23/01/2017

Mieux vaut un bed and breakfast

16265228_10212374858475568_5752745979320546395_n.jpgBombay - Partie en Inde avec ma mère dont c’était le rêve depuis qu’à l’âge de 7 ans, elle vit les films de Shirley Temple jouant des scènes dans un décor indien surimaginé comme ils avaient l’art de les tourner à Hollywood. Elle se souvenait particulièrement d’une corbeille de fruits débordante d’où émergeaient des bananes et l’enfant de se demander quel goût pouvait bien avoir ce fruit extraordinaire ?

A près de 80 ans, nous avons donc exaucé son vœu. Il faut dire que les Indiens furent absolument dévoués, charmants, attentionnés, il aurait été difficile de la gâter davantage. Nous avons opté parfois pour un séjour chez l’habitant, puis un house-boat, un hôtel chic avec soins ayurvédiques, puis finalement je dis à ma mère que dans les 5 étoiles, les gens sont confits dans leur argent au point d’être incapables de vous saluer et que mieux vaudrait opter pour une formule familiale du type bed and breakfast.
Nous voici revenues à Bombay après un séjour dans le sud, dans une mansion, immeuble ancien, légèrement décati et comme il y en a tant dans la mégapole, au charme suranné,  à l'entrée fleurie d'une bougainvillée chétive et poitrinaire asphyxiée par les gaz d'échappement . Les chambres se trouvent au premier étage, une dizaine de chambres réparties dans de longs couloirs, douches et toilettes placées dans le couloir sont attribuées à chacune des chambres.
Ma mère s’installe dans une grande pièce lumineuse qui donne sur cour donc calme, ce qui est un miracle à Bombay. La mienne se trouve côté rue, c’est-à-dire bruyante. En partant faire quelques achats pour les cadeaux qu’on ramène de vacances, par mégarde, j’enferme ma mère dans sa chambre en tirant un verrou à l’extérieur. De retour, elle me dit qu’un « zombie » de type européen en l’entendant frapper est venu tirer le loquet. L’Indien de la réception réduite en une niche dans un mur équipée d’un vieil ordinateur et d’un téléphone branlant, accourt pour vérifier qui tente de s’introduire dans la chambre. On lui explique le tout, il repart rassuré.
La nuit venue, vers 1 h du matin, de grands coups sont frappés contre la porte d’entrée en fer de la pension; des coups assourdissants donnés avec les pieds et les poings. Un homme hurle en anglais : »Ouvrez la porte ! Ouvrez la porte ! Sinon je vais tout casser ! ». Je sors de ma chambre à toute vitesse et m’élance dans le couloir prévenir ma mère qui naturellement s’est réveillée en sursaut : « ne bouge pas de ta chambre quoiqu’il arrive et évite de rester devant ta porte ! »- Le zombie décrit plus tôt par ma mère sort de sa chambre, l’air las, un journal intime dans la main avec une couverture brune en cuir ouvragé, un stylo à l’intérieur entre les pages froissées, un Allemand à la peau d’une blancheur extrême, à croire qu’il est tombé dans un pot de peinture et qui laisse soupçonner qu’il doit sans doute consommer autre chose que des drogues douces. Je l’interpelle tandis qu’une dizaine d’Indiens sont montés rejoindre l’Allemand en colère, artiste-peintre de son état, pour le dissuader de continuer à donner des coups. Alors que l’artiste-peintre à l’extérieur, continuer à hurler, le poète me dit qu’il ne sait plus quoi faire de cet artiste fou qui a été hospitalisé toute la journée dans une unité psychiatrique de je ne sais quel hôpital et qu’il a peur maintenant de dormir dans la même chambre que lui.

Une autre femme sort de sa chambre, élancée et élégante dans sa petite nuisette vert pistache, arborant des petites lunettes rondes d’intellectuelle, sans doute une Anglaise. Elle s’adresse au réceptionniste en expliquant d’une façon très scientifique et d'un ton précieux que l’Inde est un tel choc culturel et que certains décompensent et que le pauvre artiste ferait mieux de rentrer chez lui.
Toujours tournée vers le poète dont les épaules se sont littéralement affaissées et qui baisse la tête, dépassé par la situation, je lui dis qu’ils devraient mieux se comporter à l’étranger tous les deux. Que ça leur fait une drôle de réputation de faire un tel scandale. Comme un homme qui va à la guillotine, il descend les deux étages récupérer son ami qui a été entraîné hors de l’immeuble. A un moment donné, j’ai vu cette grande armoire germanique en rage, soulever de dix centimètres du sol, un petit Indien en le soulevant par la peau du cou d’une seule main, pareil à un chat. Les Indiens pour leur part, sont restés zen et ont tenté de le contenir, sans violence.
De retour dans nos chambres respectives, on peut entendre, les deux Allemands remonter les escaliers, d'un pas lent, en chuchotant. Le poète s’adresse à l’artiste-peintre comme à un grand malade qu’on ne veut pas contrarier : »Genau, natürlich, Ja, Ja ! »
Tout est retombé dans le silence, il est presque deux heures du matin.
Le lendemain, pour me faire pardonner de la brillante idée du bed and breakfast, j’invite ma mère épuisée, à prendre le petit-déjeuner à l’hôtel Taj Mahal qui est en fait un palace.
Dans de grandes salles aux parquets rutilants donnant sur la mer d’Arabie, un serveur sikh au ruban rouge en soie semble glisser sur le sol en se déplaçant avec ses plateaux d'argent ciselés sur lesquels trônent de lourdes théières. A côté de nous, une famille d’Indiens dont les trois filles sont obèses, mangent mécaniquement comme par ennui, sans rien se dire. Comme si la richesse fatiguait, ils ont l’air ennuyé, affalés dans de profonds canapés en cuir, parfois un long soupir rompt le lourd silence.
Je m’adresse à ma mère : » tu ne trouves pas que l’ambiance d’un bed and breakfast est plus sympathique ? «

 

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