27/02/2017

Les artistes en goguette

16864964_10212708671140676_5001672556975916084_n.jpgC’est devenu un rituel, à chaque changement d’exposition à la Fondation Gianadda,  j’organise une excursion avec un ou deux artistes peintres. Après avoir réservé « une table ronde avec vue sur lac » pour y manger des filets de perche chez Jules à Margencel, à la rue des Mouettes, je passe prendre les artistes et nous longeons tranquillement la côte française en choisissant le plus beau parcours.

J’aime ces journées, car voyager avec des artistes peintres c’est sortir sa palette de couleurs et redessiner les paysages. Ils restent silencieux dans la voiture et scrutent les formes, les couleurs, la hauteur des arbres. En conduisant au ralenti, en mode contemplatif, vous sentez ces yeux qui observent qui palpent, qui évaluent, qui tâtonnent ; des croquis invisibles se dessinent dans leur imaginaire.

Et tout à coup une exclamation enthousiaste, nous arrivons au bord du lac ! Les artistes s'extasient : Ô quelle merveille, ce bleu azur, Non !Non ! Je dirai plutôt émeraude ou carrément vert bouteille. Mais les couleurs changent car le lac à chaque instant se transforme. Forel le savant vaudois en savait quelque chose lui qui a tenté de classer les teintes des lacs.

En nous installant à la table ronde, on s’exclame devant ce paysage unique et on souligne la chance que nous avons de vivre au bord d’un lac si beau. Et là, regardez en face de nous! Regardez les coteaux du Lavaux, ces pentes dorées et si douces qui plongent dans les eaux bleues. Le Jura là-bas derrière, au fond avec ses petites taches blanches, clairsemées, réparties d'un pinceau léger et rapide, elles décorent les sommets; une neige déjà en partance et qui se confond dans ce ciel un brin laiteux, Hodler serait tombé à la renverse, aujourd’hui, devant ce dégradé subtil. Le serveur nous sort de notre torpeur extatique :"Eh! les enfants, faudrait voir à pas oublier de manger et surtout de boire !"

Pendant le repas, un des artistes nous sort sa théorie des balais qui m’amuse énormément, je lui demande, à chaque fois que je le rencontre, de me la raconter,  du reste, il en a même fait un schéma. Il se fait prier mais pas trop longtemps lorsqu'il se décide, je tape des mains d'une joie tout enfantine: « Entre 10 et 20 balais tu es un jeune balai tout neuf encore difficile à manier les poils sont encore raidis, de 20 à 40 balais  tu es un magnifique balai encore neuf aux poils plus souples, et de 20 à 40 balais, les poils  commencent à partir mais ils restent encore efficaces pour les coins difficiles, de 40 à 60, te te voilà vieux balai, et après ça, tu es balai vieux, devenu le balai à planquer dans la vieille armoire avec les serpillères humides et malodorantes. A ce stade de l’histoire, nous décrivons avec enthousiasme le placard à vieux balais, tout décharnés, inutilisables, oubliés dans le noir. Par le menu détail, on décrit un balai frissonnant de terreur dans sa cellule obscure, un vieux balai qui mériterait plus de considération après tous les bons et loyaux services rendus.

Munch, Hodler et Monet, le trio promis sont enfin là, sous nos yeux. La Fondation présente de grandes toiles sur des murs rouge vermeil (quel dommage) . Munch nous laisse bouche bée ! La femme artiste devant un ciel rouge immense se demande ce qu’il a fumé ce jour-là. Et le cri ? Pas de cri à Martigny. Tout sauf le cri de Munch. Et l’auto-portrait de Munch lors de sa grippe espagnole qui a fait plus de morts que la guerre en 1918. Et de constater ma foi, qu’il avait encore quand même bonne mine, des joues rouges et replètes.

Et le tableau de Monet « Impression, Soleil levant » qui a donné son nom à l’impressionnisme, un soleil rouge-orange reflété en zigzag dans l’eau bleutée du Port du Havre, laisse songeur et nous noie dans cette brume matinale.

On reste convaincus que c’est Hodler qui a notre préférence, juste dommage que la plupart des tableaux font le tandem Hodler-Blocher car la plupart d'entre eux  appartiennent à la collection privée de Blocher. Je m’adresse aux deux artistes « dans 20 ans vos tableaux pourraient terminer entre les mains de Trump ? « « Ils secouent la tête, si on savait ce qu'il adviendra de nos tableaux, on arrêterait immédiatement de peindre ! Mieux vaut pas savoir." En peinture, il faut 100 ans pour grandir, 100 ans pour apprendre à peindre, et 100 ans pour se faire connaître et après on ne contrôle  plus rien."

On quitte l'exposition, ravis. Pour le retour,  on prend par le col de la Forclaz direction Chamonix. Extase devant les monts enneigés rosis par un début de soleil couchant. Peindre la neige ? C’est un piège, car la neige en réalité n’est pas si blanche, c’est peindre l’impossible, comme l’eau ou le vent. La neige est légèrement bleutée, elle se nourrit de couleurs, parfois elle joue les miroirs, elle absorbe les effets teintés de son environnement.

Sur la route du retour, on cherche la plus belle citation pour le prospectus de la prochaine exposition.

« Enivrer les yeux, pour illuminer les cœurs ! Ravir les yeux pour séduire les cœurs, de la couleur pour les yeux, du baume pour le cœur, sans couleur tout n’est que douleur…….."le cœur en couleur, la couleur pour le cœur," "bleu pour les yeux, cœur joyeux", "la couleur ne se voit qu’avec les yeux du cœur," le bonheur est la couleur du ciel ………………. »

Rendez-vous est pris pour la prochaine exposition à Gianadda prévue de juin à septembre « Cézanne » . Cette fois-ci on longera la côte suisse pour s’extasier à la vue du Mont-Blanc au loin, on mangera les filets de perche à Rolle, on dessinera du bout des doigts les vignobles enchanteurs du Lavaux, on citera Ramuz et puis sans doute j’inviterai à notre excursion un poète ou deux pour chanter et déclamer en vers les paysages hodlériens.

La couleur des paysages est le chant de la terre. 

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Photo :D. Chraïti

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