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17/03/2018

« Vous m’avez rendu toute ma dignité »

uk35lu-HC.jpgFait étrange, j’ai toujours aimé raconté des récits fabuleux à des inconnus pour tester la puissance de l’histoire que je m’apprête à écrire. Je teste les mécanismes, identifie l’instant où les gens vibrent, à quel moment ils posent des questions, puis lorsqu’ils hésitent et finalement sont émus, puis silence….un ange passe !

Le dernier exercice en date était avec un Malien. Je lui raconte l’épopée incroyable de l’esclave Benkos Bioho,  né vers la fin du XVIIe siècle et tombé dans les filets portugais en Guinée-Bissau. Il  est alors emmené pour le commerce transatlantique avec des milliers d’autres vers la  Colombie. Arrivé dans ces terres inconnues, il résiste, puis se rebelle, s’enfuit avec d’autres marrons et crée une armée de résistants réfugiés dans les Montes de Maria. Reconnu comme chef du palenque par les Espagnols qui demandent la trêve, ils sont reconnus libres, ce qui ne les empêchera pas de pendre Benkos Bioho après l’avoir écartelé sur la place publique quelques années plus tard.

 

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Je lui raconte l’esclavage africain dont on parle si peu, ce deuxième génocide survenu après le massacre des Indiens d’Amérique; le plus grand holocauste de l’histoire de l'humanité avec 100 millions de personnes exterminées ou mortes de maladies importées par les colons.

 

Quant aux Africains, 55 millions d’entre eux seront kidnappés dont plus de la moitié noyés en mer ou morts pendant le trajet. Encore un génocide à peine effleuré, un de plus frappé d’amnésie.

Mais imaginez, en ce temps-là, faire disparaître 55 millions de jeunes, femmes et hommes de l’Afrique ce que ça pouvait impliquer ? demandé-je , à mon interlocuteur . Mais imaginez des villages entiers vidés de leurs habitants et ce pendant des siècles. Des larmes, des cris, des angoisses, une désolation face à ces absences et constater qui a perdu un fils qui a perdu une mère, un oncle, un père, enlevés pour qui sait où.

Et il ne faut pas se leurrer ou l'oublier,  les esclaves ont résisté et quelle résistance, insisté-je . Tiens ! Pour exemple, au cours du XVIIIe siècle, celui qu’on surnomma la Capitaine Tomba qui s’opposa à la traite des siens en brûlant les huttes avant l’arrivée des Blancs et en s’attaquant aux négriers. Pris en capture et embarqué sur un navire anglais, il est décrit par le négrier John Leadstine, surnommé le « Vieux Pirate » , chef de la foire aux esclaves en Sierra Leone comme  : « Grand et fort, l’air à la fois sévère et hardi » , si hardi qu’il organise son évasion sur le navire Robert. Lors de la traversée qui doit l’amener en Jamaïque, il attaque des marins qui en plus grand nombre ont le dessus, le captif se fait torturer tandis que l’esclave qui l’a aidé est « hissée par les pouces, fouettée et dépecée, les autres esclaves seront forcés de manger son cœur et son foie » . Le capitaine Tomba dont la valeur marchande était élevée compte tenu de se force exceptionnelle ne sera pas condamné à mort mais débarqué et vendu en Jamaïque après avoir été puni et torturé. Une résistance très détaillée qu’on retrouve dans le journal de bord du Capitaine Harding, impressionné par cette capacité de rébellion voire même admiratif.

Non ! Ils n’ont pas été ces moutons qu’on imagine emmenés à l’abattoir, il y a eu des résistances incroyables. On craignait les connaissances en herboristerie des esclaves qui savaient non seulement se soigner avec des poisons mais empoisonner et savoir si les victimes allaient mourir, en quelques heures, en quelques jours ou en quelques mois.

On craignait la magie des femmes capables d’ensorceler et qui menaient une résistance qui leur était propre;  il leur fut interdit d’utiliser des breuvages et de les vendre. Ils étaient craints par leurs maîtres, ces esclaves capables de se soulever et de s’organiser pour s’enfuir.

Non, assurément ils n’ont pas été ce qu’on voulait faire croire durant des siècles, des objets que l’on déplace, ils ont été des humains qui se sont battus au prix de leur vie et pour leur liberté, des êtres qui ont su s'organiser et mener des actes de bravoure.

Le Malien , à la fin du récit, me remercie en me disant très ému : vous m’avez à moi et à mes enfants rendu toute notre dignité ! Je compte vraiment  sur vous pour l’écrire l’histoire de cet esclave magnifique : Benkos Bioho !

 Attablée, ce matin, devant l'histoire de cet esclave rebelle, Benkos Bioho,  je songe à offrir ce récit à ce Malien inconnu et qui avait tant besoin de dignité comme tous les Africains vivant en Europe et à qui ont a fait oublier la plus grande injustice !

L’esclavage de 55 millions d’entre eux. Il n'y a pas d'histoire sans mémoire et se souvenir c'est participer à rendre la dignité perdue aux victimes.

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Commentaires

Pour rappel, Voltaire raciset et esclavagiste:
https://www.france-pittoresque.com/spip.php?article12652

Écrit par : Daniel | 17/03/2018

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