24/06/2017

Du traitement du corps de l’ennemi- L’espion Eli Cohen

EliCohen.jpgDans un billet précédent "Une leçon grecque quant au traitement du corps de l’ennemi" je rappelai l’usage chez les Grecs antiques de rendre le corps de l’ennemi à ses proches.

Jusqu’à ce jour, la veuve Nadia Cohen, épouse de feu l’agent Eli Cohen, considéré comme le plus brillant agent du Mossad à la mémoire photographique unique et aux « rendements exceptionnels », implore au gouvernement syrien de pouvoir récupérer la dépouille  de son époux, père de leurs trois enfants. 

Né à Alexandrie en 1924, d’un père d’origine syrienne, Eli Cohen sera chassé en 1957 juste après la crise de Suez par Nasser avec l’expulsion de tous les autres juifs. Il rejoint sa famille déjà installée en Israël.

Durant son armée, Il travaille comme analyste dans les services de renseignements et, postule pour le Mossad, sa candidature est rejetée. Blessé dans son orgueil, il travaillera alors pour un cabinet d’assurances de Tel Aviv et se marie avec Nadia, d’origine irakienne. 

En 1960, il est engagé comme espion au sein de la Branche des Renseignements de l’armée israélienne. Un an plus tard, il est envoyé en Argentine, qui compte une grande communauté arabe, pour y façonner sa couverture de marchand arabe syrien, antiquaire, spécialisé dans l’import-export. Pour parfaire sa légende de riche vendeur de meubles et de tables de jeux damascènes, il nomme des contacts à Münich et Zürich pour faire transiter ses meubles par l’Europe et fait miroiter aux industriels et commerçants syriens son réseau international, alors qu’en réalité, il s’agit des agents du Mossad avec qui il peut correspondre et communiquer sous couvert de commerce.

Nommé Kamel Amin Taabat avec un nouvel arbre généalogique, le juif orthodoxe devient musulman, il doit passer de l’accent égyptien à l’accent syrien. D’un naturel chaleureux, là où il passe, chacun veut devenir son ami ; il est aimé par tous, il est décrit comme jeune et séduisant au "sourire désarmant". Sous cette fausse identité, sans statut de diplomate, Eli Cohen, l’infiltré se créé un réseau et rencontre notamment l’attaché militaire syrien à Buenos Aires. Quelques mois plus tard, Eli-Taabat «revient» à Damas et gagne progressivement la confiance de plusieurs militaires et dignitaires syriens. Il infiltre les milieux bassistes et devient incontournable. Sa couverture est parfaite même pour son épouse Nadia pour qui il est commerçant amené à beaucoup voyagé pour ses affaires. 

Installé dans un appartement au dernier étage, proche du QG militaire syrien, il peut y installer une antenne pour son émetteur miniature et suivre tous les mouvements de l'armée. Chaque matin, à 8h30, il envoie un message radio aux services de renseignements israéliens.

Proche du Ministre qui deviendra président, Hafez El Assad dont il est le confident, Eli Cohen dit Kamel Amin Taabat est pressenti pour un poste d’adjoint du Ministre de la défense syrien. Ses bonnes manières, son statut de riche commerçant, sa capacité à parler plusieurs langues (Arabe, Hébreu, Français, Italien, Allemand, Anglais, Espagnol) l’aident à tisser un réseau dense au plus haut des sphères stratégiques. Des pilotes l’emmènent se promener en avion au-dessus du Golan et qui lui permettront d’envoyer des informations précises sur le plateau. Il transmettra le nom des pilotes syriens. Sa mémoire prodigieuse et surtout photographique en fait un espion redoutable. Il transmet des détails sur l’emplacement des fortifications, la position des bunkers et des bases de tirs syriens qui seront utilisés lors de la Guerre des Six Jours durant laquelle, la Syrie perdra le plateau du Golan grâce aux renseignements de l’espion.

Les Syriens, comprennent peu à peu qu’un espion transmet des informations. Début janvier 1965, il est démasqué par des spécialistes égyptiens du contre-espionnage ayant localisé, grâce à un nouveau système de radiogoniométrie d’origine soviétique, les ondes radio de messages chiffrés en morse émises depuis le poste émetteur miniature dans son appartement. Un appartement où se trouvait toute la panoplie du parfait espion : rasoir électrique dont le fil servait d'antenne, des codes de transmission écrits à l'encre sympathique, des modes d'emploi d'explosif dissimulés dans des savons Camay, un fouet électrique pour y cacher l'émetteur miniature, cachets d'aspirine en réalité   pilules de cyanure, cigares truffés de dynamite.

Eli Cohen est arrêté le 24 janvier 1965, au moment où il transmet des messages secrets à Israël. Dans son dernier message codé, il annonce à ses homologues israéliens qu’il est démasqué. Le Mossad se rend compte que la frappe « du pianiste » n’est plus la sienne, sa façon de frapper sur l’émetteur avait une signature. Il est ensuite torturé, jugé à huis clos en Syrie, et condamné pour trahison à la peine capitale par pendaison.

En dépit des interventions de plusieurs  chefs d’État européens et du pape Paul VI, Eli Cohen est pendu sur la place des Martyrs, au centre de la ville de Damas le 18 mai 1965, à 3h35 du matin sous l’œil de milliers de Syriens. Au pied de l’échafaud, un vieux rabbin prie pour lui. Le condamné refuse au bourreau, le géant Abbu- Salim de le laisser mettre un capuchon sur la tête. Deux minutes après, il est déclaré mort.

A la fin de la Guerre des Six Jours, malgré de nombreux efforts, Damas refuse de transférer le corps d’Eli Cohen.

Depuis, les autorités syriennes ont toujours refusé de renvoyer la dépouille de Cohen à sa famille pour qu’il soit enterré en Israël. Les demandes de sa famille sont encore aujourd’hui ignorées par le gouvernement syrien, même Poutine a appuyé cette requête.

Or, il reste encore des zones d’ombres à élucider sur cet espion qui lors de son dernier passage en Israël avait fait savoir au Mossad qu’il avait besoin de mettre fin à sa mission, exceptionnellement longue. Malgré cela, elle sera prolongée.  C'est un homme affaibli et épuisé, fragile psychologiquement  qui repartait à Damas, devenu nerveux et imprudent.  L'objectif final était-il qu'il se fasse prendre? Pour jeter le trouble en Syrie, où tout le monde se méfierait alors de tout le monde dorénavant puisque les plus hautes sphères avaient été infiltrées ? Le système syrien serait alors totalement désorganisé et devenu incohérent, mis à genoux  et prêt à être attaqué ?  Eli Cohen a-t-il été sacrifié par le Mossad ? 

Lorsqu’il se trouvera en Israël, après quatre ans à l’étranger, d'octobre et novembre 1964, pour la naissance de leur troisième enfant, il a lancé des appels de détresse. Nadia découvre un homme épuisé et nerveux,  au bord de l’effondrement. La veuve Nadia Cohen reprochera toujours au Mossad de n’avoir pas mis fin à sa mission et renvoyé un homme devenu incapable de prudence. Dans une dernière lettre écrite de sa cellule, d'une main tremblante, peu avant son exécution, il dira : * " Ma chère Nadia, ma chère famille, .... Je te supplie, chère Nadia, de ne pas passer ton temps à pleurer à propos de ce qui doit être considéré comme du passé. .... N'oublie pas de prier pour l'âme de mon regretté père et la mienne."

Il est souvent comparé à Richard Sorge, l’espion russe qui avait annoncé l’attaque des troupes de Hitler contre l’URSS en juin 1941.

 

Vidéo diffusée sur le Facebook "Syrian Art Treasures" et qui montre  l'exécution d'Eli Cohen  et dont les images sont reconnues comme authentiques.  On la voit apparaître sur les réseaux pour la première fois postée,  le 10 septembre 2016.


https://www.facebook.com/search/top/?q=syrian%20art%20tre...








 

Netflix va co-produire avec Canal+ une série sur Eli Cohen, intitulée« The Spy " , produit par Alain Goldman (La môme) et réalisée par Gideon Raff (Homeland) .

 

 

* La dernière lettre de Eli Cohen avant son exécution 

« A ma chère épouse Nadia et à mes chers parents,

Je vous écris ces derniers mots, quelques minutes avant ma fin, en vous suppliant de rester toujours en bons termes entre vous. Chère Nadia, je te demande de me pardonner et de prendre soin de toi et de nos enfants. Occupe toi bien d'eux, élève les avec une éducation complète et ne les prive ni de ta présence ni de rien.

Je te prie aussi de rester toujours en contact étroit avec mes parents.

Tu peux te remarier afin de ne pas priver les enfants d'un père, je t'en donne la totale liberté.

Je te supplie, chère Nadia, de ne pas passer ton temps à pleurer à propos de ce qui doit être considéré comme du passé. Occupe toi surtout de toi en regardant vers un meilleur futur. Mes derniers baisers à toi, aux enfants Sophie, Irit, Shaoul, à nos familles.... N'oublie pas de prier pour l'âme de mon regretté père et la mienne.

Recevez tous mes derniers baisers et ma bénédiction. Eli Cohen, le 15 mai 1965. »

15:22 | Tags : eli cohen, the spy | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

10/06/2017

Les Réverbères de la mémoire – Franz Werfel

Unknown-1.jpegRaconter pour se souvenir et se souvenir pour ne plus oublier, les écrivains sont les réverbères de la mémoire. 

En revenant de Damas en 1930, Franz Werfel qui accomplit son second voyage au Moyen-Orient et accompagné d’Alma Mahler est ému à la vue des orphelins arméniens qu’il voit travailler dans la plus grande fabrique de tapis de la ville.

Des images d’adolescents squelettiques, des fantômes échappés « du néant de la déportation » quinze ans plus tôt, hantent depuis ce voyage , les nuits de l’écrivain. Il s’attelle alors à ce qui deviendra un chef-d’œuvre historique. Une fresque qui retrace la résistance de 5000 Arméniens qui pour échapper à la déportation se sont réfugiés dans le massif du Musa Dagh (la montagne de Moïse), au Nord-Ouest de la Syrie ottomane, au Nord d’Antioche. Après avoir esquivé les attaques répétées de l’armée ottomane, ils seront sauvés par la flotte française et évacués vers Port-Saïd, en Egypte.

Une œuvre difficile à lire, car contrairement à Franz Werfel visionnaire, juif de Prague et ami de Franz Kafka qui la publie en novembre 1933, le lecteur connaît déjà le second génocide perpétré par les nazis et ne peut s’empêcher cette double lecture. Elie Wiezel dans la préface de l’œuvre rééditée en 1986, souligne l’intuition artistique ou la mémoire historique de l’écrivain, l’une liée à l’autre, le vocabulaire et la mécanisme de l’Holocauste avant l’Holocauste sont déjà décrits. Ce roman préfigure l’avenir dans un terrible pressentiment de l’auteur.

Les 40 Jours du Musag Dagh, à la demande des Turcs, a été interdit par Hitler et brûlé au cours d’autodafés. Franz Werfel sera exclu de l’Académie des arts. Une œuvre sur la résistance qui circulera pourtant dans les camps de concentration nazis.

 

La résistance de cinq villages arméniens basée sur un fait historique. 

Avec 120 fusils modernes et autant de vieux fusils à pierre et de pistolets, les Arméniens menés par l’un des chefs arméniens, Pierre Dimlakian, lutteront jusqu’au bout pour protéger  hommes, femmes, enfants, et vieillards.  Ils résisteront en réalité 53 jours (juillet-septembre 1915) . Du sommet de la montagne où ils se sont réfugiés,  encerclés de toutes parts par l’armée turque, ils faisaient des signes désespérés avec un drapeau de la Croix-Rouge et un autre drapeau sur lequel ils avaient peint une croix immense, et ce jusqu’à ce que l’équipage du Guichen, vaisseau français, les remarquera. Pierre Dimlakian ramené sur le navire Desaix par baleinière,  insiste sur leur situation d’extrême urgence. Il ne leur reste, aux insurgés que 48h de munitions alors que les turcs avancent à toute vitesse et exigent soit la reddition dans les 24h soit le massacre.

L’amiral Dartige du Fournet en charge de faire appliquer le blocus de la côte syrienne, et sans réponse de Paris après son télégramme de demande de visa d’évacuation, - une réponse ne viendra que trois mois plus tard « Où est le Mont Moïse? » - et après un refus de Chypre d’accueillir les fugitifs, donne l’ordre immédiat d’évacuer tous les Arméniens vers Port-Saïd où les Egyptiens les acceptent.

Dans ses mémoires l’amiral raconte le sauvetage des Arméniens qui se déroulera du 5 au 14 septembre 1915. Ce jour-là, un 12 septembre, par une houle haute de deux mètres et des conditions de mer difficiles  : « il y avait là de pauvres bébés enveloppés dans des serviettes éponges qu’on se passait de main en main à travers le ressac, petits Moïses vraiment sauvés des eaux et qui ne sauront jamais à quels dangers ils ont réchappé. »

Il ne nous reste plus qu’à espérer qu’à Genève, on saura aussi faire preuve de courage et permettre l’installation d’un Mémorial Arménien au Parc Trembley qui actuellement butte contre un carré de gazon que les riverains craignent de voir disparaître au profit de l’œuvre de Melik Ohanian, en mémoire du premier génocide du XXème siècle.

Prions pour l’élévation et la grandeur d’âme de quelques esprits chagrins.

  

Les résistants arméniens du Musa Dagh 

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  AMIRAL DARTIGE DU FOURNET

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LE CROISEUR CUIRASSE DESAIX 

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Source :

Sauvetage de 4092 Arméniens par la Marine Nationale Française 5 au 14 septembre 1915

Plage du Ras el Mina au pied du Musa Dagh in Imprescriptible. fr 

 

Franz Werfel - Les 40 jours du Musa Dagh chez Albin Michel- 1936- Réédition  2015- 952 pages 

10:24 | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | |