04/02/2017

Une leçon grecque quant au traitement du corps de l’ennemi

Homere_10.jpgNe pas rendre le corps à son ennemi, même Zeus désapprouve et depuis la nuit des temps dans toutes les religions, nous savons que l’on doit rendre aux morts leur dimension sacrée sur laquelle nous n’avons aucun droit, ils appartiennent à l’éternité. 
Depuis l'Antiquité, on s’interroge et arbitre sur le corps de l’ennemi que l’on doit rendre à ses proches. Une éthique de guerre ? En lisant l’article de la Tribune de Genève, sur le soldat Oron Shaul et l’appel désespéré de son frère, et en faisant des recherches philosophiques, morales, religieuses sur le sujet, j'ai retenu ce qui me paraissait le plus intéressant, L’Iliade et le passage où Homère présente un Achille  malmenant et refusant de rendre le corps d'Hector à son père Priâm. 

"Enfin Hector tomba atteint à la gorge d'un coup mortel en prédisant à Achille sa mort prochaine. Achille lui perça les talons, l'attacha à son char et le traîna dans son camp. En mourant Hector le défenseur de Troie demande à Achille de rendre son corps à Priam, son père.
Achille refuse et traîne le cadavre derrière son char, après lui avoir percé les talons et les avoir liés d'une lanière de cuir.
Là, il jeta le cadavre dans la poussière, et le destina à être la proie des chiens errants et des oiseaux. Chaque matin, aux premières lueurs de l'aurore, il attelait de nouveau à son char le corps de son malheureux rival, et le traînait par trois fois autour du tombeau de Patrocle. Mais Apollon, dit Homère, touché de compassion pour Hector, éloignait de son cadavre tout ce qui pouvait le corrompre, et il le couvrait tout entier de son égide d'or, pour empêcher qu'Achille, en le traînant tant de fois autour du tombeau, ne le mette en pièces. Quelques auteurs veulent que le cadavre d'Hector ait été traîné, non autour du tombeau de Patrocle, mais autour de la ville de Troie
A la fin, les dieux, indignés mécontents et touchés de compassion pour un héros qui les avait toujours honorés, inspirèrent à Priam d'aller demander le corps de son fils; Priam vint auprès d'Achille et le supplia de lui restituer les restes de son malheureux fils afin de lui procurer une sépulture décente. Achille refusa tout d'abord mais les dieux en furent émus et Zeus agacé, envoya Iris ordonner à Achille de rendre la dépouille
Iris, messagère des dieux, a persuadé Priam d'aller racheter le corps de son fils ; le vieux roi de Troie, conduit par Hermès, arrive chez Achille, "lui embrasse les genoux, lui baise les mains - ces mains terribles, meurtrières, qui lui ont tué tant de fils !"
"Souviens-toi de ton père, Achille pareil aux dieux. Il a mon âge ; il est, tout comme moi, au seuil maudit de la vieillesse. Des voisins l'entourent, qui le tourmentent sans doute, et personne près de lui, pour écarter le malheur, la détresse! Mais il a, du moins, lui, cette joie au coeur, qu'on lui parle de toi comme d'un vivant, et il compte chaque jour voir revenir son fils de Troie. Mon malheur, à moi, est complet. J'ai donné le jour à des fils, qui étaient des braves, dans la vaste Troie : et je songe que d'eux aucun ne m'est resté. Ils étaient cinquante, le jour où sont venus les fils des Achéens [. . .] Le seul qui me restait, pour protéger la ville et ses habitants, tu me l'as tué hier, défendant son pays - Hector. C'est pour lui que je viens aux nefs des Achéens, pour te le racheter. Je t'apporte une immense rançon. Va, respecte les dieux, Achille, et, songeant à ton père, prends pitié de moi. Plus que lui encore, j'ai droit à la pitié ; j'ai osé, moi, ce que jamais encore n'a osé mortel ici-bas : j'ai porté à mes lèvres les mains de l'homme qui m'a tué mes enfants."
Il dit, et chez Achille il fait naître un désir de pleurer sur son père. Il prend la main du vieux et doucement l'écarte. Tous les deux se souviennent : l'un pleure longuement sur Hector meurtrier, tapi aux pieds d'Achille ; Achille cependant pleure sur son père, sur Patrocle aussi par moments ; et leurs plaintes s'élèvent à travers la demeure.
Achille, obéissant à la recommandation de sa mère Thétis, consent à rendre au vieillard le corps de son fils ; ils conviennent d'une trêve pour le temps des funérailles.
Homère, Iliade, XXIV, v. 486-495 et 499-512

Et rappeler par les mots de Sophocle, qu'Antigone convaincue que la loi divine doit l'emporter sur les décrets humains, brave l'interdiction du roi Créon et offre une sépulture à son frère Polynice condamné à être dévoré par les vautours.  Elle sera enfermée vivante dans le tombeau des Labdacides où elle se pendra avec sa ceinture.  Créon verra la malédiction le frapper, il a refusé d'enterrer le mort, et devra alors enterrer tous les vivants qu'il aimait. 

Les Grecs tout au long des guerres nombreuses rendaient les morts à leurs proches ou les laissaient récupérer sur les champs de bataille.  On ne refusait pas cela aux familles des morts quand bien même ils étaient considérés comme des ennemis. 

L'auteure de ces lignes a un père fusillé le 24 janvier 1963 et dont le corps a été jeté dans une fosse commune inconnue de tous jusque-là, or je comprends et partage la souffrance des familles qui ne peuvent pas honorer leurs morts  indépendamment de leur nationalité et de leur religion.

paix à la mémoire des morts et de tous les morts.

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