26/04/2017

Monserrate, le chemin de croix

1912970758.JPGBogota - Me proposer le Cerro Montserrate un vendredi saint aurait dû me mettre la puce à l'oreille.  Situé à 3152 mètres, il est l'équivalent du Salève pour les Genevois mais avec une basilique au sommet, la basilique du Señor de Monserrate.
On peut y monter soit en téléphérique, soit en funiculaire, dans tous les cas deux heures d'attente, au minimum, pour ce jour-là.  Des milliers de gens se bousculent, achètent des bougies, des chapelets, des statuettes, il s'agit d'un véritable pèlerinage, sous la pluie.
Dans la longue file, j'observe le lendemain de mon arrivée, les bogoteños, les jeunes filles à peine âgées de 16 ans et déjà mères, - il paraît qu'elles croient se réaliser comme femmes en enfantant – la petite indienne qui le visage impassible, un poncho coloré sur les épaules et mesure à peine 1m40,  dépasse la queue en regardant droit devant elle comme si elle était seule, sourde et aveugle, malgré les récriminations, elle avance, coûte que coûte, déjà en lien direct avec les saints. Des clins d'œil malicieux d'hommes joyeux, un dernier petit péché avant le pèlerinage à la basilique.
On m'offre une bougie à trois couleurs, pour l'amour, la santé et la richesse. Arrivés au sommet,  avancer tient du miracle, des enfants hurlent, des chiens aboient, des femmes tiennent désespérément leur enfant par la main afin de ne pas les perdre dans la foule. Impossible de s'approcher de l'autel. Le curé s'essouffle dans un micro grésillant "silencio, silencio por favor ", sa voix est absorbée par le flux constant, les bousculades. Il est vain de croire allumer  la bougie reçue.
On décide alors de redescendre la montagne à pied par les petits sentiers, pour éviter à nouveau deux heures d'attente. Mais la foule est aussi dense, inutile d'essayer de regarder où on met les pieds, on n'y voit rien, de la boue épaisse et glissante sous les chaussures alourdissent nos pas, il faudra trois heures d'effort intense pour parvenir en bas.  Des policiers observent le spectacle de cette rivière humaine, des enfants sur les épaules pleurent. Une femme enceinte a trébuché, les ambulanciers se préparent à l'emmener mais se frayer un passage est un véritable gymkhana  tant le flux est compact. La police montée exhibe ses chevaux, magnifiques pur sang,  agacés par cette masse en mouvement;  je sens les longs cils du cheval me caresser la joue, incapable de m'en écarter, son haleine chaude sur mon visage me donne le vertige.
Je sens déjà les cloques me brûler les pieds, les joues en feu, à cela s'ajoute le décalage horaire, six heures en moins n'arrange rien. On me félicite pour toute ma peine, c'est bon, le péché s'exhale, il sort par tous les pores, il suinte. Enfin, je comprends qu'il s'agit d'un pèlerinage, moi qui pensai faire une promenade du type montée au Salève.
Nous faisions partie des 77'000 personnes à gravir et descendre le Montserrate.

Un vendredi saint qui avait toutes les allures de l'enfer.

 

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25/04/2017

"Los pobrecitos venezolanos" - "Les pauvres petits Vénézuéliens"

venezuela.jpgBogota - Dans le parc Usaquén, un groupe de jeunes avec leur sac à dos parlent fort et rient. L'amie avec qui je marche me demande si j'ai reconnu-là, les Vénézuéliens, identifiables à leur accent.  Certains dorment dehors dans des sacs de couchage, d'autres visages attristés fixent le sol.
Plus de 1.200.000 Vénézuéliens fuient la plus grave crise qu'ait connue le pays, parmi eux de nombreux Colombiens d'origine ou binationaux qui autrefois échappaient au conflit armé et qui reviennent pour échapper à un autre mal, la faillite d'un pays tout entier et son lot de misère.
Et les Colombiens de rappeler qu'eux aussi ont émigré vers d'autres pays , presque 5 millions à l'étranger dont une grande partie aux Etats-Unis.
Les 2'200 kilomètres de frontière ont créée des synergies, des familles se partagent entre les deux pays, les relations avec ce pays voisin sont très fortes depuis toujours.
Et les Colombiens se lamentent "¡ pobrecitos!, à notre tour de les aider, ils ont aussi su nous tendre la main lorsque nous en avions besoin. Enfin, c'est l'occasion de leur montrer notre reconnaissance.
Je suis étonnée et vérifie cette générosité jamais démentie par personne. "Ils viennent chercher du travail !C'est normal pobrecitos , leur pays est en faillite!" Et de demander :"Vous avez peur pour vos emplois ?"- Pas du tout ! Les Vénézuéliens n'avaient pas peur de nous lorsqu'il fallait nous tendre une main secourable.
Toutefois, de nombreux Vénézuéliens vivent de façon clandestine et ne s'annoncent pas aux autorités de peur d'être renvoyés vers leur enfer. Les associations demandent à ce qu'on puisse leur délivrer un visa humanitaire qui leur permettrait d'accéder à tous les services sociaux et leur garantir un minimum vital. Des écoles ont été accusées d'avoir accepté des enfants de clandestins bien que l'article 100 de la Constitution colombienne confère aux étrangers le même droit qu'aux Colombiens.

Cette générosité me paraît magnifique et d'imaginer les Genevois tendre une main secourable à leurs voisins frontaliers avec qui ils partagent 110 km de frontière commune et qui seraient en grande difficulté m'interpelle, lorsqu'on entend tout ce qu'on entend. Mais sans doute, des circonstances particulièrement graves comme celles de la crise au Vénézuela, où on y meurt de faim, pourraient donner l'occasion à de meilleurs sentiments que la perpétuelle guéguerre de voisinage.  Assurément, on découvrirait une générosité insoupçonnée en temps de paix.

Pobrecitos!

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24/04/2017

L'art aborigène, larmes indigènes

DSC00107.JPGGisèle Gygax explique avec enthousiasme en quoi réside l' art aborigène d'Australie qui consiste à faire tomber d'un mince bout de bois,  des gouttes rondes et pleines faites de pigments autrefois naturels. Chaque couleur représente un élément de la nature.
Les grandes fresques sont non seulement une peinture, mais plus encore; les aborigènes entrent en dialogue et communiquent avec l'esprit de leurs ancêtres, ils racontent les aventures de la création du monde, de la terre sur laquelle ils vivent, ils laissent des signes, préviennent, racontent un événement, y parlent de la nature. Lieu de transmission, le dessin prend des fonctions multiples, entre autres, il permet de toucher du doigt le monde invisible.
A moins d'y être autorisé, pour ne pas devenir un voleur d'esprits, on ne reproduit pas un dessin qui est un concentré de symboles sacrés et uniques.
Gisèle Gygax sur qui le pinceau du temps semble être resté suspendu sur un visage encore presque adolescent, raconte cette rencontre magnifique avec un peuple qu'elle admire et qu'elle a appris à connaître et à respecter.
De Montmartre à l'Australie, la Parisienne de la distance, n'en a fait qu'une bouchée. Durant deux ans, de 2013 à 2014, elle a eu la chance de vivre avec une famille aborigène au centre d'une réserve à Broome WA, dans une caravane. Assise par terre, dans un grand hangar à avions proche de la communauté, elle peignait avec Evie qui lui permit de reproduire leurs figures sacrées. Entre décollages et atterrissages, elle retrace les formes mystérieuses, découvrant une culture si proche de la nature, en symbiose avec elle.

Mais tu sais, ce qui m'a le plus interpellé, me dit-elle  avec prudence et en murmurant comme pour ne pas réveiller cette nostalgie d'un autre temps : "c'est la tristesse au fond de leur regard, les aborigènes sont tristes même si leur peinture est vive et colorée, il y a quelque chose de douloureux au fond d'eux."

Une exposition à ne pas manquer :
A l'art dans l'R du 27 avril au 14 mai 2017.
Rue Goetz-Monin 10
1205 Genève

 Vernissage le jeudi 27 avril de 18h à 21h.

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08/04/2017

Les Réverbères de la mémoire (3) – Hrant Dink

4264838968.jpegLe 19 janvier 2007, Hrant Dink est abattu de trois balles dans la nuque alors qu’il quittait les locaux de la rédaction du premier hebdomadaire turco-arménien Agos,  créé par lui, à Istanbul. Sous le drap maculé de sang, une mémoire assassinée, tandis que certains se moqueront de sa chaussure droite trouée et qu’on voit en premier plan sur toutes les photos de presse.

 

hrant dink,les réverbères de la mémoireCette chaussure est devenue le symbole de celui qui arpentait l'histoire, en long et en large en quête de mémoire, celui qui allait des uns aux autres comme un « berger qui surveillerait ses moutons » s’assurant que tout le monde suive son parcours vers la paix, Arméniens et Turcs. Il explique, démontre, interpelle, dénonce, convainc, rassure, insiste tout en répétant inlassablement, tout en s’adressant à la conscience des hommes.

Dans « Deux peuples proches, deux voisins lointains », Hrant Dink ose penser la paix en s’appuyant sur la mémoire commune : "Nous avons vécu très longtemps ensemble sur ces terres, nous avons une mémoire commune. Cette mémoire commune, nous l’avons divisée en mémoires monophoniques. Nous ne jouons , les uns les autres, que les accords que nous connaissons. Pourquoi ne pourrions-nous pas reconstruire notre mémoire commune en transformant le monologue en dialogue ? »

La terre elle aussi a une mémoire, cette Anatolie travaillée durant des milliers d’années, une terre retournée, sur laquelle on a semé, construit, espéré, ce peuple travailleur et loyal auquel le monde a oublié de montrer de la compassion; ce peuple qui a mis sa peine sur le dos et la porte avec fierté où qu’il soit;  peuple déraciné, arraché à la vie et à la civilisation qu'il avait créée. Et Hrant Dink de se souvenir de ce vieil homme sommé de quitter ses terres qui prit le temps de réparer sa planche à battre les céréales, disant à son petits-fils : » Attends un peu, quelqu’un viendra sûrement un jour faire la récolte . »

Remettre en marche l’horloge du temps et arrêter de faire croire que c’est en s’asseyant à l’envers sur un cheval que l’on bat qu'il avancera à reculons, comme l’histoire, il avancera droit devant lui. En aucun cas, on n’avance en reculant.

Hrant Dink, la mémoire assassinée, Hrant Dink, le journaliste, héraut de la paix, héros courageux de la liberté et de la vérité que l’on a voulu condamner au silence, mais la mémoire, elle ne s’efface pas, les criminels ont tenté en vain de la rayer , imperturbable, elle continue à planer au-dessus de tout, immuable et éternelle.

Paix à la mémoire de Hrant Dink, assassiné le 19 janvier 2007,  par un nationaliste turc.

 

Ce billet s’inscrit dans la série « Les Réverbères de la mémoire » oeuvre de Melik Ohanian, Mémorial du génocide arménien  que nous attendons depuis plusieurs années au Parc Trembley, à Genève, sur fond de pétitions anti-installation, tandis que d’autres éclairages proposés par des auteurs tels que Hrant Dink nous offrent une lumière avec autant de nuances contrastées sur une mémoire arménienne infinie.

 

 

Deux peuples, deux voisins lointains - Hrant Dink- Actes Sud , 2009

 

Prochain auteur  : Roland Godel - Dans les yeux d'Anouch

01/04/2017

Les Réverbères de la mémoire (2) - Harry Koumrouyan

Unknown-2.jpegLes écrivains sont aussi les réverbères de la mémoire. Il y a les réverbères du parc de Trembley, oeuvre de Melik Ohanian,  que nous attendons depuis plusieurs années, sur fond de pétition anti-installation, tandis que d’autres éclairages proposés par des auteurs nous offrent une lumière avec autant de nuances contrastées sur une mémoire arménienne infinie.

Harry Koumrouyan dans son œuvre « Un si dangereux silence » lève un voile sur ces oscillations perpétuelles ; dire, ne rien dire, susurrer, murmurer, oublier, se souvenir. Les survivants de la fratrie Simonian tentent en vain d’oublier la mort des parents massacrés, l’éclatement familial après le génocide qui démarre un 24 avril 1915, date à laquelle 600 notables arméniens sont assassinés sur ordre du gouvernement.

Anoush, fille du réfugié Aram installé à Genève et transformé en riche bijoutier, veut qu’on l’appelle Anna, de Simonian à Landolt, le tour est presque joué. Joseph fils de Anna et petit-fils de Aram, jeune violoncelliste,  consigne dans son carnet bleu les secrets de famille. Entre Genève et New-York, une histoire qui se construit et se déconstruit, avec en arrière-fond, la tragédie arménienne que chacun traite à sa manière, entre déni et quête douloureuse. «On est à la fois de partout et de nulle part. La famille Simonian s’est habituée à l’immigration. Au départ, c’était la survie ; ensuite, on choisit. On a une valise prête dans le couloir ; on n’attend pas d’être chassé pour partir. » 

Comme un tâtonnement dans l'obscurité, le conteur Koumrouyan dont on sent le récit en héritage, dévoile, esquisse, revient à la charge, recommence, puis abandonne à nouveau pour mieux ressurgir. Pareil à une vague, il s’éloigne et revient, tout au long des 274 pages du livre, sur un événement dont on ne cesse de palper les contours dans une nuit obscure, mais avec l’urgence, avant tout, de ne jamais oublier. Mehmet ottoman auquel a renoncé Anne malgré l’amour qu’elle lui porte et qui ignore encore être arménien par sa grand-mère est lui aussi englué dans l’histoire : « c’est lourd et ça poursuit .»

Et à notre tour de voir surgir un miroir déformant étrange et de s’interroger : où et comment s'est tapi le monstre? Sous quelles formes nouvelles va-t-il surgir et frapper? Quelles questions se posent-ils, eux en face,  les descendants des génocidaires ottomans ? Y-a-t-il aussi une quête à laquelle ne peut échapper de leur côté, la lignée des bourreaux ? Nombreux sont ceux aujourd’hui qui réalisent avec stupeur être les descendants d’une chrétienne d’Arménie arrachée à sa famille; réduite à l’esclavage et convertie de force. La mémoire turque est-elle, elle aussi liée à ce dangereux silence transformé en chape de plomb;  un silence pesant qui plane pareil à un vautour aux larges ailes noires tournoyant presque immobile au-dessus d'un charnier encore frais.

Et l’amour « des fiançailles ottomanes » impossibles de poursuivre :

  • Le génocide c’était y à 100 ans, mais on dirait que c’était hier. Il ne nous lâche pas.
  • Quand on nie les faits, qu’on les refuse, on ne les efface pas. Bien au contraire. On les fait vivre. On a tué une population et on voudrait par le silence, la tuer une seconde fois. C’est impossible. Les preuves des événements existent ; il faut le courage de les regarder, de les accepter puis de dire la vérité. A ce moment-là, la paix reviendra. Peut-être.

 

100 ans dans l’histoire, ce n’est rien, c’est hier et on n’oublie pas. Les silences sont devenus éloquents !

 

Harry Koumrouyan – Un si dangereux silence – Les Editions de l’Aire, Vevey, 2016

L'auteur est né à Genève.  Licencié ès lettres, il a fait sa carrière au département genevois de l'instruction publique. Un si dangereux silence est son premier roman. 

 

Prochain billet - Hrant Dink ou la mémoire sacrifiée

 

 

 

17:38 | Tags : harry koumrouyan, les réverbères de la mémoire, arménie | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |