05/03/2017

Le diamant

diamant-brillant-rond-008-carat-f-si2-a-vendre.jpgPlongée dans les pages du livre « L’étrangère » de Valérie Toranian qui est un hommage à sa grand-mère arménienne, un souvenir lumineux me revint des méandres d’une mémoire surchargée;  celui de ma propre feue grand-mère et d’une journée d'été au Château de Chillon. Un souvenir qui m’emplit de joie et un peu de honte, il est vrai, une honte si malicieuse et si riche en scènes émouvantes.

Par une belle journée d’été, alors que j’avais onze ans et récemment arrivée de Tunisie,  ma grand-mère m’emmena visiter le Château de Chillon. Je restai stupéfaite devant cette masse sombre et grise qui contrastait avec le bleu roi du lac. Un flot continu de gens, des touristes bruyants s’agitaient dans tous les sens auxquels venaient s’ajouter des hordes de classes se déversant de bus surchargés; les enfants couraient avec leur sac rebondissant à chaque pas sur leur dos. Parmi eux tous, je vis une femme avec une jaquette en strass et ses petites pierres brillantes qui rutilaient sous un soleil d’été retenant toute mon attention. Je vis qu’elle en perdît un, je le pris, le retins un instant dans mes mains et le tendis à ma grand-mère en criant victorieusement : »Mami, j’ai trouvé un diamant ! » . Avec son accent légèrement mâtiné de suisse-allemand, elle s’exclama, « il est trrrès, trrrès beau ! ». J’observai, non que dis-je, je scrutai sur son visage l’émotion grandissante à la vue de la pierre scintillante. Elle jura par tous les cieux que j’étais une enfant envoyée du ciel et que vraiment je méritai immédiatement une glace. Tandis que je la dégustai tranquillement, la gourmandise plus forte que la culpabilité, goûtant d’abord la fraise rouge avant de m’attaquer au blanc-crème vanille en faisant attention de ne pas mélanger les deux couleurs.  Debout devant le kiosque en bois, je vis ma grand-mère sortir son mouchoir blanc en fin tissu brodé parfumé et emballer précautionneusement la minuscule pierre.

C’était étonnant combien je me repaissais de cette joie aux mille facettes.  Sur son visage, je voyais défiler des paysages tantôt lumineux avec une pointe d’interrogation, puis passer à un clair-obscur d’une hésitation chargée d’espoir, s’ensuivait alors un large sourire qui ouvrait le rideau rouge sur ses petites dents scintillantes, la couleur de ses yeux qui oscillaient entre le vert, gris et bleu semblaient avoir gardé la pureté du diamant. Une sarabande de sentiments contradictoires dansaient sur ce visage et m’offraient un tableau unique de sentiments; un visage aux prismes kaléidoscopales et tout ça parce que je lui avais tendu un petit caillou. En même temps, je savourais une victoire sur ma capacité à créer une telle rivière d’émotions confuses.

Mais un doute terrible surgit, et si la dame repassait devant nous avec sa jaquette en strass ?  Il est certain que ma grand-mère s’en apercevrait aussitôt. Je la retins alors indéfiniment dans la cellule obscure du prisonnier Bonivard où les chaînes visibles cliquetaient encore à mes oreilles. Ma grand-mère me tirait par le bras pour sortir de cet antre froid et humide et de conclure que j’étais trop sensible !

Deux semaines après, alors que je dégustai un sirop d’orgeat chez elle, elle soupira en me tendant le petit caillou et lâcha que ce n’était pas un diamant après l’avoir fait analyser chez un gemmologue. En sirotant patiemment mon sirop, je voyais la tristesse aussitôt balayée par une joie immense au souvenir de la journée au Château de Chillon au moment où elle y croyait encore, et de constater que le souvenir du bonheur appelait une nouvelle fois le bonheur.  

Ainsi va la valse des sentiments. 

 

Une journée où je sortis ma palette de couleurs pour marquer les nuances de la couleur des sentiments. 

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