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13/10/2018

Entre Tariq Ramadan et son grand-père, une troublante ressemblance !

Toujours plongée dans les carnets personnels et inédits de Gabriel Dardaud, journaliste durant 30 ans, au Caire,  pour l’AFP, on peut découvrir, lors d’une rencontre avec le grand-père de Tariq Ramadan qui lui ressemble sous divers aspects, le portrait de  Cheikh Hassan El Banna. Le journaliste français,  nous le décrira de manière si précise qu’on pourrait presque s’imaginer se planter devant lui et dire à cet homme si bien dépeint, qu’il aurait, un jour,  un petit-fils en prison à Paris, soupçonné  de viol. Jamais il ne l’aurait cru, même plus, il vous aurait chassé pour avoir proféré de telles horreurs. Et de songer à ces familles, auxquelles j’appartiens aussi , prises dans les filets de l’Histoire et de la décolonisation et qu’un jour sous la plume d’un parfait inconnu , à travers une saga immense qui couvre trois ou quatre générations , soit sur presqu’un siècle, un tableau se dessine sous les yeux du lecteur: de la colonisation, de la révolution, du sang, de l’exil, de la prison, du scandale…… !

Tariq Ramadan, est un personnage qui nourrit une longue saga historique dont les heures glorieuses qui  l'ont été aussi, un peu  moins parfois et qui appartiennent d'ores et déjà  à l’Histoire, là, où tout se déverse et où tout coule comme un long fleuve qui suit son cours, charriant irrésistiblement son lot de récits et de drames, dans un brouhaha assourdissant, et où la mémoire même  finira par vaciller.  Du Caire à Genève, de Genève à Paris, le récit se distendra puis deviendra, une légende, puis un mythe, englouti par le sable comme ces cités immenses qui nous rappellent qu’un jour, il s’est passé quelque chose ici, à cet endroit-là,  mais on ne sait plus quoi précisément, c’était il y a très longtemps, dans un autre temps ! Observer les événements sous l'angle de la perspective historique est toujours un exercice intéressant, il nous permet de nous déplacer dans le temps et voir à travers ce kaléidoscope,  des nuances subtiles et des mosaïques infinies, en perpétuel mouvement,  rien n'est figé, tout se transforme ! Le temps pétrit l'Histoire et la colore de teintes sans cesse renouvelées. 

Extrait des carnets de Gabriel Dardaud "A la découverte d'un Orient éternel et changeant" (Le Caire, 1927-1956)

« Dans une grand bâtisse bourgeoise du quartier du Pont-Limoun, entre la place de la gare centrale et le collège de la Sainte-Famille des jésuites, la confrérie des Frères musulmans avait installé son quartier général et la rédaction de son journal El Ikhwan el Mouslimin. Son guide suprême, le cheikh Hassan El Banna, y recevait avec une grande courtoisie les étrangers qui, comme moi, s’intéressaient à ses activités. Sa modeste apparence inspirait confiance autant que son accueil bienveillant. Comme tous les fonctionnaires, il portait le tarbouche national ; il avait été instituteur et avec, son veston à l’européenne, se distinguait des oulémas de l’Azhar en turban blanc et long kouftan. Sa barbe bien taillée et la douceur de son discours n’évoquaient en rien un prophète de la violence ; il aimait à souligner, en parlant de l’islam, son ouverture au monde entier et sa tolérance à l’endroit des autres religions, celles des « gens du Livre ». Par étincelles, on percevait pourtant dans ses propos de redoutables menaces. «  Pour lui, « tous les maux de notre peuple, sa déchéance morale, sa soumission aux colonisateurs, son oubli des devoirs religieux sont venus du Canal de Suez ». Il expliquait : "Ce fossé qui coupe la route des pèlerins d’Afrique vers la Mecque a divisé en deux parties la conquête du Prophète et de ses successeurs et il justifie aussi la mainmise des étrangers sur notre sol puisque, nous dit-on, nous sommes obligés de laisser passer d’une mer à l’autre, sans jamais pouvoir nous y opposer, les navires de tous les pavillons. » Et je l’entendais dire : "Il nous serait facile de le fermer, ce canal maudit ! Chacun de nos frères n’aurait qu’à verser un sac de sable dans la voie d’eau que leurs ancêtres ont creusées de leurs mains. » Sur ses fidèles, il exerçait un pouvoir magnétique. »

 

Cheikh Hassan El Banna sera abattu par la police politique sur ordre du roi Farouk, à la sortie de la Mosquée ,tombé dans une embuscade le 2 février 1949. 

Quant à Tariq Ramadan, attendons que la justice fasse son travail, de façon pleine et entière et en toute équité. Pour ma part, il y a quelques mois, j'ai croisé un certain Stéphane, proche d'acteurs politiques français,-  né en France de parents algériens et fils de  harki  - encore un Arabe qui a changé de prénom ? Originaire de Rouen, il a tellement insisté pour que je rencontre une des plaignantes de T.Ramadan qu'il connaissait personnellement et que j'écrive un billet pour ce blog, à ce sujet. Face à tant d'insistance quelque chose m'a mis la puce à l'oreille. Un trouble étrange s'est insinué et de m'interroger :  Quels enjeux politiques derrière les plaintes et la volonté de destruction totale et définitive de Tariq Ramadan ? Quelque chose de l'ordre de l'intuition, un warning s'est allumé dans ma tête et a passé au rouge. J'ai dû fermement m'opposer à ce qu'il appelle la plaignante qui s'était déjà montrée souvent aux médias et me la passe au bout de son  portable malgré mon refus.  Du reste, il  est cité et remercié dans les conclusions du livre de ladite plaignante, à côté du Prince du Cambodge pour leur soutien, à tous deux. 

Mieux vaut la vérité que la boue, elle seule est digne d'intérêt, tout le reste n'est que bruit, fureur et manipulation.Que la justice nous donne ses conclusions, une fois pour toute est en toute indépendance.

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11/10/2018

Saint-Exupéry perdu et retrouvé (4)

616.jpgSaint-Exupéry ne saura jamais que , du Quai d’Orsay, pendant qu’on le recherchait de part et d’autre du canal de Suez, un télégramme avait été adressé « à l’attention urgente de la légation de France au Caire ». « Si on retrouvait les corps de l’aviateur Saint-Exupéry et de son mécanicien dans les déserts d’Egypte, n’oubliez pas , cette fois, de les faire placer dans des cercueils plombés pour faciliter leur rapatriement. »

Le ministre de France, M. de Witasse, avait médiocrement apprécié le reproche inclus dans l’expression « cette fois » ; elle évoquait de pénibles souvenirs et rappelait de multiples complications administratives. L’année précédente, un groupe de jeunes administrateurs des colonies avaient décidé d’inaugurer leur long congé dans la métropole par un raid automobile transafricain ; au lieu de s’embarquer, comme tous leurs collègues, à Dakar pour Bordeaux, ils avaient décidé d’affréter un camion avec lequel ils traverseraient la zone tropicale d’ouest en est, du Sénégal au Nil.

L’aventure avait été soigneusement préparée : ils emporteraient avec eux vivres, pièces de rechange pour la voiture, provisions d’essence et d’huile et même des secours médicaux. L’itinéraire prévu passait du lac Tchad au Kordofan en direction de Khartoum, capitale du Soudan anglo-égyptien. Il évitait la zone marécageuse du Bahr-el-Gazal dans laquelle s’était enlisée la mission Marchand en 1898. Cette première partie du voyage fut couronnée de succès et le plan de route scrupuleusement exécuté les amena à la date prévue au confluent du Nil bleu et du Nil blanc, où s’élèvent les trois villes qui forment l’agglomération de Khartoum. Les fonctionnaires anglais, mis au courant de l’itinéraire que leurs collègues français se proposaient de suivre pour continuer leur route jusqu’au Delta, les mirent en garde devant les dangers qu’ils devraient affronter pour terminer leur randonnée. Aucune route, au Soudan, ne suivait le cours encaissé du Nil vers la Nubie égyptienne. La seule voie praticable, mais ô combien périlleuse, était la piste traditionnelle des caravanes des marchands d’esclaves et de gomme rejoignant le fleuve en Moyenne-Egypte près de Minieh. On n’y trouvait que deux ou trois puits, à peu près toujours à sec, et les Français devraient progresser sur 1500 kilomètres, sous un soleil de feu, à travers des dunes de sable mouvants ; ils n’auraient comme jalons que les ossements blanchis des voyageurs et de chameaux morts de soif sur ce parcours.

Avec trois voitures, disaient les méharistes soudanais du Desert Corps, les Français auraient pu réussir mais avec leur unique camion surchargé, ils risquaient leurs vies, d’autant plus que, n’ayant pas de T.S.F., ils seraient dans l’impossibilité de demander du secours et de donner leur position en cas de panne. Les jeunes coloniaux s’entêtèrent. Dans les avertissements des Britanniques, ils ne voulurent voir qu’une certaine jalousie sportive et même de la méfiance sur un possible espionnage de leur contrôle militaire dans le Haut Nil. Ils s’échappèrent vers le nord, un matin, sans avertir quiconque de leur départ, mais après avoir renouvelé leurs provisions d’essence et d’eau. Trois semaines s’écoulèrent sans qu’on les ait signalés en un quelconque point de la vallée. En France, les familles s’inquiétèrent ; elles avaient reçu les lettres envoyées du Soudan annonçant le départ discret de Khartoum, « malgré les objections soulevées par les Anglais ». Le ministère des Affaires étrangères demanda à la légation de France au Caire de signaler la disparition des voyageurs à l’administration égyptienne. Cette dernière envoya des bédouins des oasis, excellents pisteurs, à la recherche des absents. Aucune trace n’ayant été relevée au nord de la frontière, les services soudanais furent alertés. Sous le régime du condominium anglo-égyptien, aucun pays étranger n’ayant de représentants diplomatiques ou consulaires à Khartoum, les recherches s’en trouvèrent encore retardées. Tout faisait croire d’ailleurs que l’expédition française avait depuis longtemps quitté le Soudan et qu’on devait tenter de la trouver dans la région des grandes oasis de Farafra, de Dékheila ou Kharga relevant de l’administration des déserts d’Egypte.

Pourtant, en patrouille de routine, à une dizaine de kilomètres du Nil, dans le secteur de Ouadi-Halfa, terminus de la ligne des chemins de fer soudanais, un garde-frontière aperçut un jour, du haut de son chameau, un scintillement au-dessus du sable. Pour les bédouins, c’est toujours une indication très claire : il y a là des essaims de mouches sur le corps d’une bête ou d’un homme morts. On retrouva ainsi le dernier survivant des joyeux coloniaux partis en congé de l’Afrique occidentale. Epuisé, il était tombé sur une dune dominant de loin le cours du Nil. Pendant les derniers pas de sa marche chancelante, durant son agonie, il aurait pu apercevoir les lumières de la ville soudanaise. Pas plus qu’aucun de ses camarades, il n’avait pénétré en territoire égyptien ; on les retrouva les uns après les autres en suivant les traces qu’ils avaient laissées et leur drame fut facilement reconstitué.

Dans un creux du désert, un choc avait disloqué le pont arrière de leur véhicule ; ils avaient perdu un temps précieux en tentant de le réparer et , n’y parvenant pas, avaient alors décidé de revenir à pied vers le Nil. Ils s’étaient équitablement réparti les derniers litres de leur réserve d’eau, mais, sous cette latitude et en cette saison, un homme doit absorber six à huit litres de boisson par jour. Ils étaient loin du compte avec leurs bidons individuels…. Les plus résistants succombèrent les derniers dans cette marche désespérée. On ramena leurs restes desséchés au cimetière de Ouadi-Halfa et on les ensevelit dans de simples caisses de bois après les avoir identifiés grâce aux papiers qu’ils portaient.

Les ennuis de la légation de France en Egypte ne faisaient que commencer : sur la foi des dernières lettres envoyées à Khartoum, les parents réclamaient une enquête. Pour eux, les fonctionnaires coloniaux avaient pu être victimes de ceux qui avaient tenté de les dissuader de s’aventurer à travers le nord du Soudan. Pourquoi n’avait-on pas fait examiner les corps par les médecins français et surtout pourquoi refusait-on de les rapatrier ? Les autorités britanniques et égyptiennes du Soudan interdisaient les exhumations avant un délai de deux ans, « les corps n’ayant pas été placés selon la réglementation internationale dans des cercueils plombés hermétiquement scellés ».

Mais qui aurait pu, après la découverte des restes des victimes de cette malheureuse expédition, penser à cette formalité légale ? Ouadi-Halfa est à plus de 1600 kilomètres au sud du Caire. La légation de France en Egypte avait appris ce drame du désert tardivement. Khartoum, chef lieu du Soudan, ne transmit son rapport en priorité qu’à Londres et à Paris et lorsqu’il parvint en Egypte, on avait déjà enseveli les corps. Plaintes des familles, démarches des parlementaires, demandes d’enquête du ministère accaparèrent pendant des mois le Quai d’Orsay. Ils se souvenaient encore de ces ennuis lorsque Saint-Exupéry et son mécanicien disparurent à leur tour « quelque part » dans un désert africain.

« Cette fois, n’oubliez pas les cercueils plombés.. » M.de Witasse, ministre de France au Caire, les avait fait préparer chez un entrepreneur cairote des pompes funèbres, à tout hasard. Il fallut les décommander. Mais Saint-Ex, pas plus que son compagnon, n’en surent jamais rien.

 

Fin 

 

Un merci réitéré à Florence qui vit à New-York,  petite-fille de Gabriel Dardaud journaliste durant 30 ans en Egypte,  pour nous avoir envoyé ces pages extraordinaires sur Saint-Exupéry écrites par son grand-père.

 

Le Festival  de Taragalte 2018 consacré à Saint-Exupéry en cette 9ème édition,  vous accueille dans le désert les 26,27,28 octobre 2018.

 

VISUEL TARAGALTE JPEG 2.jpg

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10/10/2018

Saint-Exupéry perdu et retrouvé (3)

616.jpgSaint-Exupéry est le premier à en rire. Il a pris un bain chaud, a eu une émouvante conversation par téléphone avec son épouse Consuelo à Paris. Détendu, il ne paraît même plus pressé de se plonger dans un sommeil réparateur et aux journalistes, il raconte les péripéties de son aventure. Elle fera demain la "une" de tous les journaux. Le correspondant de Paris-Soir, Pierre Artigue, et moi-même, pour l'Intransigeant, avions téléphoné la nouvelle du sauvetage. A ma grande surprise, mon rédacteur en chef me dit: " C'est Saint-Exupéry qui doit écrire son reportage, pas vous. Il a un contrat exclusif avec nous." Il est deux heures du matin, l'aviateur est dans son lit, pas du tout disposé à pondre un article. Je le laisse dormir. Paris-Soir, notre concurrent, aura la primeur de l'aventure. Il étalera en gros titre le 3 janvier 1936 : SAINT–EXUPÉRY Y NOUS FAIT LE RÉCIT DE SA DRAMATIQUE ODYSSÉE: TROIS JOURS DANS LE DÉSERT ÉPUISÉ DE FATIGUE ET DE SOIF. LE CÉLÈBRE AVIATEUR ACCORDE A NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL AU CAIRE SA PREMIÈRE INTERVIEW APRÈS SON SAUVETAGE.

Mon ami Pierre Artigue triomphe. Je ne puis lui en vouloir. A l’Intran, on ne voulait que la prose de Saint-Ex et on refusait la mienne, même en bouche-trou. Le lendemain, vers onze heures, je retrouve la terrasse du Continental et remets à Saint-Exupéry en grande forme un message pressant du journal : on lui rappelle sans beaucoup de délicatesse qu’il a encaissé presque la totalité du prix de son reportage pour son raid Paris-Saïgon. Un bon sourire s’épanouit sur la figure de mon interlocuteur : « Dites-leur donc de ma part que l’accident ne faisait pas partie de notre accord. On verra plus tard à arranger cela. Pour le moment, je vais rececoir ce qui reste de mon Simoun. J’attends la voiture de Raccaud. »

Saint-Exupéry s’en va. Il a hâte d’aller effacer sur un des côtés de la carlingue les mots d’adieu qu’il y a tracés pour Consuelo ; il avait laissé Prévot écrire son testament de l’autre côté de l’appareil. Le mécanicien lui disait : « Je demande pardon à ma femme du mal que je lui ai fait. » Un chiffon mouillé à la main, Saint-Exupéry détruit lui-même minutieusement mot par mot son ultime message. Avant de le faire, il nous avait pudiquement demandé de nous éloigner et de le laisser seul.

Il ne reviendra plus au Caire. Réfugié à Ouadi-Natroun, pendant plus d’une semaine, il habite chez les Raccaud pendant qu’on démonte le moteur de son avion pour l’embarquer à Alexandrie sur le bateau qui l’emportera vers la France.

 

Suite.....4/4

 

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09/10/2018

Saint-Exupéry perdu et retrouvé (2)

616.jpgIl en a tant vu depuis l'écrasement de son avion dans le désert, à l'ouest du delta du Nil: éclats d'un phare vert quelque part sur une côte, prairies ombrées par de grands arbres, fenêtres d'une maison hospitalière toute proche, monastère surmonté d'une croix dont les cloches sonnaient l'angelus, défilé de caravanes à l'horizon. Brûlés par le soleil, torturés par la soif, Saint-Exupéry et son compagnon avaient déliré pendant des heures, s'irritant quand l'un d'eux prétendait ne pas voir ce que l'autre décrivait. De ces heures d'inconscience, au bord de la folie, l'aviateur conservait un souvenir douloureux.

Il en parlait à ceux qui entouraient son lit, mêlant l'imaginaire aux réalités techniques: "Le moteur tournait normalement, j'avais décidé de revenir vers l'ouest pour repérer les lumières des villes du Delta que je croyais avoir dépassées pendant que nous étions dans cette crasse épaisse. Il fallait descendre sous le plafond des nuages. J'avais remis cap à l'est, mon grand cercle accompli. Prévot était comme moi, le nez à la vitre. Brusquement, l'avion fut secoué dans tous les sens. Tout tombais sur nous en morceaux et un raclement effrayant au fond de la carlingue. J'ai coupé les gaz et , dans l'obscurité, j'ai crié à Prévot: Sors-toi. le feu! Mais rien ne brûlait. Nous étions tous les deux en pleine nuit sur un sol caillouteux. Quand nous avons repris notre souffle, j'ai pu retrouver une torche et constater l'étendue du désastre .De mon beau Simoun, il n'y avait plus guère que la queue d'intacte. Sur l'empennage j'éclairais la calligraphie: AVIONS CAUDRON."

Comment Saint-Exupéry était-il venu, du désert où s'était écrasé son avion, jusqu'au centre du Caire, incognito, béret basque sur la tête, engoncé dans un gros chandail au col roulé et même …rasé de frais? Le mystère fut vite dissipé. Un ingénieur français, Emile Raccaud*, directeur d'une usine au Ouadi-Natroun entre Le Caire et Alexandrie, venait de rejoindre médecins et journalistes dans la chambre du rescapé: c'est lui qui avait ramené l'aviateur et son mécanicien retrouvés par hasard le matin même par ses ouvriers bédouins, à trente kilomètres de l'usine. Pour les conduire à la maison de leur patron, on les avait juchés sur des chameaux mais, pris de vertige et épuisés, ils n'avaient pas supporté les balancements de leurs montures; il avait fallu s'arrêter, les poser sur le sable. Deux Arabes étaient restés avec eux, leur faisant boire l'eau de leurs outres. Un troisième était parti porteur d'un appel au secours écrit pas Saint-Exupéry au dos d'un papier dactylographié tiré de sa poche : son plan de vol au-dessus de la Libye.

En fin d'après- midi ce message était remis à Ouadi-Natroun dans le désert libyque à Mme Raccaud. Son mari ne devait rentrer que le soir d'une course d'Alexandrie. Saint-Exupéry disait :"Après cinq jours de marche sans presque une goutte d'eau dans le désert, nous venons d'aboutir mon mécanicien et moi, dans une petite oasis…Pouvez-vous nous recueillir le plus tôt possible en auto ou en canot?" Mme Raccaud envoya la voiture de l'usine qui ramena deux heures plus tard chez elle Saint-Exupéry et Prévot.

Ils purent se reposer, manger; ils se lavèrent, se rasèrent et , thé et whisky aidant, revinrent vraiment à la vie. Il était temps; tout restait brouillé dans la tête de l'aviateur qui ne savait plus depuis son accident s'il était tombé à l'est ou à l'ouest du Nil, près de la mer ou d'un des bras du fleuve dans le Delta. Raccaud faisait lire le billet à Saint-Exupéry aux personnes présentes dans la chambre d'hôtel et lui demandait :"Où aviez-vous vu une oasis? Il n'y avait que quelques touffes de verdure sur le sable !Comment aurait-on pu vous envoyer une barque ?Il n'y avait pas d'eau!"

* Emile Raccaud et son épouse, vaudois qui recueillirent  Saint-Exupéry dans le désert:

https://www.24heures.ch/vivre/histoire/vaudois-recueillen...

 

Témoin de première source, Gabriel Dardaud, journaliste pour l'AFP détaille les retrouvailles avec Saint-Exupéry au Caire, alors qu'on le croyait disparu, à jamais. C'est sa petite-fille qui vit à New-York qui m'a envoyé ce texte.

 

Suite ...2/4

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08/10/2018

Saint-Exupéry- Au cœur d’un festival berbère

616.jpgLa 9ème édition du Festival Taragalte 2018 qui se déroulera les 26,27 et 28 octobre, sera consacrée à un amoureux du désert et nommée « Sahara, une terre fertile, hommage à Saint-Exupéry ».

Ce festival qui se situe dans la province de Zagora , près de l’Oasis de M’Hamid el Ghizlane au Sud du Maroc trouve ses racines dans les rassemblements d’antan appelés « Moussem » ,  "Anmougar" en Amazigh , un regroupement annuel des habitants du désert pour se retrouver, commercer, se divertir et renforcer le lien social. Musique, chants, contes populaires, compétitions et autres traditions se déroulaient sur plusieurs jours.

Alors je vais profiter de ce « Moussem » pour vous conter moi aussi selon la tradition orale, l’histoire du retour de Saint-Exupéry au Caire suite à son accident d’avion. Un moment magnifique décrit sous la plume de Gabriel Dardaud, autrefois journaliste pour l’Agence France Presse et qui a vécu 30 ans au Caire. Témoin de cette scène très peu connue, il la raconte de manière extraordinaire. Grâce à sa petite-fille Florence que je remercie au passage et qui m’a envoyé ce texte de New-York, je puis à mon tour, au coin d’un feu, dans les brises fraîches du Sahara, le soir tombé, vous conter les retrouvailles avec Saint-Exupéry que l'on croyait perdu, à jamais.

 

Saint-Exupéry perdu et retrouvé

par Gabriel Dardaud

Le lendemain du jour de l’an 1936, clôture du Congrès international de chirurgie, savantes assises qui ont amené au Caire, par centaines, des praticiens d’une vingtaine de pays . Ils remplissent les hôtels, accompagnés de leurs épouses – ou de leurs assistantes préférées. Le tableau de leurs communications (chirurgie des parathyroïdes, chirurgie de la bilharziose, chirurgie de la douleur, etc.) se double d’un programme d’excursions très élaboré. On trouve les participants, leur macaron à la boutonnière, plus nombreux au pied du Sphinx ou de la pyramide de Sakkara ou encore dans les mosquées mamelouks que dans les amphithéâtres de la faculté de médecine de Kasr-el-Aïni, dans la capitale.

A l’un des plus célèbres d’entre eux, le professeur René Leriche de l’Académie de médecine, j’avais demandé : « Que pouvez-vous attendre, monsieur, de vos débats scientifiques ? » Il me répondit : « Jeune homme, lisez l ‘Imitation de Jésus-Christ. Il y est dit : les pèlerinages sanctifient rarement. Nos ancêtres s’en allaient vers Compostelle ou Assise, par piété sans doute, mais aussi pour voir du pays et s’éloigner des soucis familiaux et professionnels ; nous dirions aujourd’hui : faire du tourisme. Nos congrès, ce sont nos pèlerinages. Sans doute y voit-on des confrères et parle-t-on métier. Mais, croyez-moi, nous nous promenons beaucoup, et la science n’y gagne par grand-chose. »

 Ce soir, banquet au Shepheard’s Hôtel offert par la faculté de médecine du Caire et son doyen, le professeur Ali-Pacha Ibrahim. Tenue de rigueur : robe longue, habit et décorations. Près de plans de table protocolairement établis, un avis : « les congressistes qui souhaiteraient effectuer eux-mêmes un splénectomie peuvent s’inscrire ici pour les quinze prochains jours. Des dispositions seront prises pour leur donner toutes les facilités dans les centres hospitaliers. » Conséquence de la bilharziose, très répandue en Egypte, on y trouve, m’explique-t-on, par centaines, des fellah jeunes ou vieux, hommes ou femmes, aux ventres démesurément gonflés par l’hypertrophie de la rate. On les en débarrasse au bistouri, opération peu commune en Europe ou en Amérique. Dans ces contrées les chirurgiens ont rarement sous la main de pareils patients : on leur offre en prime cette occasion d’exercer leur talent pendant leur visite à la vallée du Nil. Au tableau, la liste des candidats opérateurs s’allonge à l’heure de l’apéritif…

Minuit passé, derrière le représentant du roi Fouad d’Egypte et les membres de son gouvernement, congressistes et invités descendent de la terrasse du Shepheard’s. Les drogmans en robe sont toujours là , proposant pour la nuit « une visite au Fish-Market » le trop connu quartier de la prostitution, pittoresque en diable et si proche que pour y pénétrer, depuis, l’hôtel, il n’y a que la rue à traverser. Les voitures des congressistes ont été rangées devant l’Opéra sur la place Ismaïl-Pacha. Cent mètres à peine à marcher sur le trottoir, derrière le ministre de France, Pierre de Witasse, qui a pris la tête de la colonne précédé comme il se doit par son cawas, « suivant » en uniforme « à la turque » et sabre au côté.

Petite bousculade devant l’Hôtel Continental où vont s’arrêter quelques-uns des invités ; deux chaouiches en tarbouche, requis par le portier grec, tentent de soulever un homme affalé sur les marches. Ils l’ont pris pour un ivrogne. Il résiste, répétant d’une voix lasse : « Fichez-moi la paix, je veux une chambre, je suis Saint-Ex… » Le ministre de France l’a entendu. Branle-bas de combat, on écarte les policiers, on soulève l’aviateur, qu’on recherchait partout depuis cinq jours entre le Nil et l’Euphrate et que l’on croyait définitivement perdu dans le désert Arabique, entre le Caire et la mer Rouge. On l’étend sur le canapé du vestibule. Dix des plus grands médecins du monde lui tâtent le pouls, lui soulèvent les paupières, l’auscultent sommairement. "Un whisky… "réclame Saint-Exupéry dans un souffle. Il l’aura.

Quelques instants plus tard, dans une suite de luxe, plongé dans sa baignoire, il se ragaillardit, pas le moins du monde étonné par les personnalités cravatées de blanc et superbement décorées qui se penchent sur son anatomie. Un mirage de plus sans doute.

 

Suite……..2/4

 

*Illustration- L'Intransigeant du 4 février 1936.

 

 

 

 

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06/10/2018

Charles Aznavour, un réverbère de la mémoire pour l’éternité!

img-0296.jpgCharles Aznavour s’en est allé et quel sentiment de vide ! C’est une page de mon enfance qui se tourne avec son départ mais quelle force de souvenirs, quelle puissance d’émotions.

Je me souviens de ma grand-mère d'origine valaisanne et suisse-allemande qui en Tunisie écoutait sans relâche sans doute ce qui demeurera  les plus belles chansons du répertoire français, celles d’un auteur compositeur qui savait soigner l’âme. Âgée de 5 ans, j’observai ma grand-mère attentivement  et connaissais parfaitement le rituel « Aznavour .» Elle mettait un disque vinyl 45 tours, se versait un verre de vermouth, allumait sa cigarette mentholée et pleurait avant la fin de la première chanson. Et là, je savais que je pouvais tout lui demander, elle était sur son nuage romantique, un brin de nostalgie au fond des yeux, et une reconnaissance infinie pour ce chanteur qui la transportait dans un univers tissé d’amour et de beauté.

Lorsque, j’ai lancé ma série sur les « Réverbères de la mémoire », naturellement, Charles Aznavour était en tête de liste parmi les artistes et poètes arméniens ou d’origine arménienne retenus avec  sa chanson "Ils sont tombés» dédiée au génocide arménien , puis la chose ne s’est finalement pas faite.

Or,  à  l’inauguration au Parc Trembley de l’œuvre de l’artiste Melik Ohanian, mémorial du génocide arménien sous la forme de neuf Réverbères, Charles Aznavour y était, en sa qualité d'invité d'honneur, ambassadeur de l'Arménie en Suisse ,   tous se rassemblaient autour de lui, le photographiaient,  il leur adressait un sourire plein de bonté, nous étions tous émus par sa simplicité et la bienveillance   qui irradiait de toute sa personne.

Hier matin, à l’aube, je chantai "La Bohème", ma fille est arrivée en courant : « mais qu’est-ce qui t’arrive ? Elle ne m’a quasiment jamais entendue chanter et encore moins si tôt, puis elle a vu la petite larme au coin des yeux  pour le départ de celui qui m’a accompagnée tout au long de ma vie. Et aujourd’hui de penser à ce grand homme qui a presque traversé un siècle et toute notre vie et  nous pouvons à notre tour, reprendre les dernières paroles de sa chanson "La Mamma"  :

« Y a tant de larmes et de sourires

A travers toi, toi Charles

Que jamais, jamais, jamais

Tu nous quitteras….. »

 

Aznavour, un réverbère de la mémoire pour l’éternité.

 

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