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03/06/2018

Le pain du pauvre

IMG_1764.jpgRouen,  22h – Devant la belle gare de Rouen construite dans un style Art Nouveau et qui date de 1928 se gare la camionnette du Samu social. Des personnes l’attendent déjà de pied ferme depuis plus d’une heure. Des sandwichs, du café et du thé seront distribués gracieusement aux SDF.

Les bénévoles dont une qui est engagée depuis 22 ans dans cette distribution,  rayonne de joie, elle m’explique le circuit qu’ils font deux fois par semaine et les centaines de sandwichs distribués.

- Non ! Nous n’avons jamais eu de problèmes de violence, en général,  s’il y a de la bagarre c’est entre les SDF et là vous voyez le bus, il est prêt à partir. C’est simple, dans ces cas-là on s’en va et ils le savent : plus rien à manger! Et si quiconque nous menace, les sans-abri eux-mêmes nous protègent et calment le jeu. En 22 ans, je n’ai jamais rencontré de graves problèmes et la preuve, je continue avec joie et je compte bien ne pas m’arrêter.

Tandis que je discute avec la bénévole, j’observe des sans-abris remercier longuement les personnes qui leur distribuent la nourriture et les féliciter pour leur travail d’humanistes ; des réfugiés portent la main à leur coeur en le tapotant pour montrer qu'ils sont touchés et reconnaissants, un groupe assis sur le trottoir  après avoir mangé joue avec un presque chiot en imitant la grosse voix de la police qui les fouille.

- Cherche ! Cherche ! le chien un peu fou leur mordille les pieds et tous de rire.

Un homme plutôt bien mis, la cinquantaine, s’approche de nous, il tient serré fort contre lui un yaourt, un morceau de pain et un sandwich qu’il a récupérés de la distribution. Il raconte sa vie,  en quelques traits, je l’écoute attentivement, surprise de voir que « la normalité » peut, elle aussi, conduire à la précarité.

Un amour intense avec Joëlle, une des premières femmes à avoir fait le Paris-Dakar, lui de métier est illustrateur, mais on n'en vit pas de ce métier-là. Il a de ses propres mains construit leurs trois maisons. Joëlle meurt d’une crise cardiaque. Non mariés, les parents de la femme saisissent tout et laisse l’homme sur la paille et lui confie les frais de l’enterrement dans son propre caveau, là où il rejoindra sa bien-aimée, plus tard. Lui explique .

- Parce qu’ils n’auraient pas hésité à l’incinérer, ça aurait coûté moins cher et moi, je ne l’ai jamais entendu dire que c’est ce qu’elle souhaitait, alors elle est dans mon caveau familial et elle m'attend.

L’homme quelques mois plus tard après ce décès et qui travaillait comme un fou à raison de 18 heures sur 24, en qualité de technico-commercial avec l’obligation de vendre 60 remorques par mois, fait à son tour, un arrêt cardiaque et se retrouve dans le coma. Puis, c'est la chute; la déchéance par le chagrin, la perte de l’emploi, la maladie, le jette dans la rue.

Il continue tout en parlant de son amour, à serrer plus fort le pain contre lui, comme s’il se souvenait d’avoir serré la vie contre ce corps devenu frêle. Il raconte tout ceci avec une belle dignité. Il déclare avoir trouvé enfin une chambre chez une assistante sociale qu’il peut occuper contre petits travaux.

Et il continue à parler de cette femme merveilleuse qu’il aimait et admirait tant . L’amour de sa vie.

Tout en l’écoutant, je songe au fait que même la normalité peut conduire à la rupture, mais c’est une « normalité » entachée de violence ; un employeur qui presse au maximum le citron, un statut de couple non-marié qu’on finira par stigmatiser, un homme sensible qui ne semble ni drogué, ni alcoolique, mais pour qui trop aimer a suffi à lui faire perdre tous les repères lorsque l’être aimé s’en est allé.

IMG_1765.jpgLe bus s’éloigne. Tout ce petit monde un brin interlope,  en quelques secondes,  se disperse. Je reste plantée, seule, devant cette gare, en réfléchissant à la folle marche du monde et conclus qu'il ne fait  pas bon être sensible dans ce monde où la normalité n'a jamais été gage de justice et d'équité et que chacun de nous pourrait devenir cet homme-là. Il suffit d'un accident grave dans le parcours de vie. Il ne reste dorénavant que notre empathie à offrir, à des gens dont le parcours aurait pu être exemplaire et pour qui ça n'a pas suffi.

 

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Commentaires

Les bénévoles dont une qui est engagée depuis 22 ans dans cette distribution, rayonne de joie,

Ah bon ? Bonne suite à elle !

Écrit par : paragoun | 04/06/2018

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