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Toute vie mérite son récit

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AAA2D81B-661B-449C-B9DB-71B9E57E9EC7.png7H30 du matin, dans un froid glacial, un jour encore endeuillé par une noirceur indélébile, un homme fait du stop, je l'embarque et une conversation s'engage.
Très rapidement, il se confie. Il vient de décrocher un travail à Genève dans une cuisine, son bébé fête ses trois semaines de vie, la voiture a été accidentée la veille, l'auteur de l'accident a pris la fuite, manque de pot, il ne touchera son salaire que dans deux semaines. Il n'a pas de quoi la réparer, il n'ose pas demander une avance à son patron alors qu'il vient à peine d'entrer à son service. Le couple s'énerve, des mots désagréables fusent. Je prodigue mes conseils, la patience, la maîtrise, ne pas   se laisser emporter par la colère. Il en convient, sa colère immense explose sans raison parfois, il a déjà perdu plusieurs jobs à cause d'elle. Il se décrit comme  impulsif. Et de lui demander mais qui commande en vous ? Vous ou votre colère ? Qui est le commandant à bord? Je vous suggère de tenir votre impulsion pareille à un cheval fougueux,  lorsqu'elle s'emballe, vous tirez sur les rênes, à fond. Il réfléchit, long silence. Je lui propose de le prendre chaque matin quand je le verrai au bord de la route, il acquiesce et me remercie.
Puis avec son accent mâtiné, un brin rauque,  il commence à me raconter quelques bribes de sa vie, des parents siciliens immigrés en France, les quartiers nord de Marseille où ils habitent puis la taule pour trafic de drogue. Dix longues années. Il m'observe, je ne moufte pas, ne juge de rien et l'écoute. Nous arrivons à hauteur des arrêts de tram, le jeune homme quitte la voiture et me fait un signe de la main, on se souhaite une bonne journée.
Durant le deuxième trajet, un jour après, j'embarque le même cuistot et un trader, il neige. Je leur raconte l'histoire de vengeance extraordinaire de Eliahu Itzkovitz que j'ai écrite, à deux mains. Ils retiennent leur souffle, posent des questions, trouvent magnifique ce co-voiturage.
Troisième trajet. Le cuistot monte à nouveau dans ma voiture, seul. Il a réfléchi toute la nuit à mon histoire. Il se renseigne, comment écrire  la biographie des gens. Puis timidement, il se dit que lui aussi a une histoire de vie. Il se confond en excuses :"Naturellement, c'est pas aussi grandiose que celle que vous avez racontée, mais bon, c'est ma vie! 

Je le regarde  et lui réponds très sérieusement d'une voix grave.

- Chaque vie est précieuse, chaque vie mérite d'être racontée.
Encouragé par mes mots, il ose poser la question.
- Alors votre truc, ça marche comment ? me demande-t-il carrément intimidé.
- Ecrire une biographie? Il y a plusieurs façons, lui dis-je, vous pouvez commencer à écrire, ou alors prendre un dictaphone, ou bien on se rencontre et vous racontez et je prends des notes. Tout dépend de ce qu'on choisit, conclus-je. Et puis il faut penser à trouver un titre, dans votre cas ça pourrait être "Mémoire d'un "Voyou", vous voyez, je mets déjà des guillemets à voyou, vous savez pourquoi, parce qu'il faudrait bien se poser la question et savoir et comprendre comment  vous en êtes arrivé là ? Et à la fin, le lecteur trouvera que tout au fond de vous, vous êtes quelqu'un de bien, voilà pourquoi je mettrai des guillemets. Il hésite, il trouve que le titre ce n'est pas encore tout à fait ça, mais je le rassure, il y aura mille autres propositions jusqu'à ce qu'on se mette d'accord.

A nouveau un long silence dans la voiture. Il réfléchit puis égrène ses souvenirs, il respire profondément.
- Quand je vois ce matin encore plongé dans la nuit, je me souviens de ma pauvre mère réveillée à 4h du matin pour prendre le train et venir me voir en prison avant son travail,  j'avais alors 15 ans. Transie de froid, elle était là chaque jour, fidèle au rendez-vous, elle me tenait par la main, sans rien dire, le visage bleui par le gel…………..

Une vibration dans la voix, c'est la première fois que je ressens de l'émotion chez mon interlocuteur. J'imagine la pauvre mère sicilienne, tout de noir vêtu, maudissant tous les saints et invoquant la Sainte Vierge pour l'aider dans cette épreuve terrible pour une mère.

Avant qu'il ne reparte, je lui dis préférer parler avec la personne et écouter son récit et le retranscrire car je ressens l'émotion au fil du récit et entends les silences chargés de signification. Il a les yeux humides, au souvenir de la Mamma!

Sans le savoir, il m'a déjà offert la première page de son livre de vie.

Lien permanent 6 commentaires

Commentaires

  • Deux fois magnifique, je suis enchanté:
    Magnifique instantanné d’une vie qui passe.
    Magnifique exemple, qui donne courage!

  • Chère Djemâa,

    Merci de ce récit sans complaisance et qui sonne d’autant plus vrai.
    Oui, autant de vies toujours singulières et en même temps si communes par certains aspects que les raconter n’est jamais vain.

  • Merci Hélène pour le commentaire.
    Les gens sont des barques.
    Échouées sur la plage. ( vous reconnaîtrez sans doute les vers du poète russe)
    Il faut redonner du sens au voyage de leur vie, un parcours tissé d'ombre et de lumière que l'on peut éclairer d'un jour nouveau.

  • Très touchant votre récit, Mme Djemâa...Merci...

    Ah la mamma! Evidemment que cette personne sait d où il vient donc il sait où aller...

    Pardonnez moi de parler privé!

    Ma mère, décédée tôt, m avait offert une petite "médaille" à porter autour du cou pour me protéger, disait-elle. Mais je ne croyais nullement à cette fantaisie et je lui ai dit. Elle m avait répondu: Je le saurais tant que je suis vivante mais après, je le saurais même dans ma tombe si tu ne la portes plus et cela me rendrait triste...

    Je ne crois pas à cette fantaisie de protection même à ce jour mais je la porte encore et pour toujours...

    Bien à Vous.
    Charles 05

  • Charles05,
    Très beau récit, très touchant, me voilà émue!

  • Oui, ce témoignage de Charles 05 est un bel écho à votre texte, Djemâa

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