19/12/2016

Paris, dortoir à ciel ouvert

IMG_1740.JPGPour ce dernier billet de l’année, je l’aurais voulu plus léger, plus joyeux plus insouciant.

Mais la réalité est plus forte que les rêves. Et moi, ce soir, j’ai envie de parler des trottoirs de Paris, ni de Manille, ni d’ailleurs, je ne parlerai pas du Pont Mirabeau où la joie venait toujours après la peine, mais je vous parlerai de cette peine qui vient toujours après la peine.

Ces trottoirs qui accueillent des corps las d’enfants dont le regard neuf ne sauve même plus les trottoirs de l’usure, de vieux, de femmes fatiguées d’un voyage sans fin, qui attendent dans la nuit que les magasins tirent leur grille métallique pour aussitôt près d’une bouche d’aération d’où s’échappe un air chaud, poser pêle-mêle tout ce qu’ils ont sous la main pour fabriquer des semblants de matelas. Les enfants se frottent les yeux, ils tombent de sommeil. Les visages sont gris, on pourrait entendre des claquements de dents, il est 22h30. Ces visages hâves scrutent la noirceur du soir, échapperont-ils à cette nouvelle nuit qui devrait frôler les -1 ou -2 degrés ? Ce sont des familles entières qui s'allongent,  les uns à côté des autres,  pour dormir quelques heures dans la nuit glaciale. Des trottoirs gelés, prêts à accueillir la misère du monde. 

Des réfugiés s’agglutinent sur les trottoirs, des SDF se collent à leur chien pour se tenir chaud.  Un autre, plutôt jeune, se prépare à dormir par terre, il a posé son anorak à même le sol, il va se couvrir de cartons,  à la sortie de la station de métro, il a comme l'air hébété, de ses deux mains, il se gratte les genoux durant cinq longues minutes, un temps interminable, si fort qu'on pourrait craindre qu'il ne se blesse, quelque chose semble terriblement le démanger, le faire souffrir encore davantage que le froid : la gale  ?  Des trottoirs parisiens qui racontent nos défaites et nos barbaries. Des trottoirs d’où les prières même ne s’élèvent plus, Dieu est devenu sourd dans ce chaos du monde.

Un corps dans la station de métro est enroulé dans une grande affiche publicitaire qui vantait la vision d’un politicien, sans doute, une affiche tout juste bonne pour s’en recouvrir comme d’un linceul, tout le reste ne sont que vaines promesses.

Les hordes de désespérés sont devenues légions, comme autrefois, au Moyen-Age, lorsque les gueux prenaient la route pour tenter d’échapper à la misère, à la famine, aujourd’hui, ils tentent d’échapper à la guerre.

Nous sommes au XXIème siècle, aussi sanguinaires et primitifs qu'autrefois, les trottoirs de Paris en témoignent.

 

Bonne fin d'année à vous tous, continuons à oeuvrer pour la paix, elle en a grand besoin. 

 

 

 

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16/12/2016

Une affaire de pendue

Unknown.pngIl pleut, le soir est presque tombé encore entre chien et loup , un homme aux cheveux blancs fait de l'auto-stop juste après la douane de Veyrier côté français, je pense : le pauvre bougre, il va prendre froid, à son âge ce n'est pas raisonnable.

Je freine, m'arrête, il ouvre la portière et m'annonce vouloir se rendre à Saint-Julien, aussitôt entré dans la voiture, un regret me submerge arrivé avec l'étrange odeur de cet homme qui s'assied à mes côtés; une odeur subtile faite de feuilles mortes, de transpiration refroidie, de chaussures en cuir mouillées, de sac à dos rempli de nourritures entremêlées, sans doute. Une odeur animale de rance légèrement fétide.

Je l'observe rapidement et découvre dans la pénombre un visage rond et tané, un nez légèrement couperosé, étonnament gros pour son visage, l'homme est petit et replet, un brin nerveux.  Il soupire, je m'enquiers de savoir si tout va bien, il soupire encore mais plus fort cette seconde fois  : Ah! si vous saviez ce qui m'arrive ! Je n'ose pas le dire. Si, si osez! Je vous en prie, mais parlez donc plus fort, je vous entends à peine, lui répondis-je.

Et il raconte d'une traite: " Ma femme originaire de Lourdes s'est pendue et m'a laissé seul avec trois enfants. Dépressif, j'ai perdu mon travail et le juge veut placer mes enfants à la DASS si je ne prouve pas que je peux les entretenir. Je suis venu discuter avec les parents de ma femme qui ne veulent pas me donner l‘argent nécessaire d'ici demain, car  je dois comparaître devant le tribunal. Ma voiture est parquée à Saint-Julien, je dois me rendre rapidement à Lourdes et pour cela il me faut l'argent pour l'essence et pour l'autoroute."

Tout en roulant, je réfléchis et lâche un " Mon pauvre monsieur! Quel drame!". On arrive à mi-chemin, je lui demande combien ça coûte tout ça, immédiatement, sans hésiter, il annonce  140 euros. Je trouve que ça fait cher la course. Je lui dis être contente de l'avoir un peu aidé en le rapprochant de sa voiture, pour seule réponse, il m'engueule de ne lui pas donner  la somme nécessaire et pourquoi alors avoir demandé le coût de l'opération. Non  è vero ma ben trovato ! 

N'ayant pas envie d'argumenter, je lui rétorque : "Même à Lourdes, on ne fait plus de miracles!"

Une semaine plus tard, je le vois faire du stop mais en sens inverse, direction Saint-Julien-Annemasse et le reconnaissant, j'arrête la voiture, lui, ne se souvient pas de moi. Il me répète la même histoire, mais cette fois-çi, il a laissé sa voiture, à Annemasse, c'est-à-dire dans le sens opposé. Il mentionne deux enfants au lieu de trois, je lui demande si un enfant s'est pendu avec la mère  depuis la dernière fois.

Je le dépose avec la même formule que la fois précédente : "Même à Lourdes, on ne fait plus de miracles " . Je songe qu'avec son récit, et plusieurs allers-retours par jour, il doit arriver à se faire au bas mot, 5'000 euros par mois, non déclarés.

 

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