22/02/2017

La recenseuse

Campagne-de-Recensement-2017_zoom_colorbox.jpgRecensement national français. Un courrier nous parvient et nous prévient de la visite d'un recenseur qu'il faut naturellement bien accueillir. Quelques jours plus tard, ma fille me tend une feuille avec cet air ennuyé que les adolescents arborent, une moue indescriptible sur le visage : " une dame est passée pour dire qu'elle reviendra mais tu peux remplir par internet, il faut mettre tout ce qui vit chez nous !"
Le chat et les poissons rouges aussi ? Ah! Sans oublier les plantes ? Elle me répond dépitée : Lol!

Moins d'une semaine plus tard, la nuit est déjà tombée, je vois une dame courir dans le vent avec son badge autour du cou. Je lui lance un joyeux : Alors ce recensement ? ça boume ? Mais pensez-donc, j'en perds mon latin, me répond-elle.
Deux jours après, par un samedi matin pluvieux, je la vois qui a encore l'air de courir et lui pose la même question " alors ce recensement, ça boume toujours ? Et elle de répondre : " J'en perds mes petits".
Je lui propose de monter chez moi et qu'on remplisse tous les formulaires ensemble  il y a quatre pages par personne. Elle s'assied, un peu épuisée, la soixantaine, une queue de cheval légèrement ébouriffée par le vent d'un blond vénitien, un visage rond et joyeux. Je lui propose un thé ou un café, elle refuse gentiment en s'excusant et d'expliquer : parce que vous comprenez qu'après il faut aller au petit coin !
En voyant la pluie et le vent balayer la campagne, je lui dis qu'elle serait mieux devant un feu de cheminée.
Ah! Madame, vous savez comment c'est dans la vie ? Nous, les femmes, il faut qu'on bosse jusqu'à perpète. Il faut toujours envoyer un chèque à un enfant, même si eux sont déjà parents. J'ai un fils au centre de la France, et le travail, c'est dur à trouver.....
Et alors les gens sont sympa au moins, j'espère ? m'enquiers-je. Elle soupire, un peu gênée, puis presque dans un murmure hésitant lâche : Oui, disons presque tous. Mais vous savez les plus pénibles, dit-elle, en se penchant vers moi comme pour une confidence secrète, ce sont les Suisses qui vivent en France en résidence principale et qui font croire que c'est leur résidence secondaire, ceux-là sont vraiment désagréables. Ils ont peur, alors ils vous envoient balader! Pourtant le recensement c'est incognito, ça reste confidentiel, c'est juste pour les statistiques, se défend-elle.
Incognito? C'est du pipeau! lui répondis-je.
Finalement, après avoir rempli les papiers et remis sa veste, je la félicite en regardant la tempête s'amplifier sous mes yeux et lui dis: "Ma petite dame, vous avez bien du courage. Tenez! Je vous offre mon livre "Rêveries Chamanes". Elle est toute émue, l'emballe soigneusement et le range prestement dans sa sacoche en cuir. La tempête tape contre la vitre à coups de poing, je m'excuse et lui dis que c'est ridicule, j'aurais mieux fait de lui proposer un chapeau car la pluie tombe à verse. Non! Non! Insiste-t-elle, vous êtes trop gentille, j'adore bouquiner.
Un chapeau pour protéger les rêveries, parce qu'il faut toujours protéger ses rêves, vous êtes d'accord ?

Elle s'en va le badge sautillant autour du cou, les branches tournoient violemment dans l'air, ses cheveux ébouriffés par les rafales de vent semblent gonfler comme les voiles d'un navire. Elle s'engouffre dans un autre immeuble qui l'engloutit aussitôt comme ses formulaires qu'elle porte dans sa serviette et qui vous dévorent tout entier.

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Commentaires

J'ai adoré votre texte où tout de même vous dévoilez des éléments de vie privée (vous avez une ado et, suisse, vous vivez en France )ce qui n'est pas trop conseillé pour votre tranquillité.
Au delà vous traitez en ECRITURE une histoire qui tient d'une démarche administrative casse-pieds pour celui qui la subit. Votre texte est comme une Nouvelle. Il est assurément littéraire.

Vous inversez magistralement. Vous qui êtes pour les besoins d'un recensement "chassée" devenez "chasseur par le stylo" mais en l'occurrence toujours humaine.

Vous avez pitié pour cette dame qui court surtout après une petite rémunération dans un combat épique parfaitement décrit par vous.
Avec un regard bienveillant pour cette dame bien croquée par vos mots. Votre texte EST une NOUVELLE .Superbe. Sylvie Neidinger

Écrit par : Sylvie Neidinger | 23/02/2017

Je ne lis presque jamais de blog..
Tombé par hasard sur quelques lignes de votre texte, j'ai voulu en savoir plus..j'ai cliqué, puis j'ai tout lu et regretté qu'il n'y en aie pas davantage.
J'aime votre style fluide et poétique.

Écrit par : tc | 23/02/2017

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