28/10/2017

Confession d'un ex-soldat israélien

Ses mains s'agitent tandis qu'il parle, il est nerveux et ne cesse de bouger. La conversation démarre de manière banale, puis je lui demande de me raconter l'histoire la plus impressionnante de sa vie. Les vannes alors se sont immédiatement ouvertes, un flot ininterrompu, sans même que je puisse retenir quoi que ce soit.
"J'ai été un militaire de carrière pendant 25 ans, j'ai vécu deux guerres, aujourd'hui, je touche une pension.  Mécanicien de formation, je conduisais les tanks, j'adorais l'armée;  le rapport entre soldats, franc et direct, des amitiés fortes. Mais la guerre ça laisse des traces ! J'ai perdu des amis, trois amis, deux morts sous mes yeux, le troisième déjà fragile est devenu cinglé,  mais c'est comme s'il était mort pour moi.
C'est arrivé au Sud Liban, les cadavres étaient tout autour de nous, parfois avec nos tanks on leur roulait dessus. Cet ami que je ne reconnaissais plus, dans un état d'hystérie,   leur sautait dessus à pieds joints, les corps inanimés semblaient reprendre vie et sursautaient sous ses assauts,  puis il devait regrouper les cadavres afin de  les arroser d'essence pour les brûler ensuite et éviter ainsi que les chiens ou les rapaces ne viennent les dévorer. Lorsqu'il a pris les jambes d'un mort pour le traîner, la tête s'est détachée du tronc et là ce soldat déjà un brin déséquilibré a totalement perdu le peu de raison qui lui restait, jusqu'à aujourd'hui, il hurle; seuls les médicaments le font taire. Voilà comment je l'ai perdu, cet ami,  il est devenu fou à lier.
Je ne comprends pas, tout le monde veut la paix, nous sommes frères comme s'est écrit dans la Torah, vous savez Ismaël et Isaac ?  Mes parents sont nés au Maroc, ils parlent aussi espagnol, nos ancêtres ont quitté l'Espagne pendant l'Inquisition, moi je parle l'arabe. Lorsque je rencontre des Arabes, on fraternise, on se serre dans les bras, on va boire un verre ensemble, on se sent proches. Alors si la majorité veut la paix, pourquoi ces guerres ? Qui est la minorité qui veut la guerre ? Parce que ça rapporte de l'argent les conflits armés (en disant cela il frotte de façon très orientale rapidement le pouce contre l'index, l'un contre l'autre, et en sifflant) – On n'aura jamais la paix en Israël, le futur de nos enfants, de nos petits-enfants et de nos arrière-petits-enfants ce sera toujours la guerre. Dans les pays arabes, dès la primaire, on leur apprend dans les livres qu'ils doivent exterminer tous les Juifs,  alors vous voulez faire quoi ? La paix, jamais on l'aura. Mon fils a quitté Israël pour émigrer aux Etats-Unis comme si le  pays où il est né avait la peste et il ne veut pas revenir, je dois tout le temps lui envoyer de l'argent. Moi, je dors presque pas la nuit, à trois heures du matin, je me réveille. Je pense partir quelques jours au Maroc rejoindre mon père, ça me fera du bien.
Je me sens nerveux, ça vous dérange si je fume ?  Excusez-moi, ça m'a fait beaucoup de bien de vous parler, votre silence est profond,   pardonnez-moi, ça m'agite de me souvenir de tout ça, merci de m'avoir écouté."

 

Sans doute les écrivains,  réceptacles d'histoires,  sont les miroirs de l'humanité;  ils renvoient l'image de la folle marche du monde.

 

 

11:39 | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | |

15/10/2017

CHRONIQUE DU RACISME ORDINAIRE

4197289793.jpgCe qui est bien avec les conducteurs Uber c’est que pour la plupart et lorsqu’on leur pose la question, ils adorent vous raconter en long et en large comment ils sont devenus chauffeurs.

J’ai retenu particulièrement l’histoire de Paul, un Français originaire de l’Angola, une quarantaine d’année, d’un port élégant, le timbre clair et posé, il parle tranquillement sans jamais se départir de son calme ; il a l’art du conteur, il décrit, raconte, explique, détaille juste ce qu’il faut.

Il m’explique comment, à son arrivée encore adolescent, il a rencontré le racisme en France, au départ il n’y croyait pas, dans un pays si démocratique où la devise qu’il prenait pour vraie « Liberté, Egalité, Fraternité » n’est qu’une vue de l’esprit et que Non ! Nous ne sommes pas tous frères.

Ceci a commencé lors de l’année du bac, le professeur de mathématiques présentait les exercices au tableau et en s’adressant aux élèves demandait qui pouvait répondre. Paul levait la main régulièrement et au professeur de l’interpeller, un brin moqueur.

- Toi, l’Africain t’as compris quelque chose aux maths ? Alors essaie de répondre. Invariablement, la réponse tombait juste, infaillible.

Les autres élèves s’appuient sur Paul pour leurs exercices, il aide tous ses camarades qui n’y comprennent rien aux leçons du prof. En fin d’année, tous les élèves ont entre quinze et dix-huit sur vingt, Paul lui, se retrouve avec un quatre. Le délégué de classe révolté va voir l’enseignant, qui d’abord nie et finalement admet qu’il n’a regardé que les noms de famille africains et sans corriger les épreuves leur a, à tous, mis une note exécrable. Il sera obligé de corriger celle de Paul qui affichera vingt sur vingt, la meilleure note de la classe.

Paul venu seul en France n’a pas les moyens d’aller à l’Université après avoir obtenu son bac. Il commence rapidement à travailler dans les chantiers. Le maître de chantier qui n’arrive pas à faire travailler son fils qui glande toute la journée dans son lit, s’acharne sur Paul qui est un sacré bosseur. Il le colle au marteau piqueur, huit heures par jour. Un jour, Paul craque et s’effondre en larmes. Indigné, un collègue antillais, père de famille, prend le jeune sous son aile et l’amène au CNAM afin qu’il s’inscrive aux cours du soir pour devenir ingénieur.

Le jeune homme alors âgé d’une vingtaine d’années étudie quoiqu’il arrive, fatigué, pas fatigué, malade, fauché, affamé, il y va sans plus se poser de questions. En parallèle, il a décroché un emploi dans une grande entreprise de nettoyage. Il grimpe les échelons, devient chef d’équipe, on lui reproche d’engager trop d’Arabes, d’Africains et d’hispanophones trop bronzés, on exige le type caucasien, le mot d’ordre « blanchir les équipes ». Paul se défend d’engager ceux qui veulent bien faire ce boulot.

Devenu enfin ingénieur, après plusieurs années dans l’entreprise de nettoyage, il postule à un poste qui vient de se libérer et pour lequel il a le titre et l’expérience, réponse de l’employeur : "Ce niveau de hiérarchie, ce n’est pas pour ta couleur ! ». Paul, ni une, ni deux rentre chez lui, donne son congé et devient chauffeur Uber.

A ce stade du récit, moi-même effondrée par tout ce que j’entends, je lui dis qu’il doit se sentir très blessé parce que ça fait terriblement mal l’injustice et le racisme.

Pas du tout ! me lance-t-il, moi ça me rend encore plus tenace et j’ai décidé d’écrire un livre « Chronique du racisme ordinaire ».

 

09:38 | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | | |