23/05/2009

A chacun son tsunami- Tristesse et désolation

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S’enfuir vers  les hauteurs le plus vite possible, tandis que nous laissons derrière nous des hurlements de terreur, des craquements épouvantables. Comme un seule personne,  nous nous enfuyons vers la sortie de la résidence située en haut d’une pente, loin de la mer. Le gardien  n’a encore rien vu, seuls les cris  des gens paniqués lui parviennent. On lui ordonne d’ouvrir le portail lourd en fer de l’entrée, il hésite, surpris  de  nous voir fuir ainsi. Puis effaré, il quitte son poste et court voir ce qui se passe.

Je supplie mes enfants de grimper le plus vite possible vers le haut du chemin, loin de l'Océan,  et de m'attendre dans un restaurant qu'elles connaissaient pour y avoir mangé des pizzas,  à l'angle du chemin qui donne sur la route. La petite est agrippée  à sa soeur qui  la tient sur ses hanches, l'enfant pleure, elle a peur.  Je reviens vers les bungalows, tout  le monde  court dans tous les sens. Les femmes, des touristes, sautent par la fenêtre  avec leurs enfants dans les bras, elles sont pour certaines nues, elles errent sans trop savoir où aller. Les Srilankais hésitent quelques secondes, ils sont timides de devoir confronter cette nudité, finalement ils s'élancent dans les bungalows et aident les gens à en sortir.


Cinq minutes après, nous  retournions sur les lieux  chercher nos affaires. Mais on ne savait plus où les emmener, le chauffeur paniqué est parti rejoindre sa famille dans la ville proche. La mer s’était entretemps retirée mais plus que de coutume, laissant une plage incroyablement dévastée, des bungalows explosés, des milliers d’objets flottaient au loin. Des tables, des toits en tôle, des cases, des troncs d’arbres. A ce moment-là, nous n'avions pas encore compris que des milliers de gens étaient morts, emportés par l'eau ou frappés ou écrasés par des objets qui s'étaient effondrés sur eux:  arbres, maison, tôle, murs.

Entre les bungalows,  des  hommes et des femmes errent, fantômatiques, évanescents. D'autres, sur la plage essayent de récupérer leurs quelques biens. Nous les aidons tant bien que mal. Un Anglais assis sur un tronc, plaisantait la voix mal assurée. Sa femme à ses côtés tenait en tremblant leur enfant, un petit rouquin d’un an environ. Et il nous racontait ce qu'il s'était dit en voyant l'eau monter dans sa chambre “Eh John ! tu ferais mieux d’arrêter de fumer des joints, lorsque j'ai vu l'eau entrer jusqu’au plafond !”  Il dit tout cela sur un ton pince-sans -rire. Je ne puis m’empêcher de rire, d’un rire nerveux.  Un Australien, nous dit que certains parlent d'un tremblement de terre en Indonésie, on ne sait pas très bien , voire pas du tout ce qui s'est produit. Mais quel spectacle lugubre cet Océan qui charrie des tonnes d'objets que l'eau a arrachés, happés, engloutis. Tout flotte pêle-mêle avec des corps certainement parmi les objets, mais impossible d'identifier quoi que ce soit.  Des centaines de bateau du port de Tangalle ont été drainés vers le large lorsque la mer s'est retirée.

On se regroupe un peu, presque collés les uns aux autres comme pour prévenir, tous ensemble un nouveau malheur. Un gars, tout essouflé, nous annonce qu’il y a déjà de nombreux morts à Tangalle, la grande ville, la plus proche, des corps flottent dans la ville.    Je constate qu’il n’y a plus de barrières entre les gens. Nous sommes plusieurs assis sur ce tronc, au bord de l’Océan,  les uns contre les autres à reprendre notre souffle et faire les premiers commentaires, à confronter nos informations. Le réceptionniste surpris dans son sommeil porte un boxer très large à fleurs, il photographie les dégâts. Nous sommes tous là, tandis que la vague se prépare à revenir, mais nous l’ignorons encore.

Deux jeunes français âgés d’environ 22 ans  sont en état de choc. Dans un geste d’automates, ils plient et replient leur tente. La jeune fille au visage poupin est très pâle, elle tremble,  elle ne cesse de répéter qu’elle n’a plus d’argent, plus de passeport, plus rien. Je la prends dans mes bras et la réconforte en la berçant :"Allez mon petit, tu es en vie et c'est le principal!" . Elle est totalement rigide, les yeux hagards et elle ne cesse de répéter les mêmes choses :"J'ai perdu mon argent, mon passeport, mon portable!" Je lui promets de lui donner un coup de pouce et lui tends quelques billets. Deux femmes homo que nous avions déjà repérées les jours précédents quittent la résidence, elles se tiennent par la main, toutes deux portent des bandanas identiques sur la tête, elles traînent leur valise à roulettes.  Je leur demande où elles vont comme ça, en guise de réponse, elles haussent les épaules, elles ne le savent pas. Juste partir au plus vite.  Hormis la situation, elles ont l'air trop sympa, je les aurais bien photographiées en d'autres circonstances. Bonne chance les nanas !
Mais en même temps tout paraît si irréel, nous ne savons plus par quel bout commencer dans ce chantier éclaté, ce capharnaüm indescriptible.

Puis au bout de quelques minutes en me ressaisissant un peu, je finis par m'étonner vraiment  de  cette mer  si  retirée, si affreusement et si étrangement loin.  Après avoir demandé à un Srilankais s’il avait déjà vu ça, il me confirmait :  Jamais ! en baissant  la tête d’un air consterné et tragique et qui pour nous signifiait "OUI" alors qu'en réalité cela signifiait "NON".  Je me mis à appeler très fort les autres  qui étaient retournés sur la plage,  loin de là où je me trouvai et qui  aidaient les gens,  en leur criant qu'il fallait partir immédiatement. 20 minutes après la deuxième vague devait revenir tout aussi meurtrière.

Aussitôt, nous quittons la plage.   Partie rechercher mes filles, je constatai avec stupeur qu'elles n'étaient pas à l'endroit que je leur avais indiqué. En courant aves mes tongs sur le chemin caillouteux qui menait vers la route principale et bordée de maisons, j’appelai les enfants en me disant qu’il ne fallait surtout pas craquer, la mer était revenue et je ne savais pas où elles se trouvaient, seraient-elles retournées vers la plage nous chercher ?  Un homme devenu fou hurle  "Elle revient, elle revient"  En mon for intérieur, je m’ordonnai : "Sois forte ! Ne panique pas ! Ce n’est pas le moment de craquer ! Tiens bon ! " J’inspirai profondément entre deux appels. Vous n’avez pas vu deux filles blanches ? Vous n’avez pas vu mes enfants ? demandai-je à toutes les personnes que je croisai et qui assurément n'avaient pas le temps de m'écouter, elles-mêmes si paniquées.

Le stress était si fort, la pression était telle que j'étais tentée de tout abandonner et de laisser les choses se faire, m'asseoir au bord du chemin, prendre ma tête entre les mains et renoncer  : "Allez la vague, prends-moi et qu'on en parle plus !"  Beaucoup ont dû renoncer à se battre ainsi  : abandonner parce que la pression intérieure était trop violente, quasi inhumaine,  à supporter.  Lâcher pour que ça se passe le plus vite possible, ne surtout plus sentir cette tension insupportable.

Puis , les deux enfants sortent d’une maison. La petite sanglote encore, elle est toujours rivée sur les hanches de sa soeur.   Des femmes les avaient quasiment happées pour leur demander d’expliquer ce qui s’était passé, car étant loin de la mer  elles n'avaient rien pu voir et voulaient tout  savoir.     Elles avaient offert un verre d’eau aux enfants.  Je poussai un ouf de soulagement. Puis un chauffeur de van s’arrête à ma hauteur :" t’as besoin d’aide pour partir ? - Quelle chance ! Je l'engageai aussitôt pour nous ramener vers le Nord, quitter au plus vite cet endroit maudit.  Quelques heures plus tard, l’armée interdisit tout usage du pétrole pour déplacement individuel. Et les gens qui ont dû rester  de force à  Tangalle,  pendant une semaine souffrirent de faim, de soif, de  l’odeur de putréfaction des corps qui se répandait dans toute la ville sinistrée.

Le chauffeur s’était déjà renseigné sur les conditions des routes, en partie déjà détruites le long de la côte. Nous devions nous rendre vers le centre du pays , à Kandi.   Sur la route qui menait vers le centre du pays,  dans les villages,  la voiture était  sans cesse arrêtée par des gens inquiets et qui avaient de la famille au bord de l’Océan. Ils sortaient tous des maisons, se regroupaient, s’interrogeaient. Que s’est-il passé ? D’autant plus que c’étaient les vacances scolaires. Nombreux sont ceux qui partaient au bord de la mer: élèves, enseignants, familles entières composées de dix ou douze personnes et qui disparurent tous ensemble. Seul un qui parfois malade avait dû rester avait eu la vie sauve grâce à une mauvaise fièvre qui le clouait au lit. Des camions, des ambulances, des familles inquiètes conduisaient à toute trombe pour rejoindre les côtes sud.

 

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22/05/2009

A chacun son tsunami - Des cauchemars en boucle

 

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Le matin est bien là, le soleil mon meilleur ami m’invite à m’extraire du lit. Il glisse ses rayons me cherchant en vain à travers les persiennes, et tente de jouer à cache-cache, tandis que le coq  cocorique à s’arracher la voix, marquant la mesure avec la cloche tintinabulante de  l’église du village proche.
Rien n’y fait. Mes draps blancs sont épars dans le  lit, on croirait qu’une grande bataille a eu lieu.  Je reste figée, incapable de bouger, le coeur bat encore la chamade et résonne dans mes oreilles, au souvenir du cauchemar de la nuit : le tsunami. Dans cette nuit atroce et comme bien d'autres, je vois de longs couloirs aux portes nombreuses et  sens la vague déferlante se rapprocher détruisant tout sur son passage, je ne sais plus où les enfants dorment, je me sens perdue, je ne sais plus où aller, l'angoisse monte.

Aur réveil, les épaules sont lourdes, chargées d’un poids colossal, une profonde tristesse m’assaille. Je retiens mon souffle espérant pour quelques minutes m’éclipser de la vie. M’annoncer partie pour quelques secondes, laisser comme dans les hôtels à l'attention des femmes de ménage, le panneau suspendu à la porte de  ma vie avec écrit dessus "Absente pour un moment" revenir plus tard : ne plus rien sentir, ne plus rien penser, ne plus rien dire.


Hier, j'observai  la Méditerrannée, assise dans une chaise longue sur une petite plage privée de Théoule. Pendant des heures,  je regarde la mer, j’écoute le ressac de l’eau, flux et reflux des vaguelettes qui viennent mourir discrètes sur les cailloux. Les images de mon enfance  ressurgissent de mes souvenirs les plus enfouis.  Je me  revois, petite, me rendre tous les jours au bord de la grande bleue, à cloche-pied.   Mai  maison blanchie à la chaux et aux volets turquoises se situait  à 500 mètres de la plage. Mon seau à la main, je marchai  pieds nus en pleurant parce que l’asphalte étiat trop chaude, mais j’y courrai à la mer avec une joie si débordante et sans cesse renouvelée. Ici,  le même bleu,  la même mer.

Maintenant, la  mer de mon enfance, m’interpelle, je l’observe avec  suspicion. Peu importe que ce ne soit pas l'Océan, ces grandes flaques d'eau sont simplement et potentiellement dangereuses, maintenant je le sais. La Méditerranée est devenue à mes yeux, une mère qu’on aurait adorée, douce et aimante et qui se montrerait capable de la plus grande cruauté. Je la surveille sans cesse du coin de l’oeil, évite de lui tourner le dos. En attente du prochain coup qui viendra, à l’improviste, sans crier gare,  bouleverser votre vie.

 

 

 

 

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21/05/2009

A chacun son tsunami

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Il y a un peu de tsunami en moi.  Le monstre marin est tapi à quelque part dans mon inconscient prêt à se réveiller au moindre bruit de vagues. Le jour du tsunami la lune était pleine. Etrangement, mon existence s’est laissée envahir profondément par les éléments :  eau , lune. Associée à eux, dorénavant,  ils m’investissent profondément, nous coexistons par la force des choses.

Je vous raconterai et enfin je peux le faire, à travers  plusieurs billets, cette vague destructrice vécue par moi et par d’autres à travers des témoignages. Alors donnez-moi la main, serrez-la très  très fort pour que la vague ne m’emporte pas définitivement ……………

 

Sri Lanka Tangalle -



26 décembre - 8h45 - Nous avons empaqueté nos affaires, le chauffeur nous attend pour partir vers le nord. Palm Paradise est une résidence touristique à Goyomboka au Sud du Sri Lanka,  Ce sont des cabanes construites sur pilotis, entourées de cocotiers, de palmiers, des fleurs odorantes. L’endroit à est la hauteur de son nom, petit paradis terrestre. Ce matin-là du 26 décembre 2004, nous avions terminé le petit-déjeûner, nous étions en famille, sept personnes en tout.  Joyeuse équipée pour qui le moindre départ donnait des airs de colonie de vacances.



Habituellement, après le petit déjeûner, ma fille de 4 ans, partait se balancer près de la plage avec d’autres enfants. Les autres  filles se rendirent toutes ensembles dans leur bungalow pour se préparer au départ. Imaginez trois ados, il fallait se maquiller, s’habiller.  Mon compagnon  s'apprêtait à  payer la note finale du séjour et se rendit à la réception située  vers l’entrée de la résidence un peu plus haut. Moi, je buvai un dernier café sur une terrasse proche de la mer, le serveur me racontait de quel village il venait, son travail, sa famille, je me préparai à lui laisser un pouboire en guise de remerciement,   avant notre départ.  Tout était calme, paisibe, serein.

Soudain, des cris s’élèvent de la plage, un craquement terrible de bois qui éclate en mille morceaux. Le temps de me lever de ma chaise, j’ai  juste pu voir arriver la mer déferlante vers la première rangée de bungalows et les exploser pareils à de simples jouets qu’on écraserait.  J’observe le visage du serveur Sri lankais et réalise en même temps que lui qu’il n’avait jamais vu ça, auparavant,  de toute sa vie d’homme.  La balançoire où se rendait  après le petit-déjeûner l’enfant de quatre ans, est frappée par l’eau, elle se balance dans tous les sens, vide.  Où est l’enfant ? Mon sang se glace dans mes veines.  J’arrache mon sac de ma chaise, je devais pour sortir de l’endroit ouvrir un portail bas fermé d’un loquet, dans ma précipitation, incapable de l’ouvrir, je sautai par-dessus, malgré mes tongs.

Courir, crier, crier, courir en hurlant. La mer ! La mer ! – je suis sûre de ne pas courir assez vite, de ne pas crier assez fort. Je ne me retourne pas mais cours désespérée, où sont les enfants ? Derrière moi, un bruit épouvantable de destruction, de hurlements. Ne pas se retourner. A ce moment-là on ne pense qu’à la survie, même la peur ne vous atteint plus immédiatement, elle vous paralyserait. Il suffit de quelques secondes pour me déshumaniser, tout entière devenue animale, seul l’instinct de survie paraît me dominer. Il me faut sauver les enfants, toujours courir, courir encore plus vite.

Mon  compagnon sort du bureau de la réception,  il me voit affolée, regarde derrière moi et voit la mer qui semble me courir après tel un chien enragé. Il se précipite vers le bungalow des filles qui se préparaient, monte les marches des escaliers quatre à quatre. Les deux grandes qui avaient entendu mes hurlements s’étaient enfermées dans les toilettes en croyant à une attaque tamoule, il leur somme d’ouvrir la porte.  Lorsque j’ai l’ai vu revenir avec la petite dans les bras, alors que le doute s’était installé dans ma tête qu’elle se trouvait être sur  la balançoire, déjà disparue, m’émut tellement que je faillis m’affaisser et sangloter de soulagement.

 

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