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16/02/2019

Astrit Leka, un monument vivant de la résistance albanaise

1718019496.JPGUn coup de fil surprenant la semaine passée. Une voix que je reconnais aussitôt, ferme et tranchante et qui roule légèrement les "r", celle de Astrit Leka qui m’invite à le revoir (j’avais écrit un billet en 2009 sur le blog Pâquis j’adôôôre) et demeure surprise de cet appel après tant d’années.  Nous fixons rapidement un rendez-vous et je débarque chez les Leka avec mon carnet de notes et un stylo, curieuse de savoir ce qu’il souhaite me dire.

Je l’avais prévenu : « Monsieur Leka, s’il vous plaît, une heure maximum. » Parce que je le connais bien, ses 80 ans de résistance et d’engagement ne se résument pas autour d’un café, entre deux gorgées.

Comme je l'avais prévu et malgré mon avertissement,  il commence son récit par l’ancêtre , le châtelain catholique Jean Leka qui en 1571 se fera exploser avec tous ses combattants en mettant le feu aux poudres pour ne pas se rendre aux Ottomans. Tous se sont nourris dès le biberon et ce depuis des générations ,de l'acte héroïque de Jean Leka. A son tour, après des oncles et des frères plus âgés, Astrit Leka marquera cette longue lignée par un autre acte de bravoure. Durant l’occupation allemande, dès 1943, il s’introduit à Tirana, au Ministère sous le nez et la barbe de tous les gardes, et, menace d’un revolver le Ministre de l’économie pour obtenir un laissez-passer que seul lui pouvait délivrer et ainsi parvenir à livrer armes et nourritures à ses compagnons de résistance. Un film en noir et blanc tourné récemment en Albanie évoque cet épisode devenu historique.

Une heure a déjà été largement dépassée, Benito Mussolini dont le français appris en Suisse était plus que rudimentaire nargue Leka - il l'a croisé en Italie,  à l'âge de 14 ans Leka parlait un français châtié pour son jeune âge en plus de l'italien - , Nelson Mandela, Jacques Chirac, toutes les personnalités qu’il a connues défilent dans cette sarabande du temps qui passe. Micheline Calmy-Rey, Flavio Cotti, Kaspar Villiger, Otto Stich, Alain Berset; un long cortège de personnalités à travers les 56 pays où il a été invité et la Suisse où il y vit depuis 30 ans.

IMG_2994.jpgTassée au fond de mon fauteuil, je souris à Emine Leka , ravie de me revoir, elle me montre le prix qu’elle a reçu, en 2017,   à l’occasion du 65ème anniversaire de la fondation de la faculté vétérinaire de Tirana, elle est si fière de son prix. Elle me raconte les souffrances et les sacrifices d'antan. "Enver Hoxha était un deuxième Staline!" lâchelle-t-elle, les yeux écarquillés pour exprimer l'horreur. Travailler dans une porcherie ou divorcer de son mari. Vétérinaire de formation, elle se soumet à la première solution. Ses recherches attireront des scientifiques chinois venus consolider la révolution chinoise en Albanie. Et pourtant ancien professeur de son mari, le fondateur du parti communiste albanais,   le sauvera six fois de la condamnation à mort. Le maître est sans doute resté attaché à son turbulent et pourtant brillant ancien élève.

Deux mémoires qui ont tant à raconter ! Finalement, après deux heures passées, je demande à Monsieur Astrit Leka s’il envisageait un billet pour son prochain rendez-vous à Tirana, le 28 février prochain, pour une énième remise de prix à  l’Albanais de la diaspora le plus médaillé et récompensé de l’histoire de ce petit pays qui a donné de si grands héros.

- Pas du tout ! Il ne s’agit pas de ça me rétorque-t-il. Je le vois s’installer plus confortablement sur sa chaise et se pencher vers moi. Non ! il s’agit d’écrire ma biographie en français. A ce stade, j’avale mon café de travers et m’étouffe.

Mais pourquoi moi ? m’étonné-je, il y a d’excellents traducteurs albanais et tant d’autres gens mieux placés que moi pour un tel travail historique.

- Je vous ai choisie parce que vous êtes d’origine multiculturelle , vous êtes une passeuse de cultures, vous seriez à même d’expliquer aux Occidentaux ce pan de l’histoire albanaise sans a priori et sans préjugés et vous garderiez tous les droits pour vous, je m'occuperai de la traduction albanaise et garderai les droits sur celle-ci.

Je reste songeuse et observe dans son bureau des tonnes d’articles, de documents éparpillés, des CD qui trônent, 80 ans de résistance. C’est un engagement moral aussi, je songe aux heures, aux semaines aux mois que je vais y passer et pour lui le temps presse, à 94 ans, l’urgence est déjà à sa porte. Et de penser et qu'en est-il de mon roman sur Benkos Bioho, l’esclave libre qui reconstruira en Colombie une communauté africaine et  qui n’avance pas et qui me fait hésiter ?  Je songe à Stefan Zweig et ses biographies sur Marie-Stuart, Magellan, Marie-Antoinette, Fouché et bien d’autres figures historiques et de m’interroger quand l’auteur écrit des biographies réalise-t-il pleinement son travail d’écrivain ?

Nous décidons d'un nouveau rendez-vous afin que je vienne chercher- je l’imagine à l'avance - deux cabas pleins de documents, de photos, de coupures de presse. Toute la vie du grand Astrit Leka jetée pêle-mêle au fond de deux sacs et qu’il faudra extirper à la lumière de l’Histoire albanaise et ainsi participer modestement à rendre, par ce  travail de fourmi, une dignité à un peuple souvent maltraité et incompris ; un petit pays avec une si longue histoire.

 

Emine,  malgré sa difficulté à marcher,  insiste pour m'accompagner jusqu'en bas de leur immeuble situé aux Pâquis, j'ai peur qu'elle n'attrape froid, elle insiste: chez nous, c'est une tradition d'accompagner les invités! Il y a quelque chose d'émouvant chez ce couple, tous deux témoins de l'histoire de leur pays et qui depuis leur petit appartement pâquisard balaie d'un geste un presque siècle de récits historiques. Assurément, deux figures emblématiques.

 

 

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10/02/2019

Le slogan publicitaire du guillotiné

IMG_1463.JPGLe poète russe, Vladimir Maïakovski relate ce fait divers dans le prologue de son oeuvre "A pleine voix", un fait auquel la presse russe donne un large écho, en 1910. La firme Van Houten, inventrice  de la poudre de cacao, avait fait la proposition à un condamné à mort de lui faire crier au moment de son supplice, quelques seconde avant d'avoir la tête tranchée par la lame de la guillotine :"Buvez le cacao Van Houten!" - en échange de cette réclame, la compagnie s'engageait à assurer la subsistance de sa famille.

L'écrivaine albanaise Ornela  Vorpsi, impressionnée par les vers de Maïakovski reprendra dans son recueil de treize nouvelles écrites  en italien, en 2005, le titre de l'odieuse réclame :Buvez le cacao Van Houten". Des récits, à la noirceur amère,  où l'onctuosité flirte avec l'amertume.

La marque Benetton n'a rien à envier, à Van Houten,  avec ses campagnes souvent décriées,  mais le coup publicitaire du chocolatier  a réussi, pour preuve, on le mentionne encore un siècle plus tard grâce au poète russe qui immortalisa ce naufrage de la morale dans son.

" Ça va bien quand on cache au fond

d'une blouse jaune une âme hautaine.

Ça va bien,

quand lancé sous la dent de l'échafaud

on crie

"Buvez le cacao Van Houten!""

Et d'imaginer que jusqu'à la dernière seconde de sa vie, le condamné a tenté de mettre les siens à l'abri de la pauvreté. Il est certain que eux n'ont jamais dû boire le  cacao au goût de guillotine.

La firme Van Houten,  hollandaise à l'origine, fêtera cette année,  ses 191 ans de gourmandise et d'expériences chocolatées.

 

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01/02/2019

Toute vie mérite son récit

AAA2D81B-661B-449C-B9DB-71B9E57E9EC7.png7H30 du matin, dans un froid glacial, un jour encore endeuillé par une noirceur indélébile, un homme fait du stop, je l'embarque et une conversation s'engage.
Très rapidement, il se confie. Il vient de décrocher un travail à Genève dans une cuisine, son bébé fête ses trois semaines de vie, la voiture a été accidentée la veille, l'auteur de l'accident a pris la fuite, manque de pot, il ne touchera son salaire que dans deux semaines. Il n'a pas de quoi la réparer, il n'ose pas demander une avance à son patron alors qu'il vient à peine d'entrer à son service. Le couple s'énerve, des mots désagréables fusent. Je prodigue mes conseils, la patience, la maîtrise, ne pas   se laisser emporter par la colère. Il en convient, sa colère immense explose sans raison parfois, il a déjà perdu plusieurs jobs à cause d'elle. Il se décrit comme  impulsif. Et de lui demander mais qui commande en vous ? Vous ou votre colère ? Qui est le commandant à bord? Je vous suggère de tenir votre impulsion pareille à un cheval fougueux,  lorsqu'elle s'emballe, vous tirez sur les rênes, à fond. Il réfléchit, long silence. Je lui propose de le prendre chaque matin quand je le verrai au bord de la route, il acquiesce et me remercie.
Puis avec son accent mâtiné, un brin rauque,  il commence à me raconter quelques bribes de sa vie, des parents siciliens immigrés en France, les quartiers nord de Marseille où ils habitent puis la taule pour trafic de drogue. Dix longues années. Il m'observe, je ne moufte pas, ne juge de rien et l'écoute. Nous arrivons à hauteur des arrêts de tram, le jeune homme quitte la voiture et me fait un signe de la main, on se souhaite une bonne journée.
Durant le deuxième trajet, un jour après, j'embarque le même cuistot et un trader, il neige. Je leur raconte l'histoire de vengeance extraordinaire de Eliahu Itzkovitz que j'ai écrite, à deux mains. Ils retiennent leur souffle, posent des questions, trouvent magnifique ce co-voiturage.
Troisième trajet. Le cuistot monte à nouveau dans ma voiture, seul. Il a réfléchi toute la nuit à mon histoire. Il se renseigne, comment écrire  la biographie des gens. Puis timidement, il se dit que lui aussi a une histoire de vie. Il se confond en excuses :"Naturellement, c'est pas aussi grandiose que celle que vous avez racontée, mais bon, c'est ma vie! 

Je le regarde  et lui réponds très sérieusement d'une voix grave.

- Chaque vie est précieuse, chaque vie mérite d'être racontée.
Encouragé par mes mots, il ose poser la question.
- Alors votre truc, ça marche comment ? me demande-t-il carrément intimidé.
- Ecrire une biographie? Il y a plusieurs façons, lui dis-je, vous pouvez commencer à écrire, ou alors prendre un dictaphone, ou bien on se rencontre et vous racontez et je prends des notes. Tout dépend de ce qu'on choisit, conclus-je. Et puis il faut penser à trouver un titre, dans votre cas ça pourrait être "Mémoire d'un "Voyou", vous voyez, je mets déjà des guillemets à voyou, vous savez pourquoi, parce qu'il faudrait bien se poser la question et savoir et comprendre comment  vous en êtes arrivé là ? Et à la fin, le lecteur trouvera que tout au fond de vous, vous êtes quelqu'un de bien, voilà pourquoi je mettrai des guillemets. Il hésite, il trouve que le titre ce n'est pas encore tout à fait ça, mais je le rassure, il y aura mille autres propositions jusqu'à ce qu'on se mette d'accord.

A nouveau un long silence dans la voiture. Il réfléchit puis égrène ses souvenirs, il respire profondément.
- Quand je vois ce matin encore plongé dans la nuit, je me souviens de ma pauvre mère réveillée à 4h du matin pour prendre le train et venir me voir en prison avant son travail,  j'avais alors 15 ans. Transie de froid, elle était là chaque jour, fidèle au rendez-vous, elle me tenait par la main, sans rien dire, le visage bleui par le gel…………..

Une vibration dans la voix, c'est la première fois que je ressens de l'émotion chez mon interlocuteur. J'imagine la pauvre mère sicilienne, tout de noir vêtu, maudissant tous les saints et invoquant la Sainte Vierge pour l'aider dans cette épreuve terrible pour une mère.

Avant qu'il ne reparte, je lui dis préférer parler avec la personne et écouter son récit et le retranscrire car je ressens l'émotion au fil du récit et entends les silences chargés de signification. Il a les yeux humides, au souvenir de la Mamma!

Sans le savoir, il m'a déjà offert la première page de son livre de vie.

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