07/02/2017

Quand la Croix-Rouge suisse dément la propagande militaire

Feuille d avis de Neuchâtel-page-001.jpgComme à chaque 8 février, la Tunisie va commémorer le bombardement du village de Sakiet Sidi Youssef près de la frontière algérienne en 1958.

Ce jour-là, un escadron de l’aviation française bombarde un village et touche aussi les camions du comité international de  la Croix-Rouge suisse, un bilan lourd de 72 morts et plus de 80 blessés, les deux tiers du village ont été détruits, mais pire, une école a été frappée de plein fouet et dont tous les petits élèves meurent.

Un acte impensable dans une Tunisie "indépendante" depuis 1956,  un pays qui n'est  pas en guerre;  des civils frappés à l’aveugle, sans distinction, aujourd’hui, on appelle ça un acte terroriste commis par des terroristes.

La Feuille d’Avis de Neuchâtel du 10 février 1958 qui couvre l'événement sur deux pages, titre  « L’aviation française a bombardé le village tunisien de Sakiet Sidi Youssef ». Des délégués suisses du comité international de la Croix-Rouge confirment que trois de leurs camions ont été endommagés. Ils transportaient des vivres et des vêtements pour les réfugiés algériens et procédaient à leur distribution quand les bombes ont été larguées. Après les bombardements, la Croix-Rouge organisa les secours et transporta les blessés à l’Hôpital du Kef .

Les Suisses de la mission du comité international de la Croix-Rouge s’insurgent : »Nous représentons une organisation humanitaire internationale. Ce que nous avons vu ne fait pas honneur à l’humanité. »

Du côté de l’armée française, on jure avoir vu des rebelles du FLN et vouloir « écraser un nid de rebelles et d’assassins », et vouloir faire taire des mitrailleuses de D.C.A dont on ne retrouvera aucune trace parmi les décombres d’un village alors réduit en ruine. Le comité de la Croix-rouge pour sa part précise que ce sont des réfugiés et non pas des rebelles. L’absence de réaction officielle française choque l’opinion publique.

Erreur politique française grave qui persuade « à une politique d’extermination ». Mensonges, propagande, l’armée insiste : l’école est intacte, les camions de la Croix-Rouge n’ont pas été touchés et qu’ils n’ont aperçu aucun véhicule pendant les tirs et qu’ils n’ont visé que des objectifs militaires.

En 2017, 59 ans après le drame, l’amnésie et le déni du terrorisme colonial planent comme une ombre pesante. Quel héritage dans l’inconscient collectif ? Comment se construire dans les sables mouvants d’une mémoire défaillante ?

Et de s'interroger, alors comment lutter contre un radicalisme qui s’est nourri de ce silence et de ce déni historique qui empuantent l’air , un extrémisme nourri d’une colère inexplicable, une radicalisation nourrie d’une rage aveugle de détruire, réminiscences d’un vieux souvenir enfoui dans l’inconscient d’actes innommables qui n’ont été ni jugés, ni punis et encore moins reconnus. 

Pour comprendre aussi  le mal et lutter contre, il serait bon de revenir aux sources d’un autre terrorisme qu’on cache avec soin sous les oripeaux d’une histoire passée, d’un temps révolu. Une arrogance qui se prolonge par un silence assourdissant: qu'en est-il de la reconnaissance des erreurs passées, de la responsabilité, de l'analyse de conscience ?  Qu'en est-il de cette époque où le terrorisme aveugle frappait des innocents, une époque pas si lointaine et qui ressemble si étrangement à ce qu’on voit aujourd’hui : par un samedi, jour de marché, où tant de gens, des civils, femmes, enfants, vieillards vaquaient à leurs occupations quotidiennes.

Pas de justice sans pardon!  Il faudra hélas continuer à travailler cette mémoire délaissée pour reconstruire quelque chose qui  ait du sens. Et apprendre à cette jeunesse à qui on a volé son histoire que nous sommes responsables de nos actes. 

 

D’un vieux cahier qui appartenait à mon père et retrouvé au fond d'une malle  et au ton si prophétique voici le récit de cette journée le lendemain du drame :

« Le 8 février 1958, restera une date importante dans l’histoire tunisienne. C’était un samedi. Il y avait marché ce jour-là, c’est pourquoi la grande place s’animait. Celui-là voulait acheter un mouton et le marchandait, l’autre chargeait sur un âne le produit de ses achats.

Dans les champs avoisinants la verdure ondoyait sous le vent qui la caressait, les fleurs ouvraient leur corolle pour mieux recevoir le rayon du soleil. On entendait les enfants à l’école qui récitaient leur leçon.

Sur ce village qui semblait si paisible, si émouvant dans sa simplicité, qui, aurait pu prévoir qu’il allait vivre quelques heures plus tard, une horrible tragédie qui marquerait à jamais ses murs, ses visages.

Ce fut d’abord le bruit d’un bourdonnement qui s’amplifiait en se rapprochant.

Et puis ce fut un choc assourdissant et tout le monde comprit, alors qu’il était trop tard pour se défendre d’une escadrille d’avions les avait bombardés.

Pourquoi ? Les intrigues, les passions, les lâchetés, les colères de ceux qui veulent posséder et ne peuvent prendre, ne frappent que des innocents ? La vengeance ignoble de cette civilisation sans cœur, sans honneur qu’a-t-elle récolté ?

Les cris des enfants qui appelaient en vain leur mère puisque tout s’était écroulé en feu et en sang ?

La mort qui les frappait injustement par votre main au moment où ils vaquaient à leurs occupations habituelles, au lieu de vous apaiser Français cruels, augmentera votre haine et par ce fait vous tourmentera encore plus. Le soir quand vous vous endormirez vous entendrez le cri des agonisants, vous verrez dans votre tête le feu et le sang qui s’est versé par votre faute. Et vous aurez peur une peur que rien ne pourra calmer parce que vous vous êtes corrompus.

Et peut-être qu’un jour vos enfants vous appelleront en vain, car à force d’être faibles, humiliés, rejetés, des hommes vous rendront au centuple ce que vous leur avez fait. »

 

 

 

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Commentaires

"qu'en est-il de la reconnaissance des erreurs passées, de la responsabilité, de l'analyse de conscience ?"
Madame,
L'histoire de l'humanité n'est qu'une longue suite de massacres, d'injustices flagrantes, de pillages, de viols. Par où faudrait-il commencer ?

Écrit par : Géo | 07/02/2017

Géo, oui, sans doute, mais ce qui dépasse toutes les horreurs, c'est le silence !

Rappeler certains faits n'a rien d'un commencement ou d'une fin, mais d'un présent lointain qui résonne dans des harmonies grinçantes.

Écrit par : Katia | 11/02/2017

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