10/06/2017

Les Réverbères de la mémoire – Franz Werfel

Unknown-1.jpegRaconter pour se souvenir et se souvenir pour ne plus oublier, les écrivains sont les réverbères de la mémoire. 

En revenant de Damas en 1930, Franz Werfel qui accomplit son second voyage au Moyen-Orient et accompagné d’Alma Mahler est ému à la vue des orphelins arméniens qu’il voit travailler dans la plus grande fabrique de tapis de la ville.

Des images d’adolescents squelettiques, des fantômes échappés « du néant de la déportation » quinze ans plus tôt, hantent depuis ce voyage , les nuits de l’écrivain. Il s’attelle alors à ce qui deviendra un chef-d’œuvre historique. Une fresque qui retrace la résistance de 5000 Arméniens qui pour échapper à la déportation se sont réfugiés dans le massif du Musa Dagh (la montagne de Moïse), au Nord-Ouest de la Syrie ottomane, au Nord d’Antioche. Après avoir esquivé les attaques répétées de l’armée ottomane, ils seront sauvés par la flotte française et évacués vers Port-Saïd, en Egypte.

Une œuvre difficile à lire, car contrairement à Franz Werfel visionnaire, juif de Prague et ami de Franz Kafka qui la publie en novembre 1933, le lecteur connaît déjà le second génocide perpétré par les nazis et ne peut s’empêcher cette double lecture. Elie Wiezel dans la préface de l’œuvre rééditée en 1986, souligne l’intuition artistique ou la mémoire historique de l’écrivain, l’une liée à l’autre, le vocabulaire et la mécanisme de l’Holocauste avant l’Holocauste sont déjà décrits. Ce roman préfigure l’avenir dans un terrible pressentiment de l’auteur.

Les 40 Jours du Musag Dagh, à la demande des Turcs, a été interdit par Hitler et brûlé au cours d’autodafés. Franz Werfel sera exclu de l’Académie des arts. Une œuvre sur la résistance qui circulera pourtant dans les camps de concentration nazis.

 

La résistance de cinq villages arméniens basée sur un fait historique. 

Avec 120 fusils modernes et autant de vieux fusils à pierre et de pistolets, les Arméniens menés par l’un des chefs arméniens, Pierre Dimlakian, lutteront jusqu’au bout pour protéger  hommes, femmes, enfants, et vieillards.  Ils résisteront en réalité 53 jours (juillet-septembre 1915) . Du sommet de la montagne où ils se sont réfugiés,  encerclés de toutes parts par l’armée turque, ils faisaient des signes désespérés avec un drapeau de la Croix-Rouge et un autre drapeau sur lequel ils avaient peint une croix immense, et ce jusqu’à ce que l’équipage du Guichen, vaisseau français, les remarquera. Pierre Dimlakian ramené sur le navire Desaix par baleinière,  insiste sur leur situation d’extrême urgence. Il ne leur reste, aux insurgés que 48h de munitions alors que les turcs avancent à toute vitesse et exigent soit la reddition dans les 24h soit le massacre.

L’amiral Dartige du Fournet en charge de faire appliquer le blocus de la côte syrienne, et sans réponse de Paris après son télégramme de demande de visa d’évacuation, - une réponse ne viendra que trois mois plus tard « Où est le Mont Moïse? » - et après un refus de Chypre d’accueillir les fugitifs, donne l’ordre immédiat d’évacuer tous les Arméniens vers Port-Saïd où les Egyptiens les acceptent.

Dans ses mémoires l’amiral raconte le sauvetage des Arméniens qui se déroulera du 5 au 14 septembre 1915. Ce jour-là, un 12 septembre, par une houle haute de deux mètres et des conditions de mer difficiles  : « il y avait là de pauvres bébés enveloppés dans des serviettes éponges qu’on se passait de main en main à travers le ressac, petits Moïses vraiment sauvés des eaux et qui ne sauront jamais à quels dangers ils ont réchappé. »

Il ne nous reste plus qu’à espérer qu’à Genève, on saura aussi faire preuve de courage et permettre l’installation d’un Mémorial Arménien au Parc Trembley qui actuellement butte contre un carré de gazon que les riverains craignent de voir disparaître au profit de l’œuvre de Melik Ohanian, en mémoire du premier génocide du XXème siècle.

Prions pour l’élévation et la grandeur d’âme de quelques esprits chagrins.

  

Les résistants arméniens du Musa Dagh 

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  AMIRAL DARTIGE DU FOURNET

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LE CROISEUR CUIRASSE DESAIX 

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Source :

Sauvetage de 4092 Arméniens par la Marine Nationale Française 5 au 14 septembre 1915

Plage du Ras el Mina au pied du Musa Dagh in Imprescriptible. fr 

 

Franz Werfel - Les 40 jours du Musa Dagh chez Albin Michel- 1936- Réédition  2015- 952 pages 

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Commentaires

Les quarante jours du Musa Dagh! J'ai repris en mains ce vieux livre de jeunesse, enfoui quelque part dans ma "culture générale", juste pour voir un détail ou deux. Quelle imprudence! Il m'a tout de suite rattrapé. Inutile de résister, une fois ouvert on le lit en entier.

Oui, l'éternelle Bête est toujours là, dans toutes les nations, prête à bondir mais l'humanité aussi est là, en nous, capable de se lever, de payer encore une fois le prix de la civilisation.

Merci Djemâa pour ces miroirs publiques ces réverbères qui empêchent l'ignorance de l'ignominie par les générations qui ne l'ont pas vécue!

Écrit par : Ioan Tenner | 11/06/2017

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