153727

09/10/2018

Saint-Exupéry perdu et retrouvé (2)

616.jpgIl en a tant vu depuis l'écrasement de son avion dans le désert, à l'ouest du delta du Nil: éclats d'un phare vert quelque part sur une côte, prairies ombrées par de grands arbres, fenêtres d'une maison hospitalière toute proche, monastère surmonté d'une croix dont les cloches sonnaient l'angelus, défilé de caravanes à l'horizon. Brûlés par le soleil, torturés par la soif, Saint-Exupéry et son compagnon avaient déliré pendant des heures, s'irritant quand l'un d'eux prétendait ne pas voir ce que l'autre décrivait. De ces heures d'inconscience, au bord de la folie, l'aviateur conservait un souvenir douloureux.

Il en parlait à ceux qui entouraient son lit, mêlant l'imaginaire aux réalités techniques: "Le moteur tournait normalement, j'avais décidé de revenir vers l'ouest pour repérer les lumières des villes du Delta que je croyais avoir dépassées pendant que nous étions dans cette crasse épaisse. Il fallait descendre sous le plafond des nuages. J'avais remis cap à l'est, mon grand cercle accompli. Prévot était comme moi, le nez à la vitre. Brusquement, l'avion fut secoué dans tous les sens. Tout tombais sur nous en morceaux et un raclement effrayant au fond de la carlingue. J'ai coupé les gaz et , dans l'obscurité, j'ai crié à Prévot: Sors-toi. le feu! Mais rien ne brûlait. Nous étions tous les deux en pleine nuit sur un sol caillouteux. Quand nous avons repris notre souffle, j'ai pu retrouver une torche et constater l'étendue du désastre .De mon beau Simoun, il n'y avait plus guère que la queue d'intacte. Sur l'empennage j'éclairais la calligraphie: AVIONS CAUDRON."

Comment Saint-Exupéry était-il venu, du désert où s'était écrasé son avion, jusqu'au centre du Caire, incognito, béret basque sur la tête, engoncé dans un gros chandail au col roulé et même …rasé de frais? Le mystère fut vite dissipé. Un ingénieur français, Emile Raccaud*, directeur d'une usine au Ouadi-Natroun entre Le Caire et Alexandrie, venait de rejoindre médecins et journalistes dans la chambre du rescapé: c'est lui qui avait ramené l'aviateur et son mécanicien retrouvés par hasard le matin même par ses ouvriers bédouins, à trente kilomètres de l'usine. Pour les conduire à la maison de leur patron, on les avait juchés sur des chameaux mais, pris de vertige et épuisés, ils n'avaient pas supporté les balancements de leurs montures; il avait fallu s'arrêter, les poser sur le sable. Deux Arabes étaient restés avec eux, leur faisant boire l'eau de leurs outres. Un troisième était parti porteur d'un appel au secours écrit pas Saint-Exupéry au dos d'un papier dactylographié tiré de sa poche : son plan de vol au-dessus de la Libye.

En fin d'après- midi ce message était remis à Ouadi-Natroun dans le désert libyque à Mme Raccaud. Son mari ne devait rentrer que le soir d'une course d'Alexandrie. Saint-Exupéry disait :"Après cinq jours de marche sans presque une goutte d'eau dans le désert, nous venons d'aboutir mon mécanicien et moi, dans une petite oasis…Pouvez-vous nous recueillir le plus tôt possible en auto ou en canot?" Mme Raccaud envoya la voiture de l'usine qui ramena deux heures plus tard chez elle Saint-Exupéry et Prévot.

Ils purent se reposer, manger; ils se lavèrent, se rasèrent et , thé et whisky aidant, revinrent vraiment à la vie. Il était temps; tout restait brouillé dans la tête de l'aviateur qui ne savait plus depuis son accident s'il était tombé à l'est ou à l'ouest du Nil, près de la mer ou d'un des bras du fleuve dans le Delta. Raccaud faisait lire le billet à Saint-Exupéry aux personnes présentes dans la chambre d'hôtel et lui demandait :"Où aviez-vous vu une oasis? Il n'y avait que quelques touffes de verdure sur le sable !Comment aurait-on pu vous envoyer une barque ?Il n'y avait pas d'eau!"

* Emile Raccaud et son épouse, vaudois qui recueillirent  Saint-Exupéry dans le désert:

https://www.24heures.ch/vivre/histoire/vaudois-recueillen...

 

Témoin de première source, Gabriel Dardaud, journaliste pour l'AFP détaille les retrouvailles avec Saint-Exupéry au Caire, alors qu'on le croyait disparu, à jamais. C'est sa petite-fille qui vit à New-York qui m'a envoyé ce texte.

 

Suite ...2/4

19:02 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.