradé subtil. Le serveur nous sort de notre torpeur extatique :"Eh! les enfants, faudrait voir à pas oublier de manger et surtout de boire !"

Pendant le repas, un des artistes nous sort sa théorie des balais qui m’amuse énormément, je lui demande, à chaque fois que je le rencontre, de me la raconter,  du reste, il en a même fait un schéma. Il se fait prier mais pas trop longtemps lorsqu'il se décide, je tape des mains d'une joie tout enfantine: « Entre 10 et 20 balais tu es un jeune balai tout neuf encore difficile à manier les poils sont encore raidis, de 20 à 40 balais  tu es un magnifique balai encore neuf aux poils plus souples, et de 20 à 40 balais, les poils  commencent à partir mais ils restent encore efficaces pour les coins difficiles, de 40 à 60, te te voilà vieux balai, et après ça, tu es balai vieux, devenu le balai à planquer dans la vieille armoire avec les serpillères humides et malodorantes. A ce stade de l’histoire, nous décrivons avec enthousiasme le placard à vieux balais, tout décharnés, inutilisables, oubliés dans le noir. Par le menu détail, on décrit un balai frissonnant de terreur dans sa cellule obscure, un vieux balai qui mériterait plus de considération après tous les bons et loyaux services rendus.

Munch, Hodler et Monet, le trio promis sont enfin là, sous nos yeux. La Fondation présente de grandes toiles sur des murs rouge vermeil (quel dommage) . Munch nous laisse bouche bée ! La femme artiste devant un ciel rouge immense se demande ce qu’il a fumé ce jour-là. Et le cri ? Pas de cri à Martigny. Tout sauf le cri de Munch. Et l’auto-portrait de Munch lors de sa grippe espagnole qui a fait plus de morts que la guerre en 1918. Et de constater ma foi, qu’il avait encore quand même bonne mine, des joues rouges et replètes.

Et le tableau de Monet « Impression, Soleil levant » qui a donné son nom à l’impressionnisme, un soleil rouge-orange reflété en zigzag dans l’eau bleutée du Port du Havre, laisse songeur et nous noie dans cette brume matinale.

On reste convaincus que c’est Hodler qui a notre préférence, juste dommage que la plupart des tableaux font le tandem Hodler-Blocher car la plupart d'entre eux  appartiennent à la collection privée de Blocher. Je m’adresse aux deux artistes « dans 20 ans vos tableaux pourraient terminer entre les mains de Trump ? « « Ils secouent la tête, si on savait ce qu'il adviendra de nos tableaux, on arrêterait immédiatement de peindre ! Mieux vaut pas savoir." En peinture, il faut 100 ans pour grandir, 100 ans pour apprendre à peindre, et 100 ans pour se faire connaître et après on ne contrôle  plus rien."

On quitte l'exposition, ravis. Pour le retour,  on prend par le col de la Forclaz direction Chamonix. Extase devant les monts enneigés rosis par un début de soleil couchant. Peindre la neige ? C’est un piège, car la neige en réalité n’est pas si blanche, c’est peindre l’impossible, comme l’eau ou le vent. La neige est légèrement bleutée, elle se nourrit de couleurs, parfois elle joue les miroirs, elle absorbe les effets teintés de son environnement.

Sur la route du retour, on cherche la plus belle citation pour le prospectus de la prochaine exposition.

« Enivrer les yeux, pour illuminer les cœurs ! Ravir les yeux pour séduire les cœurs, de la couleur pour les yeux, du baume pour le cœur, sans couleur tout n’est que douleur…….."le cœur en couleur, la couleur pour le cœur," "bleu pour les yeux, cœur joyeux", "la couleur ne se voit qu’avec les yeux du cœur," le bonheur est la couleur du ciel ………………. »

Rendez-vous est pris pour la prochaine exposition à Gianadda prévue de juin à septembre « Cézanne » . Cette fois-ci on longera la côte suisse pour s’extasier à la vue du Mont-Blanc au loin, on mangera les filets de perche à Rolle, on dessinera du bout des doigts les vignobles enchanteurs du Lavaux, on citera Ramuz et puis sans doute j’inviterai à notre excursion un poète ou deux pour chanter et déclamer en vers les paysages hodlériens.

La couleur des paysages est le chant de la terre. 

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Photo :D. Chraïti

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