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28/05/2018

L'aventure argentique

IMG_1358.JPGPhilippe Ledru, ancien photographe pendant 25 ans, à l’agence Sygma,  balaie d’un geste les problèmes qu’il a eus à récupérer son stock photos lorsque l’agence de photo-journalisme est vendue en 1999, à Corbis, société dirigée par Bill Gates plus tard revendue à Unity Glory, filiale de Visual China qui finira par conclure un accord avec Getty Images.

C’est alors la valse des archives, un fonds de plusieurs millions de photos  à la dérive, des milliers  d'entre elles perdues. Des photographes qui avaient quasi un statut d’indépendant avec des droits d’auteur protégés au cœur de l’agence Sygma s’associent et décident de se battre pour récupérer leurs clichés.

Après 12 ans d’âpres luttes et de procédures sans fin, Philippe Ledru parvient à récupérer 5m3 de photos, soit un camion.

Mais il ne veut plus en parler, du reste, ils ont tous signé un accord dans ce sens « on ne parle plus de cette affaire, tout a été réglé! »

Il reste quoi ? Il reste la mémoire photographique pour celui qui parle de l’argentique avec une certaine nostalgie.  Les clichés inédits de Simone Weil dans son ouvrage préfacé par Badinter « Mes combats »   sont signés Ledru. Un prochain ouvrage  à paraître et plus intimiste avec la collaboration de la famille seront aussi de son cru, celle qu’il connaissait si bien l’a laissé approcher dans cette sphère personnelle que seul un ami peut franchir.

Quel mémoire photographique ? Un instant inoubliable lorsque David Bowie à Cannes, le vire quasiment, sa cigarette à la main, une expression immortalisée entre l’amusement et l’agacement.

Philippe Ledru soutient qu’autrefois, on ne shootait pas à l’aveugle, mais il fallait se préparer à saisir une expression, un geste, un moment unique, l’argentique exigeait un travail soigneux et bien préparé, il fallait longuement cadrer son sujet. A Cannes, ce photographe des stars parvenait à les sortir discrètement de l’hôtel par les discrètes portes de service pour les faire poser dans un jardin, sur des escaliers, à l’abri des regards et de l’hystérie des foules. Aujourd’hui, c’est impossible ! Les stars sont prises au piège, des barrières partout, des gens qui photographient avec leur portable,  à tout va.   Cette vie filmée en permanence a banalisé l’image. Des caméras de surveillance partout, bientôt des drones-filmeurs, et se demander quels sont les moments de la mémoire dans ce flux ininterrompu d’images, qui va décider de l’instant historique d’un cliché ?

- Discours d’ancien combattant ? lui demandé-je. Il me répond, très fier pour celui qui « a couvert le Liban »  : -  j’assume entièrement  !

On subit une globalisation de l’image, il n’y a plus de moments exclusifs, les images sont banalisées jusqu’à l’infini. La distance n’existe plus et c’est elle sans doute qui faisait la force d’une photo, la puissance d’une image, la distance nécessaire à la réflexion.

Tandis qu’il me raconte ceci, il se retourne et voit sur son stand du Carrousel du Louvre où sont exposées ses photos dont celles de David Bowie, des personnes photographier ses œuvres au moyen de leur portable et il les interpelle; il leur  explique les droits d’auteur, le travail à respecter et s'explique, ses photos seront reproduites par milliers sur les réseaux sociaux et comment les récupérer, ensuite. Voilà ce qu’est devenue la photo, dit-il, des reproductions aveugles à l’infini et on ne sait plus en reconnaître l’auteur. On ne peut plus remettre une photo dans son contexte et pourtant le contexte est essentiel pour comprendre une photo et la situer dans son temps.

De l’argentique au numérique, de l’exception à la consommation de masse. Le numérique va-t-il détruire la photo, effacer  la mémoire, brouiller les pistes ?

 

 

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Commentaires

L'aventure uber.

Écrit par : canon | 29/05/2018

Super Jema tu as bien cerné le problème de Philippe. Il à bien été entourer par nous tous durant ces 3 jours.

Écrit par : Gisele Gygax | 01/06/2018

Tant que je sympathise avec le créateur et son droit de paternité, cette névrose - arrêter le vent avec les doigts, de faire revenir la flèche tirée et le mot dit, me semble naive. Ces droits d'auteur qui songent empêcher la circulation des idées ne servent que les industries de copyright ces punaises de la culture et de la liberté de connaître...

Écrit par : IT | 04/06/2018

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