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Astrit Leka, un monument vivant de la résistance albanaise

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1718019496.JPGUn coup de fil surprenant la semaine passée. Une voix que je reconnais aussitôt, ferme et tranchante et qui roule légèrement les "r", celle de Astrit Leka qui m’invite à le revoir (j’avais écrit un billet en 2009 sur le blog Pâquis j’adôôôre) et demeure surprise de cet appel après tant d’années.  Nous fixons rapidement un rendez-vous et je débarque chez les Leka avec mon carnet de notes et un stylo, curieuse de savoir ce qu’il souhaite me dire.

Je l’avais prévenu : « Monsieur Leka, s’il vous plaît, une heure maximum. » Parce que je le connais bien, ses 80 ans de résistance et d’engagement ne se résument pas autour d’un café, entre deux gorgées.

Comme je l'avais prévu et malgré mon avertissement,  il commence son récit par l’ancêtre , le châtelain catholique Jean Leka qui en 1571 se fera exploser avec tous ses combattants en mettant le feu aux poudres pour ne pas se rendre aux Ottomans. Tous se sont nourris dès le biberon et ce depuis des générations ,de l'acte héroïque de Jean Leka. A son tour, après des oncles et des frères plus âgés, Astrit Leka marquera cette longue lignée par un autre acte de bravoure. Durant l’occupation allemande, dès 1943, il s’introduit à Tirana, au Ministère sous le nez et la barbe de tous les gardes, et, menace d’un revolver le Ministre de l’économie pour obtenir un laissez-passer que seul lui pouvait délivrer et ainsi parvenir à livrer armes et nourritures à ses compagnons de résistance. Un film en noir et blanc tourné récemment en Albanie évoque cet épisode devenu historique.

Une heure a déjà été largement dépassée, Benito Mussolini dont le français appris en Suisse était plus que rudimentaire nargue Leka - il l'a croisé en Italie,  à l'âge de 14 ans Leka parlait un français châtié pour son jeune âge en plus de l'italien - , Nelson Mandela, Jacques Chirac, toutes les personnalités qu’il a connues défilent dans cette sarabande du temps qui passe. Micheline Calmy-Rey, Flavio Cotti, Kaspar Villiger, Otto Stich, Alain Berset; un long cortège de personnalités à travers les 56 pays où il a été invité et la Suisse où il y vit depuis 30 ans.

IMG_2994.jpgTassée au fond de mon fauteuil, je souris à Emine Leka , ravie de me revoir, elle me montre le prix qu’elle a reçu, en 2017,   à l’occasion du 65ème anniversaire de la fondation de la faculté vétérinaire de Tirana, elle est si fière de son prix. Elle me raconte les souffrances et les sacrifices d'antan. "Enver Hoxha était un deuxième Staline!" lâchelle-t-elle, les yeux écarquillés pour exprimer l'horreur. Travailler dans une porcherie ou divorcer de son mari. Vétérinaire de formation, elle se soumet à la première solution. Ses recherches attireront des scientifiques chinois venus consolider la révolution chinoise en Albanie. Et pourtant ancien professeur de son mari, le fondateur du parti communiste albanais,   le sauvera six fois de la condamnation à mort. Le maître est sans doute resté attaché à son turbulent et pourtant brillant ancien élève.

Deux mémoires qui ont tant à raconter ! Finalement, après deux heures passées, je demande à Monsieur Astrit Leka s’il envisageait un billet pour son prochain rendez-vous à Tirana, le 28 février prochain, pour une énième remise de prix à  l’Albanais de la diaspora le plus médaillé et récompensé de l’histoire de ce petit pays qui a donné de si grands héros.

- Pas du tout ! Il ne s’agit pas de ça me rétorque-t-il. Je le vois s’installer plus confortablement sur sa chaise et se pencher vers moi. Non ! il s’agit d’écrire ma biographie en français. A ce stade, j’avale mon café de travers et m’étouffe.

Mais pourquoi moi ? m’étonné-je, il y a d’excellents traducteurs albanais et tant d’autres gens mieux placés que moi pour un tel travail historique.

- Je vous ai choisie parce que vous êtes d’origine multiculturelle , vous êtes une passeuse de cultures, vous seriez à même d’expliquer aux Occidentaux ce pan de l’histoire albanaise sans a priori et sans préjugés et vous garderiez tous les droits pour vous, je m'occuperai de la traduction albanaise et garderai les droits sur celle-ci.

Je reste songeuse et observe dans son bureau des tonnes d’articles, de documents éparpillés, des CD qui trônent, 80 ans de résistance. C’est un engagement moral aussi, je songe aux heures, aux semaines aux mois que je vais y passer et pour lui le temps presse, à 94 ans, l’urgence est déjà à sa porte. Et de penser et qu'en est-il de mon roman sur Benkos Bioho, l’esclave libre qui reconstruira en Colombie une communauté africaine et  qui n’avance pas et qui me fait hésiter ?  Je songe à Stefan Zweig et ses biographies sur Marie-Stuart, Magellan, Marie-Antoinette, Fouché et bien d’autres figures historiques et de m’interroger quand l’auteur écrit des biographies réalise-t-il pleinement son travail d’écrivain ?

Nous décidons d'un nouveau rendez-vous afin que je vienne chercher- je l’imagine à l'avance - deux cabas pleins de documents, de photos, de coupures de presse. Toute la vie du grand Astrit Leka jetée pêle-mêle au fond de deux sacs et qu’il faudra extirper à la lumière de l’Histoire albanaise et ainsi participer modestement à rendre, par ce  travail de fourmi, une dignité à un peuple souvent maltraité et incompris ; un petit pays avec une si longue histoire.

 

Emine,  malgré sa difficulté à marcher,  insiste pour m'accompagner jusqu'en bas de leur immeuble situé aux Pâquis, j'ai peur qu'elle n'attrape froid, elle insiste: chez nous, c'est une tradition d'accompagner les invités! Il y a quelque chose d'émouvant chez ce couple, tous deux témoins de l'histoire de leur pays et qui depuis leur petit appartement pâquisard balaie d'un geste un presque siècle de récits historiques. Assurément, deux figures emblématiques.

 

 

Lien permanent 6 commentaires

Commentaires

  • Génial ! Eh bien allez-y maintenant et bon courage ! Sincèrement...

  • Géo a raison de relever le côté « génial » de ce qui vous est proposé, Djemâa!
    Mais vous, tout autant raison de mesurer la tâche qui vous attend...

    L’enjeu est de taille, les difficultés réelles avec chausse-trappes à la clé. Mais trop y penser freine toute initiative. Or la prendre est déjà, en soi, un défi.

  • Il y a des chances qui se présentent dans la vie. Les refuser, on va se le reprocher jusqu'à la fin de ses jours...
    Vous êtes tombée sur une situation de ce genre, Djemâa...

  • Avec un ou une bon(ne) documentaliste pour vous aider à trier, classer et sérier les sources, cela devrait le faire. Un sacré chantier, faut pas se leurrer, surtout si la docu est en albanais.

  • Strasbourg Semaine de l’Albanie à l’Université Astrit Leka, héros albanais

    Astrit Leka, héros albanais
    L’Albanie prendra la présidence du Conseil de l’Europe, ce midi. Un événement souligné par la faculté des sciences sociales de l’Université par une semaine d’expositions et de conférences sur ce pays. Astrit Leka, 87 ans, résistant au nazisme et au communisme, infatigable défenseur de la paix, en est l’invité. Portrait.
    Amandine Chappotteau
    23/05/2012 à 05:00

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    https://www.dna.fr/edition-de-strasbourg/2012/05/23/astrit-leka-heros-albanais

  • Quelle coïncidence.... je viens d'écrire qqch sur les Albanais de Sicile chez Mireille Vallette :

    Dans un récent article dans la TG, un passage disait que les chrétiens d'Albanie avaient fui en grand nombre en Sicile. On se demande à quelle époque, on se demande aussi qui ils pouvaient bien fuir. Quoi qu'il en soit, l'Albanie est désormais un pays bien musulman.

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Arberèches
    Voila, une fois de plus, un éclairage légèrement différent.

    Les arabo-musulmans veulent récupérer l'Andalousie, ils ont obtenu la construction d'une mosquée dans l'Albaicin (la vieille ville, au nom arabe, il est vrai), heureusement, elle est discrète et plutôt jolie (d'après les photos vues grâce à Google). Mais on se demande pourquoi, dans leur désir de remonter dans l'histoire, ils ne voudraient pas remonter jusque, disons, le 5ème siècle plutôt que le 7ème. Ca permettrait de résoudre pas mal de problèmes, non?
    *****
    Vous même évoquez un résistant aux Ottomans au XVIème siècle. C'est étrange qu'on ne parle jamais de cet épisode de l'histoire, surtout avec autant d'Albanais en Suisse.....

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