10/06/2009

Ces mots qui dérangent et qui hantent : La colère

colere.jpgSur l’Olympe, la colère d’un Zeus tempétueux gronde, le ciel zébré par sa fureur, foudres tonnantes qui tombent sur  Dieux et Déesses tremblant  devant cette force furieuse et craignant de périr transpercés par une lance ou  écrasés par les chars tirés par ses chevaux aux pieds d’airain et aux crinières de chevelures d’or. Après  les  colères de l’Olympe, ce sont les anciennes écritures qui les reprennent,  même Dieu se fâche,  sa  colère se révèle du ciel contre toute impiété et toute injustice des hommes, elle brûle tout sur son passage “Le peuple murmura et cela déplut aux oreilles de l'Eternel. Lorsque l'Eternel l'entendit, sa colère s'enflamma; le feu de l'Eternel s'alluma parmi eux, et dévora l'extrémité du camp " . La colère de Moïse s'enflamme aussi ; il jette  de ses mains les tables, et les brise au pied de la montagne.

L’emportement de Jésus au Temple de Jérusalem est aussi célèbre. En entrant dans le Temple, Jésus est saisi d’indignation, il est en colère devant ce spectacle de désordre, de brouhaha, il  est hors de lui, il  se fabrique un fouet avec des cordes et chasse tout le monde du Temple, avec bœufs et brebis. Il renverse tables et bancs, jetant à terre la monnaie des changeurs.
Comment a-t-on pu transformer cette “Demeure de Dieu parmi les hommes” en écurie à bestiaux ?

La Sainte colère, ce qui présuppose que la colère peut-être justifiée. Après les Dieux et les Saints, la colère enfin tombe sur les hommes, les voilà non seulement voués à la colère des Dieux, mais eux-mêmes deviennent sujets à la colère. Les Dieux leur font cadeau de leur colère, c'est-à-dire leur donne la capacité de distinguer le juste e  l'injuste et de s'opposer à l'injustice par la colère intégrant par elle une part de divin.

Et les hommes comme les Dieux ,  s’y abandonnent, se laissent allumer par elle, embraser, bouillonnants de colère, elle les envahit, les transforme, les déforme. Ils trépignent, ils suffoquent.  Elle s’exprime par toutes les couleurs de la palette d’un peintre : colère blanche, colère bleue, colère noire, rouge, pourpre, cramoisi, pâle, livide,  vert  de colère. Elle les fait trembler, frémir, froncer les sourcils, élargir les narines pareils à des taureaux enragés.


Et bien souvent les racines de la colère sont l’injustice et l’impuissance à l’empêcher.
Pour Aristote la colère est une bonne chose  puisque se mettre en colère est une manière de s’insurger contre une injustice qui se passe devant nous  et ainsi montrer que l’on a ainsi assimilé des principes moraux. Elle fait partie des grandes passions de l’âme, irrationnelle à souhait. L’être tente de rétablir la justice par sa colère, en se vengeant. Colère et justice sont indissociables. Chaque personne désire que  ses droits soient respectés, et s'ils sont violés, qu'ils soient entièrement réparés. Les offenses doivent être corrigées. “La colère est la non-acceptation de l'inacceptable.”


Sur la lancée d’Aristote, pour Saint Thomas d’Aquin, c’'est une passion causée par plusieurs autres passions : la tristesse, le désir et l'espoir. Son assouvissement procure à l'âme endolorie un plaisir qu'elle recherche d'autant plus qu'elle a été davantage blessée. La colère est enfant de l’amour parce qu'elle poursuit un bien ; or, tout bien est voulu par l'amour. Le bien qu'elle poursuit, c'est d'affirmer la justice, car le désir de la juste vengeance, par lequel Aristote et la plupart des philosophes la définissent, appartient à la justice.

Tandis que la haine veut le mal pour le mal, la colère voit dans le mal de la punition qu'elle désire infliger à un injuste agresseur un acte de justice. Mais la colère entrave la raison, même si initialement la raison en est juste, dans l’exercice de la colère, on perd le contrôle.

Sénèque lui a consacré un livre  - De la colère - – « L’homme est fait pour assister l’homme ; la colère, pour l’exterminer » pour lui, elle n’est pas naturelle à l’homme qui est bon dans le fond.  Quoi de plus aimant que l'homme envers autrui ? quoi de plus haineux que la colère ? L'homme est fait pour assister l'homme ; la colère pour l'exterminer. Il cherche la société de ses semblables, elle cherche l'isolement ; il veut être utile, elle ne veut que nuire ; il vole au secours même d'inconnus, elle s'en prend aux amis les plus chers. L'homme est prêt même à s'immoler pour autrui : la colère se jettera dans l'abîme, pourvu qu'elle y entraîne autrui.La colère, nous l'avons dit, a soif de vengeance : affreux désir, tout à fait étranger au coeur de l'homme, que la nature a fait la mansuétude même. Les bons offices, la concorde, voilà en effet les bases de la vie sociale ; ce n'est point la terreur, c'est la mutuelle bienveillance qui en serre les noeuds, par une réciprocité de secours. (Sénèque, De la colère, livre I, ch.5).

Bref, la colère passionne. Comment l’homme moderne la gère-t-il ? Elle paraît toujours trouver ses racines dans l’injustice. Tel homme devient violent pour des raisons anodines, on  irait presqu’à dire “sans raison”, c’est si disproportionné – quelqu’un frôle par inadvertance la carrosserie de sa voiture et laisse une très légère marque, le conducteur  sort  précipitement, les maxillaires tendus, livide, les poings serrés, les yeux exhorbités et il cogne, il cogne aveuglément - et on se demande “Mais  d’où lui vient cette colère ?” et la question est juste.
Vraisemblablement, spectateur d’une injustice, impuissant à la faire cesser, était-il enfant ? A la moindre occasion, cette colère qui se réveille, s’embrase, il démolit tout pour un rien, frappe aveuglément. Il est violent avec son entourage, sa femme, ses enfants, un rien le heurte, le rend fou de rage. Il se venge mais il ne sait plus trop de quoi, il a construit sur des sables mouvants, sur ce souvenir lointain d’une terrible injustice qui tente de réparer par cette violence qui appelle désespérement à la justice rétablie.

Des groupes peuvent se mettre en colère contre l’injustice d’un système, d’une invasion. On parle de la colère des Mohicans,  la colère des peuples autochtones, la colère des femmes, ou aujourd’hui la colère des chômeurs ! Elle rappelle une injustice commise à l’égard d’un groupe entier. On se révolte ensemble contre l’iniquité ! 

La colère est intéressante car elle est un cri à la transgression des valeurs morales, universelles et intemporelles, elle rappelle que l’homme est initialement et naturellement bon mais que  que l’injustice peut en faire un monstre.

Alors avant de juger la colère et la violence, continuons à interroger “Mais d’où vient cette colère ? et vous trouverez certainement pour   réponse : Une injustice inacceptable.

 

(Tableau Rouge de Colère Galienni)

Une grand-mère en colère

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09/06/2009

Ces mots qui dérangent et qui hantent : Le pouvoir

24-toile-kronos-2005[1].jpgLe pouvoir désigne avant tout la capacité d'agir "je peux" donc j'ai la puissance de faire et je m'affirme dans le monde par cette volonté et cette puissance de m'activer et de prendre mon destin en main.

Contrairement aux passions subies et aliénantes, le pouvoir est entièrement contrôlé par ma volonté de puissance. S'affirmer par cette relation entre le pouvoir et l'affirmation de soi : "en choisissant, on se choisit" et qui fait dire à Nietzsche "Deviens ce que tu es".

D'où cette fascination pour le pouvoir qui est liée à l'affirmation et à la puissance, et qui porte parfois à croire qu'on bâtit son pouvoir sur une servilité. La puissance tient davantage du paraître avec tous ces symboles qui impressionnent les individus sans pouvoir ou dépossédés de leur pouvoir et qui l'ont entièrement délégué. Carla Bruni se vantait d'aimer les "hommes de pouvoir", faut-il interpréter les hommes puissants qui dominent, aime-t-elle être dominée comme le fut Cécile B. avec le banquier Stern ? Un homme de pouvoir qui domine et manipule jusque dans la relation sexuelle d'un être dominé et impressionné par les signes du pouvoir qui sont aussi ceux de la richesse.

On identifie plusieurs types de pouvoir le pouvoir moral individuel . Dans le pouvoir moral chaque conscience a le pouvoir de se contraindre à obéir à la loi qu'elle s'est prescrite, en exerçant ce pouvoir sur ce qui lui est propre, en obéissant à sa propre législation, ce qui est une manière de se manifester indissolublement comme pouvoir de liberté.

Le pouvoir partagé, chacun à sa place exerce un pouvoir, au service de tous, en fonction de ses capacités et de ses responsabilité. En ce sens le pouvoir n'appartient à personne. Il est au service du bien commun.

Le corollaire du pouvoir est l'abus de pouvoir, celui qui devait être humblement le serviteur au service du bien commun s'approprie le pouvoir pour réconforter le soi et devient l'arrogant serviteur qui se prend pour le maître d'où le nombre d'ouvrages édifiants sur "Ces narcissiques qui nous gouvernent", le pouvoir a été détourné pour le bien d'une seule personne. Et lorsqu'on a goûté au pouvoir c'est puissant, il est difficile ensuite d'y renoncer ,  Henry Kissinger le définit ainsi : "Le pouvoir est l'aphrodisiaque suprême. "

 

Les dictateurs sont assez forts dans ce détournement du pouvoir avec en sus, la capacité de harceler, de contrôler, de punir toute rébellion à l'égard du pouvoir devenu fou et la propre rébellion pour secouer ces dictatures ont de forte chance d'engendrer sa cohorte de nouveaux narcissiques. La  société est réduite à une  simple équation : ceux qui ont le pouvoir et ceux qui ont des devoirs.

 

Y -a-t-il pouvoir sans domination ? Le pouvoir implique le recours à la force pour faire appliquer et exécuter les décisions, donc surveillance, contrôle et punition et sanction si on enfreint la loi, émanation du pouvoir. Le pouvoir peut s'appliquer partout, dans la rue, dans les écoles, dans les hôpitaux, interdiction, contrôle, sanction, symboles partout des interdits. Interdit de fumer, interdit de tagger, interdit de………….

 

Les dictateurs ont bien compris que la capacité de penser offre le pouvoir d'agir, donc censure, rassemblement populaire interdit. Dans le même sens, pour Hannah Arendt "la véritable liberté de penser et d''expression est celle qui ouvre au pouvoir d'agir, à force de faire violence à notre pouvoir de penser l’événement, nous détruisons le monde que nous prétendons transformer" . Donc l'expression du pouvoir est auss son discours, l'autorité du discours qui permettra d'intégrer le dispositif législatif et normatif, le pouvoir organisera ainsi le savoir qu'il transmettra via le discours et qui se reconnaît comme seule autorité autorisée par lui-même à penser. Au-delà,  tout est transgression de la norme donc on s'assure des techniques de répression et de punition pour remettre l'a-normal" sur les chemins de la volonté du pouvoir et du savoir. Si les transgressions à la norme deviennent de plus en plus nombreuses, il est temps de  conclure que les normes sont en cours d'évolution et que "si le peuple ne craint plus le pouvoir, c'est qu'un nouveau pouvoir plus fort se pointe à l'horizon."

Il ne sert donc à rien de remplir les prisons mais de tenter de comprendre le changement et remettre en cause celui ou ceux qui détiennent  le pouvoir, donc qui croit savoir a de la peine à intégrer et comprendre,  hors de son discours,  que le savoir s'est déplacé ainsi que le pouvoir.

 

Le pouvoir est aussi une force, une puissance que l'on ne peut pas totalement enlever à l'autre, on considère sa force d'être par  "Tu peux le faire " en lieu de  "tu dois le faire" , préférer l'acteur actif au sujet plutôt objet passif qui subira  la domination exprimée par "Tu dois".

 

 

Préférons résolument  le "Tu peux " à "Tu dois " c'est dans cette affirmation que réside notre volonté de puissance et notre capacité de prendre notre vie  en main de manière libre et volontaire et qui invite au pouvoir d'agir.

 

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08/06/2009

Ces mots qui dérangent et qui hantent : L'humour

tn_HansSilvester-1.jpgL'humour est une des méthodes de survie quand vous gaugez au fond de votre malheur où tout n'est que noirceur et grincements de dents. Ironie ou humour ? j'opterai plutôt pour l'humour comme belle forme de résistance au malheur  qui lorsqu'on ne  peut  l'éviter, il ne reste plus qu'à l'observer en cherchant les zones de lumière, tel un peintre qui rehausserait d'une touche claire sa toile jugée trop sombre. Donc distanciation obligée, on devient l'observateur de son propre drame et forcément on dédramatise.

"L'humour est une forme d'esprit qui permet de souligner avec détachement des aspects plaisants, drôles et insolites de la réalité."

De l’humour ou de l’ironie ?  L'ironie entraîne plutôt un rire sarcastique qu'un rire joyeux que fait naître l’humour. L’ironie est selon Bergson de nature oratoire, elle est exagération des valeurs pour désigner ce qui n’est pas. Une forme d’humour désespérée. Les grands ironiques sont des désespérés, on rencontre des écrivains ironiques parmi les suicidés : Stefan Zweig, Schopenhauer, Romain Gary ( Emile Ajar). L’ironie est bien une stratégie défensive et subversive. Elle coupe les ponts, elle est sans appel.
L’humour a quelque chose de plus convivial. Comment vivre après des drames, comment survivre dans une certaine gaieté lorsque objectivement, il n’y a plus aucune raison d’être joyeux ?
Toujours selon Bergson, l’humour a quelque chose de plus scientifique. L’humour affectionne les termes concrets, les détails techniques, les faits précis. C’est une analyse froide d’une situation donnée, l’émotion est en quelque sorte paralysée, gelée, cautérisée. Puis on extrait un détail du tout dramatique, et le travail d’anatomiste peut commencer. Un détail mis en exergue, de manière drôle, peut faire rire aux éclats, et cette faculté de se réjouir vient ensoleiller les zones d’ombres.
A cette faculté de pratiquer l’humour vient s’ajouter de l’insolence et de la liberté de langage. Il faut être résolument voyou .
L’humour vient transformer, les êtres, les choses, les situations, de manière telle que seule la drôlerie d’une situation demeure. On devient spectateur hilare de son propre destin, avec toute la distance que cela requiert. Notre histoire est racontée de façon telle qu’elle entraîne le rire chez les autres, ceci rejaillit sur vous et vous en riez davantage. Contrairement à l’ironie, on ne peut le pratiquer qu’en plongeant aux sources de son propre drame, se retrouver au cœur de sa propre dimension tragique et l’émotion qui fait mal est déjà identifiée et il devient ainsi aisé de la paralyser en quelque sorte.

« Plus un drame a de grandeur, plus profonde est l’élaboration à laquelle le poète à dû soumettre la réalité pour en dégager le tragique à l’état pur. Le comique s’adresse à l’intelligence pure ; le rire est incompatible avec l’émotion. On ne doit plus être ému. La nécessité d’isoler un sentiment et en faire un parasite doué d’une existence indépendante. » Ceci est certainement du ressort des psychiatres, aider à identifier les émotions enfouies qui sont encore trop douloureuses pour jaillir à la surface. » Les dépressifs sont rarement capables d’humour, le travail de distanciation ne peut se faire, les émotions sont multiples, entremêlées, chaotiques.

Quelques questions qu’on pourrait être à même de se poser . Faut-il être intelligent pour pratiquer l’humour ? – Peut-on utiliser l’humour pour aider l’autre et à sa place ? L'humour s'enseigne-t-il ?
L’humour ne trouvant ses racines que dans le vécu de la personne, son humour est proportionnel à ce qu’il vit, il peut largement se servir à partir de sa propre réalité. Parfois, on peut tenter d'utiliser l’humour pour extraire l’autre de son marasme, écouter, identifier les émotions et les retraduire de façon assez amusante, il arrive que  ces personnes soient capables d'en  rire. Mais cet exercice est assez périlleux  ailleurs que sur soi à cause de la pudeur face aux émotions des autres , la crainte de plutôt blesser que consoler et on rate son but. On ne tentera l'exercice que si  la personne est réceptive, il est nécessaire d'avancer à pas de loup, légers et aériens et ne s'engouffrer dans le rire que si l’écho en est assuré. Les enfants sont réceptifs à l'humour, on leur raconte parfois un récit en exagérant l'humour pour qu'ils en saisissent le sens et eux-mêmes finissent par apprendre la distanciation aux évènements.
J’ai rencontré des gens analphabètes qui avaient énormément d’humour, ils étaient capable d’un réel travail intellectuel d'analyse et de fine observation de leur propre vécu.

Pour imager ceci, un exemple intéressant fourni par Bergson : Un rescapé du naufrage d’un navire est repêché par un douanier, tout mouillé, quasi nu, il raconte en riant que le douanier lui demande s’ il a quelque chose à déclarer.
Peut-on faire de l’humour sur tout ? - Il est difficile de faire de l’humour sur une situation dramatique dans sa globalité, on cherche toujours le détail à extraire,disséqué, analysé, il est quasiment impossible de faire de l’humour sur un drame entier , vraisemblablement à cause de la variétés des émotions. On ne travaille pratiquement que sur quelques émotions à la fois.

Les traits communs entre toutes ces personnes qui ont pour credo de vie l’humour, c’est une réelle joie de vivre. Bon vivant, celui qui pratique l’humour comme ultime refuge est un hédoniste, gourmand à souhait, curieux de tout, toujours prêt à saisir au vol la situation rocambolesque. Il est en plein dans son environnement lié étroitement à la vie qui l’entoure.

Voilà quelques pistes en guise de réponse sur une stratégie comme une autre de survie joyeuse et résolument optimiste. L’humour est le chemin qu’emprunte l'artiste  pour illuminer des tableaux parfois trop sombres, amoureux de la lumière, une touche, par-ci et par- là, il relève la vie parfois sombre d’un bel éclat ensoleillé.

Pour Sigmund Freud l'humour a non seulement quelque chose de libérateur mais encore quelque chose de sublime et d'élevé. Il vous fait prendre de l'envol et regarder votre malheur de haut,de  très très haut et pour notre plus grand bienfait.

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05/06/2009

Ces mots qui dérangent et qui hantent : La souffrance

3.jpgLa souffrance : Fait de souffrir, de ressentir une douleur physique ou morale et sa cohorte de synonymes : affliction, blessure, chagrin, déchirement, douleur, épreuve, mal, peine, torture, tourment.

"Souffrir" provient d'un mot latin signifiant "supporter" dans le sens d"être assujetti" ce qui implique que la souffrance nous asservit et nous transforme en esclaves, nous voilà donc dans notre propre vie, pieds et poings liés enchaînés à notre souffrance,  on se traîne tenus que nous sommes par la laisse de cette douleur qui nous freine. On la subit à un point tel qu’on se pose inlassablement la question “Pourquoi ? Pourquoi moi et pas les autres ?” comme si de l’extérieur la souffrance serait venue s’accrocher à nous uniquement; tel un lierre qui s’enroule autour de l’arbre et finit par l’étouffer. Elle nous coupe du monde, nous isole, nous enferme. Comme si ce n’était pas assez d’avoir la souffrance, cettte dernière invite son amie la solitude à se partager le repas de notre vie;  à l’engloutir lentement, inexorablement, ne laissant que quelques miettes de ce qui est supposé rester de nous .

On parle plus volontiers de douleur qui induit forcément aussi un état de souffrance, et inversément, parce que la douleur est d’ordre physique et peut être éventuellement contrôlée et soignée, les moyens de lutte s’intensifient au niveau technique et  médical , quant à la souffrance  parente pauvre un peu laissée-pour-compte, elle est plutôt d’ordre psychique, si quelqu’un nous dit “J’ai mal aux dents” on lui conseille d'avaler un analgésique, par contre si “quelqu’un vous dit souffrir” il vous plonge directement dans la panade. Pour savoir ce qu’il a , il va falloir entrer dans sa tête et son âme et traverser avec lui les labyrinthes profonds et sombres des affres de son psychisme tourmenté. Alors vous la connaissez tous la formule consacrée ? Excuse-moi, je n’ai pas le temps, je dois foncer à un rendez-vous, mais courage hein ! On s’appelle, on s’fait une bouffe un d'ces jours !”

Evidemment on reste très étonné, “Pourquoi moi et pas le voisin qui tond sa pelouse en sifflotant tandis que je souffre en silence dans mon coin ?”- “Comment cela est arrivé ?” On serait même presque un peu jaloux de ceux qui ne souffrent pas. Et l’ennui c’est que même s’ ils souffraient, nous ne pourrions partager, car la souffrance est une sensation individuelle propre à chacun, sans partage, unique, subjective.


D’un point de vue philosophique, la souffrance n’est pas un problème et donc il n’y a pas de solutions puisque ce n’est pas un problème, elle donne donc à penser, sans fin, sans conclusion, elle est opposée à un savoir qui suppose un processus logique avec son début et sa fin. Tandis que cette souffrance pensée navigue en nous , insaisissable. L’approche scientifique d’un problème pose sa solution, et la souffrance n’est pas un problème scientifique avec son résultat. Donc le traitement de la souffrance consistera à la rapprocher le plus près possibe d’une activité rationnelle qui est plutôt en lien avec la connaissance que la pensée. Savoir permet d’agir sur …….. penser est un long chemin infini, d’où la nécessité de rationaliser, mais à trop rationaliser on empêche l’individu d’avancer sur ce chemin qui lui fait tant mal et qui pourtant le mène droit vers la volonté de puissance.

Et cette sacrée souffrance impossible de la fuir, elle est ancrée en nous, on ne peut pas échapper à soi-même. On trouve toutes les excuses pour justifier cette présence insoutenable “triste enfance, femme ou mari abandonné, maltraitance, pas de chance dans la vie , je suis laid, mauvais, mal aimé, la maladie, la guerre etc… Nous avons toute la panoplie possible des souvenirs auxquels rattacher et ancrer cette douleur intériorisée. Certains passent à côté et d’autres saisissent tous ces souvenirs pour laisser la souffrance les envahir.  Elle nous rappelle notre altérité, c’est cette part de moi-même que je ne maîtrise pas, sur laquelle je n’ai aucun contrôle. Elle empêche la volonté de puissance, le surhomme, elle me réduit et me tient dans ma condition humaine d’ex-istant, d’espérant, elle m’empêche de devenir ce surhomme rêvé par Nietzsche et pour mon plus grand bien:  elle empêche la mort de ma pensée.

Cette souffrance qui vient s’acharner comme venue de l’extérieur présuppose une antériorité à la souffrance qui est venue s’engouffrer dans les failles de mon existence et qui est devenue une partie de moi, et cette antériorité peut éventuellement s’appeler Amour, antérieurement à la souffrance, il y avait de l’amour, c’est un peu la nostalgie du Paradis perdu.
Dorénavant il me faut composer avec , je ne peux pas me fuir pour échapper à la souffrance, sortir de moi et lui laisser toute la place, donc il va falloir négocier ferme la cohabitation. Et toute l’affirmation de mon être est là au coeur de cette bataille qui a pour ultime mission de vivre en harmonie avec moi-même. Me voilà condamné à attendre, à espérer, à me projeter plus en avant vers “l’avenir”, la souffrance m’oblige à me projeter vers un ailleurs dans le temps et qui fait espérer : “quand je me sentirai mieux, lorsque je serai enfin aimé.” La souffrance m’oblige à attendre avec impatience l’avenir, en quête d'amour, l'être souffrant est prêt à donner, à s'offrir en don, donner son existence entière pour retrouver cet amour perdu, cet amour gratuit, paradoxalement elle devient une promesse d’avenir et en même temps il faut rassurer sur le fait d’être aimé ou pas, de retrouver la condition idéale parfaite de lorsque j’étais empli d’amour, sans souffrances, retrouver mon Eden : l’Amour.


La souffrance marque ainsi son rôle, elle est porteuse d’espoir, il ne reste plus qu’à attendre patiemment et le drame de celui qui souffre est en réalité son impatience car il ne sait plus trop où il va, il ne se sent pas avancé, alors qu'en réalité, il a déjà entamé tous les  chemins de l'espoir.


Et voilà finalement notre drame humain  :”il faut donc choisir de deux choses l'une : ou souffrir pour se développer, ou ne pas se développer, pour ne pas souffrir. Voilà l'alternative de la vie, voilà le dilemme de la condition terrestre.” Théodore Jouffroy.

 

(entre autres lectures pour cet article Jean-Pierre Lalloz : La douleur et la souffrance)

 

A venir : La Haine, la Colère........., et puis viendront par la suite,  rassurez-vous,  les mots qu'on aime tant : Bonheur, Amour, Joie, Séduction etc....

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04/06/2009

Ces mots qui dérangent et qui hantent : La honte

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La conscience que nous avons de notre corps regardé par autrui nous fait rougir.  Aussi la rougeur de la honte montre combien le regard d’autrui peut nous affecter et qui prouve par cela notre lien à l’autre. C’est un message envoyé à l’autre qui est langage commun, l’autre me ressemble et se perçoit à travers moi. La révélation sur nos joues empourprées des zones secrètes et vulnérables qui viennent se poser comme autant de secrets révélés au grand jour.
Dans les fortes communautés aux normes très établies et dogmatiques, la honte est un sacrilège des codes moraux d’honneur qui régissent une société et qui a pour fonction de préserver son "équilibre". Les règlements d’honneur sont pléthores au sein des groupes communautaires liés par des codes connus  et intériorisés de tous , la transgression par un seul membre ternit la communauté entière qui se verra contrainte de sévir pour rétablir l’honneur perdu. En général, la violence est proportionnelle à la honte, elle se rachète dans un bain de sang : rituel purificateur. Exemple, la lapidation des femmes qui ont déshonoré leur mari, il faut laver la honte par la mort de celles-ci. (châtiment atroce injustifiable et condamnable, de tels actes moyen-âgeux ne devraient plus exister au XXI ème siècle)

La honte est aussi une infatuation narcissique du sujet brutalement démasqué par le regard de l’autre. Les enfants et les adolescents ont facilement honte, ils se contruisent à travers le regard d'autrui  dont le jugement est si important, essentiel  et qui participe à la construction de leur identité encore si fragile et si vulnérable.

 

 

En mars dernier Boris Cyrulnik nous a offert à Genève une conférence à ce sujet. Il a défini la honte  comme une expérience émotionnelle pénible. Elle est coûteuse et d’un point de vue physique “dépense une énergie folle”. Il a notamment cité les enfants de la honte . Enfants issus de viol dans le cadre d’un conflit et ensuite maltraités par leur mère. La honte de la mère violée rejaillit sur ses enfants.

Dans le cadre de la rédaction d'un roman, je me suis rendue plusieurs  fois à  à Sarajevo, et quel constat terrifiant de comprendre à quel point la chape de plomp était tombée sur les femmes violées durant le conflit et qui, elles,  préfèrent le silence à l’opprobe général. Par conséquent la société entière porte sur ses épaules le poids du silence pour échapper au déshonneur , ne pas rajouter à la souffrance par les révélations des horreurs subies,  ne pas raviver le sentiment d’échec des hommes de n’avoir pas réussi à protéger leur mère, leur femme, leur soeur, cousine. La société entière semble s’être refermée sur cette blessure et par là même se reconstruit au prix du sacrifice individuel des femmes violées qui ne pourront pas se libérer de la violence subie et qui s’auto-censurent sur les viols commis à leur encontre.

Il pourrait paraître que moins le sentiment communautaire est fort, plus l’individu est seul face à lui-même, moins il se sentirait  touché par le regard des autres, il ne se sent pas d’appartenance particulière à un groupe quelconque et donc le regard de l’autre qui juge le laisse indifférent.  Il y a peu de chance que ces sujet-là se fassent Seppuku, suicide par éventration, pour échapper à la honte lorsqu’on a échappé à son devoir.

Et parmi nous aussi, il existe les “sans honte” ceux que rien ne feraient rougir, ce qui faisait dire à Saint-Augustin, il est honteux d’être sans honte. Les pervers éventuellement ne rougissent de rien ,ils manquent d’empathie, le regard des autres les laisse de marbre parce que les autres n’existent tout simplement pas à leurs yeux.
Entre deux, on pourrait conclure avec Nietzsche qu’un homme libre, sûr de lui, n’a plus vraiment honte de lui, il s’assume à son propre regard et à celui des autres. C’est le sceau de la liberté acquise . Ne plus avoir honte

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03/06/2009

Ces mots qui dérangent et qui hantent : La mort

magritte8.jpgLa philosophie  est une méditation sur  la mort, la religion est une utilisation de celle-ci qui parfois en fait son fonds de commerce, or, pour les deux écoles,  il s'agit d'apporter des réponses ou du moins essayer afin de  ne plus troubler et paralyser  notre vie par l'angoisse de notre mort. Autrefois, "la philosophie antique nous apprenait à accepter notre mort. La philosophie moderne, la mort des autres" mais la question épineuse de notre fin reste toute entière.

 Dans sa lettre à Ménécée,  Epicure épilogue sur la mort et nous offre quelques pistes non dépourvues d'intérêt  et suggère  la désinvolture et la  distanciation  à travers ces quelques lignes  : "Maintenant habitue-toi à la pensée que la mort n'est rien pour nous, puisqu'il n'y a de bien et de mal que dans la sensation et la mort est absence de sensation. Par conséquent, si l'on considère avec justesse que la mort n'est rien pour nous, l'on pourra jouir de sa vie mortelle. On cessera de l'augmenter d'un temps infini et l'on supprimera le regret de n'être pas éternel. Car il ne reste plus rien d'affreux dans la vie quand on a parfaitement compris qu'il n'y a pas d'affres après cette vie. Il faut donc être sot pour dire avoir peur de la mort, non pas parce qu'elle serait un événement pénible, mais parce qu'on tremble en l'attendant. De fait, cette douleur, qui n'existe pas quand on meurt, est crainte lors de cette inutile attente !

Pourquoi avoir peur de la mort, car lorsqu'elle sera là, on n'y sera plus, aucune chance de se croiser et donc de se faire coucou de la main,  alors pourquoi s'en inquiéter ? c'est bien ce que nous  suggère Epicure.

Craindre de  se prolonger au-delà et en-deça est déjà ici-bas, une porte ouverte sur l'enfer,  bien avant l'enfer de l'au-delà tant imaginé et si effrayant, c'est un repli narcissique avec tout ce que cela implique de raccourcis, d'enfermement, de souffrance  dans un espace cloîtré de la pensée, d'empêchement au bonheur. L'homme finit par étouffer au lieu de tendre comme une flèche droite vers une cible qui est la mort mais qui équilibre tout son parcours de vie et lui donne ainsi une direction claire, volontaire et décidée.  La cible visée, qui est la nôtre qu'on le veuille ou pas,  a pour avantage d'indiquer une direction à la vie,  un point central identifié, repéré dans le temps, intégré, accepté, et d'offrir ainsi à sa vie, ici et maintenant un souffle qui porte vers de plus larges horizons.

Il est important de tendre  vers….. Cette dimension nourrit l'être, et insuffle à sa vie un langage et une énergie qui lui donnent tout son sens et que l'on peut appeler aussi vie spirituelle, à ne pas associer  forcément au religieux ou disons à chacun sa religiosité, sa manipulation des symboles et des images, athées inclus.

Le refus de composer notre vie avec la mort est certainement la plus grande source de pathologies et  l'angoisse sous-jacente peut prendre des formes les plus variées, tocs, addictions, les conduites compulsives, le rapport particulier à l'argent, la peur morbide de vieillir, au fait de collectionner de façon démesurée comme pour s'accrocher désespérement à la vie, une sexualité trouble et troublée.

Craindre de mourir est un empêchement à la vie, un frein certain au bonheur dans une société qui refuse d'aborder la plus grande dimension de notre existence, celle de notre fin !

 




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