25/03/2017

Les Réverbères de la mémoire (1) - Valérie Toranian

Unknown-1.jpegL’œuvre artistique de Melik Ohanian qui consiste en neuf « Réverbères de la mémoire » supposés prendre place dans le parc de Trembley,  à Genève,  sont déjà plantés dans ma conscience.  En août 2016, à l’aéroport de Moscou dans la file d’attente durant le contrôle de police se tient derrière moi une jeune arménienne qui poursuit son voyage vers Erevan en Arménie, moi vers Ulan-Bator en Mongolie. Nous parlons de Genève, je lui mentionne le projet des « Réverbères de la mémoire », son visage soudain attristé par le refus dont elle a pris connaissance par la presse, elle-même se trouvait alors à Genève. Je lui fais la promesse de soutenir ce projet pour la mémoire arménienne, pour la mémoire des exilés, pour la mémoire des oubliés. Une promesse lâchée alors que nos mains se frôlent rapidement tandis que nous nous dirigeons vers nos portes d’embarquement respectives.

Je pensai alors publier un témoignage du génocide arménien par réverbère. Comme si les fantômes de cette mémoire oubliée avaient décidé de m’aider, je reçois l’œuvre de Valérie Toranian « L’étrangère » puis deux semaines plus tard, « Un si dangereux silence » du Genevois Harry Koumrouyan. Les voilà mes récits, ils me sont tendus sur un plateau par une main invisible d’une puissance mystérieuse. Les écrivains sont aussi, eux,  des réverbères de la mémoire. 

Un récit par réverbère, à commencer par celui de Valérie Toranian.

L’auteure témoigne par la voix de sa grand-mère arménienne qui fuit le génocide. Une œuvre qui fait mal, un récit qui ébranle parce qu’il évoque des images insupportables de ces longs convois d’Amassia en juillet 1915, composés de charrettes d’enfants mourants, d’hommes âgés, - les jeunes ont été emmenés pour être exécutés - , et de femmes veuves, de mères dont les enfants ont été réduits en esclavage par les Turcs et dont les filles certaines à peine pubères, ont été violées. Une fuite vers l’impossible alors que les voisins, les amis d’autrefois, des Turcs sont déjà installés dans leur maison, à vider les tiroirs, voler les bijoux, les habits, les Arméniens à peine chassés de chez eux voient déjà l’ennemi s’installer dans leur vie, mais plus que des voleurs d’objets, les prédateurs turcs sont devenus voleurs de mémoire car il a fallu tout laisser, tout abandonner derrière soi. La seule chose que Aravni arrive à conserver, c’est le diplôme d’ingénieur de son mari exterminé dans un camp. Un diplôme devenu talisman qui prouve qu’ils n’ont pas été transformés en bêtes, qu’ils sont encore des humains que les Turcs ont échoué à les réduire à néant, ce diplôme exhibé devient un acte de résistance.

Et cette scène obsédante de femmes épuisées quasi mourantes, devenues incapables d’allaiter leur enfant qu’elles déposent au bord d’une rivière comme autant d’offrandes et s’en vont. Dans la nuit, à quelques kilomètres de là, les mères peuvent encore entendre des miaulements, des cris, leurs enfants déchiquetés par des crocs sauvages.

Une mémoire devenue nôtre et qui nous interpelle. Plus d’un million d’Arméniens qui périssent et nous, nous tremblons à l’idée de planter des réverbères dans un parc, soucieux de ne pas incommoder les riverains qui signent des pétitions pour ne pas être troublés dans leur confort. Mais ces fantômes, écoutez-les ! Ils nous supplient, ils viennent éclairer notre ignorance, notre indifférence, notre aveuglement. Ils  s'étonnent de nous voir baisser l’échine devant les Turcs qui refusent de reconnaître le génocide et du coup empêchent quiconque de faire ce travail de mémoire.

Et de se demander comment un pays qui a commis un tel génocide, d’une telle ampleur continue à s’enfoncer dans un déni provocateur et qui les empêche aussi d’évoluer, en fin de compte, et pour preuve il suffit de voir vers quelle dictature s'engouffre la Turquie. Et nous de participer au silence qu’ils nous imposent, et comme des lâches nous soumettre.

 

Valérie Toranian : L'étrangère - Collection J'ai lu / Editions Flammarion , 2015 

 

"Réverbères de la mémoire" déjà cités dans mon billet  Devenir chamane et se souvenir 

 

 

08:47 | Tags : valérie toranian, les réverbères de la mémoire, arménie | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | |

Commentaires

Hier, c'était "eux", un petit peuple loin des yeux... mais si demain c'était nous, les Européens, avalés par l'Histoire, par le déferlement d'autres barbaries?...Oui, il ne faut pas oublier! Mais pour cela, il faut re-apprendre ce qu'on a oublié, à respecter la mémoire, à comprendre que le passé compte, que sans lui nous ne sommes rien... Il faut se rappeler le philosophe (Santayana) disant que ceux qui oublient le passé sont condamnés à le revivre...

Excusez-moi, visiblement je me fais vieux...

Écrit par : Ioan Tenner | 25/03/2017

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