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  • "Prendre la mer ou une femme blanche?"

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    images.jpgA la gare routière de Bissau, c'est la foire d'empoigne. Des rabatteurs m'arrachent la valise pour la mettre dans un taxi-brousse, le but est de le remplir au plus vite pour le faire partir. Mais, je réalise que le temps d'attente risque d'être long car il faut encore combler deux places et je serai assise à côté de deux volatiles attachés par les pattes et tenus fermement par leur propriétaire. Finalement, je préfère changer de véhicule, pour un moins vieux, un moins déglingué. On transfert mes bagages et c'est la dispute entre les chauffeurs et les rabatteurs. Je calme le jeu en expliquant que j'ai un avion à prendre à Ziguinchor et que je ne puis prendre le risque de le manquer.

    Le co-pilote se présente et propose d'être mon guide à Ziguinchor, pas d'embrouille, lui répondis-je, je puis être ta mère en Europe et ton arrière-grand-mère en Afrique.

    - Tata, compte sur moi me répond-il. Je te jure,  tu arriveras à l'aéroport sans souci.

    Arrivé à Zinguinchor, je le convie à partager rapidement mon déjeuner, un riz au poisson au bord du fleuve Casamance avant de filer à l'aéroport. Il m'explique pourquoi il est co-pilote et pas le chauffeur . Son engin est en réparation, donc pas de transport, pas d'argent. L'autre véhicule qu'on lui avait mis à disposition a été vendu pour soigner la mère du propriétaire. Quand l'argent rentre ça reste aussi difficile me dit-il, il faut le partager avec les soldats, les policiers, tout le monde se sert au passage quand tu fais le trajet Ziguinchor-Bissau. J'ai donné 2500 CFA à ma mère, elle s'est achetée de l'huile de palme et du riz, elle tiendra deux semaines.Maintenant, plus rien.

    Il regarde le fleuve, parfois je pense à prendre la mer, soupire-t-il. Sais-tu nager ? lui demandai-je.

    - Tu vois, je peux nager du bord à la barque ! ce qui fait environ 3 mètres.

    - Mais tu ne te rends pas compte, si tu tombes à l'eau , lui dis-je, ce n'est pas trois mètres mais des heures de nage dans des vagues et dans le froid. Et le permis international que tu m'as montré, il sera inutilisable et tes papiers aussi. Il inspire profondément, il est vrai que si me je noyais, mes parents mourraient de chagrin. Il y a un six mois, un gars du village est parti, on attendait de ses nouvelles. On attendait, attendait…. et un jour on apprend qu'il est mort. Sa mère est devenue folle puis est morte de chagrin, elle disait un monstre dans la mer a dévoré mon fils! Elle ne cessait plus de répéter ça à qui voulait l'écouter. Peut-être c'est plus sûr de tomber amoureux d'une Blanche, il désigne la couleur blanche du fruit de baobab dans son verre, parce que les vraies histoires d'amour ça existe. On m'en a cité plusieurs. Une femme tombe amoureuse et elle emmène son amoureux dans son pays, ça c'est le meilleur qui puisse arriver.

    Je secoue la tête, ce n'est pas possible d'emmener un humain comme un souvenir dans son pays, ce n'est pas un objet. Le mieux c'est de trouver du travail et d'en vivre dans ton pays.

    - Alors tu vas m'aider?  Voilà mon numéro de portable, si tu connais quelqu'un qui cherche un guide, donne-lui mon numéro. Je t'ai montré mon permis professionnel, je connais la Guinée, la Gambie, la Casamance. On peut avoir confiance en moi. Tu es d'accord Tata ? Tu vas m'aider ? Si tu penses que c'est mieux que je reste alors il faut juste que je puisse vivre dans mon pays et avoir de quoi manger et rester près de ma  mère dont je suis le seul fils !

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  • Mariana Mihaiela Ferreira- Une ethnologue roumaine en Guinée Bissau

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    DSC01741.jpgLes cheveux courts, très concentrée, elle écoute un client se plaindre et la menacer. Elle ne fronce pas le sourcil, ne montre aucune réaction. Elle l’observe comme un objet d’étude et ce de façon scientifique. L’homme est à deux doigts d’hurler.

    - Madame, si je ne vois pas les hippopotames, je vous jure que je fais fermer votre endroit. Je vous jure que vous entendrez parler de moi. S’il faut y aller, à minuit, à trois heures, à quatre heures du matin, vous me dites et j’y vais. Je suis vice-président, directeur, administrateur dans telle et telle société.....et j'ai du pouvoir vous ne savez pas jusqu'à quel point! - Il est vrai que c'est le seul endroit au monde où on voit vivre des hippopotames dans l'eau salée du fleuve (personnellement j'ai marché 22 km dans la savane et traversé les mangroves à pied pour en voir un cinq secondes, le temps qu'il sorte sa tête de l'eau et qu'il replonge aussitôt sous l'eau.)

    Assise à la même table que le madrilène, je sens la moutarde me monter au nez face à tant d'arrogance.

    - Pour avoir 100% de chance de voir un hippopotame, il faut rester à Madrid et aller au zoo lui dis-je. Il ne m’adressera plus la parole après ça. Je dis ensuite à l’ethnologue, un brin moqueur, il faudrait lui mettre un « hippopotame dans le c… » et elle éclate de rire et tous les autres clients avec.

    Immédiatement on a sympathisé après cet épisode plutôt hilarant. Manager de Orango Park Hôtel depuis quatre ans, elle a crée un musée Bijagos à l’intérieur du complexe constitué de cases traditionnelles.

    Mariana Mihaiela Ferreira avec l’art des conteurs retrace les années Ceausescu lorsqu’elle était en Roumanie, sa rencontre avec celui qui deviendra son futur mari. Un étudiant de Guinée Bissau, boursier en Roumanie pour devenir pilote de ligne. Au milieu de ses études, la Roumanie coupe les bourses des étudiants. Elle décrit des années difficiles de racisme où lorsqu’ils allaient au cinéma, il fallait se mettre dans des rangées séparées. Après qu’elle ait fait un sit-in de deux jours devant les administrations avec leur bébé pour obtenir le certificat qui autorise leur mariage ; une employée touchée par cette situation, lui organise un rendez-vous avec Ceaucescu en personne qui donnera l’ordre qu’on lui remette les papiers nécessaires à leur régularisation. Puis un jour, son mari vient avec la chemise déchirée, en sang, l’alliance arrachée, il raconte comment on l’a attaqué et insulté : "Tu ne crois pas que tu vas rester avec une de nos femmes ! " lui lancent ses assaillants.

    Ils décident en 1986 de rentrer en Guinée Bissau. Musicienne violoniste et pianiste avec des études d’ethnologie à la clé, elle commence à travailler comme professeur de musique à Bissau, ils auront quatre enfants de cette union. Puis à travers l’histoire de la musique et les enregistrements et documentaires qu’elle réalise, elle voyage dans toute la Guinée Bissau, elle parle couramment le « kriolu » du pays, un mélange de langues africaines à base lexicale portugaise . Elle vous décrit avec précision les huit régions de Guinée Bissau, toutes les ethnies qui y habitent. Les manjaks, les « mancanhas, les Papels, les mandinkes originaires des empires du Mali et du Gabù, les lignées descendantes puis les Bijagos, ethnie à part avec la particularité d’avoir un statut matriarcal existant par la présence de baloberas, femmes sorcières ou sages qui prennent des décisions pour la communauté et qui intercèdent entre l’énergie spirituelle du « Iran » et les villageois.

    Mariana Mihaiela Ferrera a réalisé de nombreux projets soutenus par l’Union européenne entre autres, la création d’un atelier de tissage de pagnes traditionnels à Quinhámel, ville qui se trouve dans la région du Biombo, à plus de 30 kilomètres de Bissau, la capitale. Son livre vient d’être publié en portugais« O pano de tear », une tradition mystique de Guinée Bissau, le pagne tissé intervient dans les moments les plus importants de la vie, mariage, décès, naissance, il accueille aussi l’énergie des « Iran » et peut être investi d’un puissant pouvoir. Une tradition ancestrale qu’elle maintient grâce à son atelier.

    Il est évident que mon voyage en Colombie, à San Basilio Palenque l’a rend curieuse. L’ethnologue pourrait imaginer, à son tour, aller sur les traces de Benkos Biohò et découvrir ces Bijagos de l’autre côté de l’Atlantique en Colombie. J’ai déjà parlé d’elle à la communauté de San Basilio Palenque et la possibilité qu’une ethnologue puisse venir continuer le travail de l’écrivain.

    Elle a encore des projets plein son tiroir après le management de Orango Parque Hôtel qu’elle gère de main de maître, elle se voit voyager, prochaine étape la Colombie, San Basilio de Palenque sur les traces de mon héros Benkos Biohò ?

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  • Guinée Bissau – Sur les traces du héros, l'esclave Benkos Biohò (1)

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    DSC01825.jpgCela faisait des années que je n’avais pas vécu un tel voyage de baroudeuse. Partir de la Casamance, Ziguinchor-Bissau, en taxi brousse ou nommé taxi sept places. Un départ chahuté à la gare routière de Ziguinchor, pas un seul touriste à l’horizon, une traversées épique de la frontière Sénégalo-Guinéenne au milieu des poules et des chèvres pour se rendre d’un check-point à l’autre. Quelques arrêts-rançons assumés par le chauffeur, un policier menace de tous nous faire descendre du bus pour le saisir parce que l’entretien n’est selon lui pas assuré, le chauffeur hurle tant et si bien que le policier nous laisse repartir. 3h30 de route chahotique, sur des pistes de sable rouge annoncées comme une autoroute.

    L’arrivée à Bissau deux jours après le résultat des élections laisse songeurs, quasiment pas un blanc dans la capitale. Les délégations étrangères ont renvoyé une bonne partie de leur personnel sur Dakar en attendant de voir comment les choses tournent ; des soupçons pèsent sur leur déroulement. Une longue panne d’électricité inhabituelle a été constatée lors du comptage des voix et qui aurait permis de faire basculer les votes en faveur du président élu.

     

    DSC01728.jpgAprès une nuit à Bissau, je file vers les îles Bijagos rejointes après 3h15 de pirogue qui tape les vagues de l’Atlantique avec enthousiasme, trempée jusqu’aux os, je débarque dans le paradis de l’île d’Orango. L’environnement me déstabilise, je n’avais pas imaginé une seconde ceci dans mon roman ; l’univers animiste qui règne dans cette île constituée de savane et de mangrove, très vite je repasse les chapitres dans ma tête et envisage les modifications et retouches à réaliser. La responsable de l’écolodge est une roumaine ethnologue, Mariana Mihaiela Ferreira vivant depuis plus de 30 ans en Guinée Bissau et quatre ans sur l’île. Elle est appréciée de la population bijagos vivant sur l’île Orango qui appartient à un archipel de 88 îles et dont elle emploie plusieurs habitants issus de villages différents. Bien intégrée, les baloberos, des sages ou sorciers, lui proposent une cérémonie pour attirer le « Iràn » sur son territoire et bénir et protéger les lieux, je puis assister également à cette cérémonie qui n’avait plus eu lieu depuis quatre ans et réservée aux hommes d’abord, ensuite aux baloberas. La société bijagos fut matriarcale à l’origine, la genèse est l’arrivée de quatre femmes qui ont eux des fils et qui se sont installées dans des terres fertiles créant ainsi les premiers villages de l’île. Ce sont les jeunes filles qui demandaient la main de l’homme qu’elles avaient choisi à ses parents. Les Evangélistes tentent de mettre fin à ces croyances animistes en tentant tant bien que mal de s’installer dans les villages où les vieux résistent et qui font un lien entre leurs croyances et l’écologie et le respect de la nature. Mais les nouvelles technologies font aussi leur immersion, les portables chargés au solaire sonnent durant les cérémonies animistes et le sorcier qui officie répond aux appels en plein rituel.

    L’histoire de Benkos Biohò relayée entre autres par l’ethnologue fait le tour de l’île, elle leur montre un ancien article du blog de la Tribune de Genève qui relate le village africain au cœur de la Colombie et l’histoire de leur ancêtre esclave résistant. Des villageois racontent ce récit à des gens qui poussent des cris d’exclamation et marquent leur étonnement avec des claquements de langue très sonores. On me regarde longuement et ils hochent la tête en regardant la mer et imaginer, là-bas de l’autre côté sur le continent sud américain, cet autre village où les gens leur ressemblent comme des frères. Et moi d’imaginer après avoir marché dans les mangroves où se trouvent des crocodiles comment mon héros avait à travers son initiation durant laquelle il devait comme les autres jeunes hommes être capable de vivre seul deux ou trois mois  dans la forêt, avait les connaissances pour résister et faire face aux troupes espagnoles dans les mangroves de Colombie. Il reçut tous les savoirs qui lui permirent de survivre dans un milieu hostile et attirer et perdre les soldats dans les méandres mangroviennes. Il a aussi grandi auprès d'un des rares peuples d’Afrique capable de soigner les morsures du cobra.

    Reste plus qu’à annoncer à mon futur éditeur que j’aimerais déjà apporter des modifications à mon roman, comme quoi un roman est vivant, il raconte des récits et reste perméable aux changements et rappelle la force de l’oralité par rapport à la chose imprimée et la question suprême à se poser faudrait-il vraiment tout publier ou préférer parfois le récit oral ?

     

    Suite à venir Mariana Mihaiela Ferreira trajectoire d'une ethnologue roumaine.

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