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11/06/2018

Ode pour un rhapsode

DSC01401 (4).jpgTaillé comme une armoire, la barbe rebelle,  Yves Gaudin, a plutôt l'air d'un baroudeur, voyageur sans frontières, passeur de mots, passeur de maux, maître en insurrection poétique. 

Je l'ai rencontré dans la petite gare de Saint-Julien par un froid matin de février, par une de ces aubes brumeuses et humides, sous la lumière blafarde d'un réverbère épuisé. Alors qu'il dépose son grand sac à dos, sur le banc, je vois de grosses chaussures de montagne au bout de longues jambes. Je m'assieds à côté du sac, sors mon recueil de poèmes de Hölderlin, il s'excuse et reprend son pesant bagage pour me faire de la place. Curieuse, je lui demande s'il revient d'une expédition à la montagne, en quelque sorte, me répond-il, je reviens des hauteurs poétiques.

Le rhapsode qu'il est passe d'une ville à l'autre, traverse parfois les pays et les continents. Capable de réciter des poèmes en vingt-deux langues, il arpente le monde pour amener la poésie dans les lieux les plus inattendus, prisons, hôpitaux psychiatriques, écoles militaires. Là, où on s'y attend le moins et de préciser que la poésie est fille de bohème, elle ne se cantonne pas, elle ne s'enferme pas, elle se partage, elle touche au plus profond de l'être et c'est pour cela qu’un prisonnier le remerciera avec une sublime maladresse :

- Au moins vous, vous ne nous prenez pas pour des cons. Une phrase de remerciement gauche et maladroite qui dit bien ce qu'elle veut dire; elle a touché là où personne ne va, le moi profond, l'âme, le cœur, la sensibilité.

Autrefois, la rhapsodie était réservée à des poèmes épiques chantés et accompagnés d'une lyre ou d'une cithare, le rhapsode tant aimé des Dieux recousait ensemble les morceaux de l'Iliade. Yves Gaudin , lui, recolle aussi les morceaux , il aide les autres à se reconstruire, il retisse le lien, il recoud l’âme partie en lambeaux.

Au hasard des rencontres, bien qu’il n’y ait que des rendez-vous dans la vie, il croise une enseignante en CM2 qui l’encourage devant toute une classe,  à dire son poème. La magie prend pour le petit dyslexique dont le parcours scolaire sera celui du combattant. Mais la poésie, elle, ne le lâche pas, elle le tient hors de l’eau. Aux Etats-Unis, il y créera et dirigera un service clientèle pour une entreprise manufacturière de broyeurs industriels en sa qualité de mécanicien tout en déclamant des vers le soir, il est approché par Zénobia Stockton, l’amie, la sœur, la marraine, elle lui ouvre les portes des universités. L’ancienne interprète de Charles de Gaulle auprès l'ambassade des Etats-Unis à Londres qui connaissait aussi bien Churchill que Einstein lui dira « I trust you ! I believe in you ! ». A Charleston, en Caroline du Sud, il enseignera à l’université notamment auprès d’élèves de l'académie militaire The Citadel dont personne ne veut. Les plus grandes universités l’invitent, à dire et à faire dire des poèmes aussi bien en russe qu’en espagnol ou en anglais. Les langues ne sont pas une barrière, elles ne sont que de la musique pour une oreille exercée.

Autre rencontre solaire, Michel Guggenheim lui ouvre les portes d’Avignon via le programme de Bryn Mawr College, où il a carte blanche. Le décor pour rue, Yves Gaudin court avec ses étudiants en déclamant du Césaire ou du Antonin Artaud, des draps blancs donnés par l’hôpital font office de voiles.

Citoyen du monde, féru d’esthétique nomadique, le parcours du poète est celui des rencontres, passeur de mots, il nous revient avec des énigmes. Une femme qui a connu les camps nazis , lui traduit dans un train , un proverbe yiddish qui se disait dans les camps :

« Le meilleur de tous les tailleurs parmi les artisans c’est Yankel le boulanger ! ». Une énigme à interpréter qui pourrait convenir parfaitement à Yves Gaudin, derrière l’artisan mécanicien, se cache le plus pur des poètes. Une autre façon de dire, qu’on ne sait jamais où et comment se cache le meilleur en nous et qui est le meilleur.

 

 

 

 

 

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10/06/2018

Appel à témoin, appel au courage

IMG_1801.jpgUne affiche qu'on voit un peu partout en France voisine, côté Collonges-sous-Salève et Saint-Julien-en-Genevois. Les parents dont le fils a été renversé alors qu'il roulait à vélo sur la route de Presilly au Châble, le vendredi 1er juin, ont lancé un appel à témoin.

Le jeune Maxime, âgé de 17 ans entre à 22h40 à vélo, un chauffard le heurte par l'arrière et le laisse pour mort au bord de la route, dans un fossé. Un autre conducteur le trouvera inanimé et appellera les secours. Maxime dans le coma, meurt le lundi 4 juin, son enterrement a eu lieu le samedi 9 juin, à l'église de Neydens. Un dernier adieu à cet adolescent dont la vie a été fauchée par un chauffard.

Mais il y a la suite, celle à laquelle on s'attend tous. Un chauffard planqué et qui a de la peine à respirer, à manger, à  dormir depuis la fuite, nerveux, les mains qui tremblent. Il a dû sentir le choc, voir le corps plonger dans le ravin, malgré cela, il  a continué sa route en regardant dans le rétroviseur le vélo couché, le feu de vélo avant encore allumé, puis il a accéléré en croyant oublier, il a imaginé qu'il pourrait tout effacer, en quelques secondes.

Oui, on peut imaginer la terreur, l'angoisse, la panique. Descendre de la voiture les jambes flageolantes, les mains moites, le coeur battant, et se pencher sur le blessé, dans la nuit noire. Mais c'est ce courage qu'il aurait fallu pour assumer un acte, c'est la capacité d'être responsable de ses actes mêmes les plus affreux qui fait de nous ce que nous sommes, à savoir des êtres libres et responsables. La capacité de répondre de ses actes nous donne le pouvoir d'être libre, elle nous confère de la grandeur, oser dire c'est se libérer du poids de la culpabilité.

Songez à cet homme ou cette femme qui continuera à se cacher sans oser assumer l'accident, un manque de courage qui condamnera à perpétuité. Quelle tranquillité après ça ? Quelle vie après ? Mieux vaut assumer les conséquences de ses actes.

Que le chauffard fasse acte de courage et de responsabilité !

 

Paix à l'âme de Maxime ! Avec toute notre compassion aux parents.

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Pour toute information contacter la gendarmerie de Saint-Julien en Genevois 00334 50 49 20 44

 

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09/06/2018

Deal qui peut !

872965195-1.JPGSans vouloir entrer dans le débat Melgar contre lequel s'est fait la levée de boucliers, j'aimerai rappeler le reportage réalisé en 2009. Une série d'interviews réalisés auprès des dealers aux Pâquis et j'avais mis en évidence un élément important, c'est que la plupart des dealers sont des NEM (non entrée en matière) dont le séjour en Suisse est refusé et qu'on laisse vivre dans le pays  sans aucuns moyens.

La meilleure façon de réduire le deal dans les rues, c'est de s'assurer de travailler avec une certaine cohérence, lorsqu'on jette des mineurs dans la rue, sans ressources, il ne faut pas s'étonner de les voir se débrouiller comme ils peuvent et on les aurait préférés assis sur les bancs d'école plutôt  qu'autour d'une école.

 

Une meilleure politique d'intégration et une meilleure lutte contre la discrimination participeront  à la diminution du deal, CQFD et pour conclure : Osons le débat !

 

Deal qui peut ! Billets dans l'ordre de publication

http://paquis.blog.tdg.ch/archive/2009/11/20/deale-qui-pe...

http://paquis.blog.tdg.ch/archive/2009/11/21/deale-qui-pe...

http://paquis.blog.tdg.ch/archive/2009/11/27/deale-qui-pe...

http://paquis.blog.tdg.ch/archive/2009/11/28/deale-qui-peut-les-balafres.html

http://paquis.blog.tdg.ch/archive/2009/12/13/deale-qui-pe...

http://paquis.blog.tdg.ch/archive/2009/12/18/deale-qui-peut-du-gourbis-aux-paquis.html

 

 

 

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03/06/2018

Le pain du pauvre

IMG_1764.jpgRouen,  22h – Devant la belle gare de Rouen construite dans un style Art Nouveau et qui date de 1928 se gare la camionnette du Samu social. Des personnes l’attendent déjà de pied ferme depuis plus d’une heure. Des sandwichs, du café et du thé seront distribués gracieusement aux SDF.

Les bénévoles dont une qui est engagée depuis 22 ans dans cette distribution,  rayonne de joie, elle m’explique le circuit qu’ils font deux fois par semaine et les centaines de sandwichs distribués.

- Non ! Nous n’avons jamais eu de problèmes de violence, en général,  s’il y a de la bagarre c’est entre les SDF et là vous voyez le bus, il est prêt à partir. C’est simple, dans ces cas-là on s’en va et ils le savent : plus rien à manger! Et si quiconque nous menace, les sans-abri eux-mêmes nous protègent et calment le jeu. En 22 ans, je n’ai jamais rencontré de graves problèmes et la preuve, je continue avec joie et je compte bien ne pas m’arrêter.

Tandis que je discute avec la bénévole, j’observe des sans-abris remercier longuement les personnes qui leur distribuent la nourriture et les féliciter pour leur travail d’humanistes ; des réfugiés portent la main à leur coeur en le tapotant pour montrer qu'ils sont touchés et reconnaissants, un groupe assis sur le trottoir  après avoir mangé joue avec un presque chiot en imitant la grosse voix de la police qui les fouille.

- Cherche ! Cherche ! le chien un peu fou leur mordille les pieds et tous de rire.

Un homme plutôt bien mis, la cinquantaine, s’approche de nous, il tient serré fort contre lui un yaourt, un morceau de pain et un sandwich qu’il a récupérés de la distribution. Il raconte sa vie,  en quelques traits, je l’écoute attentivement, surprise de voir que « la normalité » peut, elle aussi, conduire à la précarité.

Un amour intense avec Joëlle, une des premières femmes à avoir fait le Paris-Dakar, lui de métier est illustrateur, mais on n'en vit pas de ce métier-là. Il a de ses propres mains construit leurs trois maisons. Joëlle meurt d’une crise cardiaque. Non mariés, les parents de la femme saisissent tout et laisse l’homme sur la paille et lui confie les frais de l’enterrement dans son propre caveau, là où il rejoindra sa bien-aimée, plus tard. Lui explique .

- Parce qu’ils n’auraient pas hésité à l’incinérer, ça aurait coûté moins cher et moi, je ne l’ai jamais entendu dire que c’est ce qu’elle souhaitait, alors elle est dans mon caveau familial et elle m'attend.

L’homme quelques mois plus tard après ce décès et qui travaillait comme un fou à raison de 18 heures sur 24, en qualité de technico-commercial avec l’obligation de vendre 60 remorques par mois, fait à son tour, un arrêt cardiaque et se retrouve dans le coma. Puis, c'est la chute; la déchéance par le chagrin, la perte de l’emploi, la maladie, le jette dans la rue.

Il continue tout en parlant de son amour, à serrer plus fort le pain contre lui, comme s’il se souvenait d’avoir serré la vie contre ce corps devenu frêle. Il raconte tout ceci avec une belle dignité. Il déclare avoir trouvé enfin une chambre chez une assistante sociale qu’il peut occuper contre petits travaux.

Et il continue à parler de cette femme merveilleuse qu’il aimait et admirait tant . L’amour de sa vie.

Tout en l’écoutant, je songe au fait que même la normalité peut conduire à la rupture, mais c’est une « normalité » entachée de violence ; un employeur qui presse au maximum le citron, un statut de couple non-marié qu’on finira par stigmatiser, un homme sensible qui ne semble ni drogué, ni alcoolique, mais pour qui trop aimer a suffi à lui faire perdre tous les repères lorsque l’être aimé s’en est allé.

IMG_1765.jpgLe bus s’éloigne. Tout ce petit monde un brin interlope,  en quelques secondes,  se disperse. Je reste plantée, seule, devant cette gare, en réfléchissant à la folle marche du monde et conclus qu'il ne fait  pas bon être sensible dans ce monde où la normalité n'a jamais été gage de justice et d'équité et que chacun de nous pourrait devenir cet homme-là. Il suffit d'un accident grave dans le parcours de vie. Il ne reste dorénavant que notre empathie à offrir, à des gens dont le parcours aurait pu être exemplaire et pour qui ça n'a pas suffi.

 

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