12/11/2016

Histoires singulières et autre récit

davidoff2.gifA la chasse « aux histoires singulières sur la synchronicité », je compile autant de récits que faire se peut en vue d’une prochaine publication. Lorsque j’ai un interlocuteur ou une - trice devant moi, je donne un exemple de synchronicité et attends un récit du même type que je retranscris dans mon petit cahier à carreaux bleus.

Devant moi, un personnage élégant aux traits raffinés, arborant des lunettes rondes aux montures fines et dont la stature pourrait rappeler celle de Stefan Zweig. En écoutant un de mes récits, il s'anime brusquement  et décide de m’en délivrer  un, transmis par la lignée paternelle, fumeuse de cigares,    pareil à un bijou rare et unique qu’il extrairait d’une malle aux trésors et que voici  et qui ne s’inscrivait pas dans une optique de synchronicité mais qui avait quelque de chose d’aussi magique et envoûtant :

Lorsque la famille Davidoff s’installa à Genève, le petit Zino n’avait alors que 5 ans. Emigrée de Kiev, la famille ouvrit, à Genève, en 1911, le magasin de tabac que nous allions tous connaître par la suite. De nombreux russes fumeurs de cigares qu’ils roulaient à l’époque se retrouvaient régulièrement dans l’arrière-boutique,  et,  tout en faisant des cercles presque parfaits en recrachant la fumée, ils  retraçaient leur parcours, leur vie d’antan en Russie, leurs espoirs, leur tristesse;  entre nostalgie et parfums de cigare dont parfois la légère délicieuse amertume leur rappelait l'odeur de la toundra  délaissée et déjà évanescente dans les mémoires vaporeuses où tout s'estompait dans une brume étrange, aussi opaque que  la nuage exhalé en un souffle léger de leur bouche ronde, ou quand la vie de ces nouveaux réfugiés tournoyaient dans les spirales et arabesques tourbillonnantes des volutes de leur cigare.

Un petit homme, rond et chauve, venait fréquemment  au magasin et se joignait au groupe, après avoir humé et palpé longuement son cigare qui selon la tradition russe le roulait en diagonal, et l'avoir entièrement aspiré , il écrasait le mégot au fond du cendrier d’un air rageur et décidé, et clamait avec force et conviction : "Je l’aurai ! Je l’aurai ! » 

Nous sommes peu avant 1917, et c’est Vladimir Illitch Oulianov dit Lénine qui fit de longs séjours en Suisse qui écrasait le reste de ce qu'il avait lentement fumé, assis sur sa chaise à refaire le monde,  avec la puissance d’un révolutionnaire prêt à en découdre avec le gouvernement Kerensky, celui qui deviendra le premier dirigeant de la Russie soviétique.

Quant au jeune Zino, il sera envoyé en Argentine, au Brésil, puis à Cuba pour y compléter sa formation de fabricant de tabac. Il avait alors tout juste 19 ans et ne savait pas encore qu'il deviendrait le roi du meilleur cigare au monde offrant à Genève une vitrine internationale du goût et du raffinement.

Après ce récit à la puissance évocatrice, j’observe mon interlocuteur et songe à la force de la tradition orale, en moins de quatre minutes, il est parvenu à tracer un tableau extraordinaire d’une époque révolue mais qui recevait déjà des réfugiés par milliers dont certains avec tout leur génie, tout leur talent et toute leur force de travail et de créativité. 

Merci à mon conteur pour ce magnifique récit sur l’arrière-boutique Davidoff et de rappeler que les émigrés ont notamment participé au rayonnement du pays, le magasin Davidoff en est une preuve éclatante.

Des histoires qu'il faudrait immortaliser et qui appartiennent à la mémoire des peuples, un tel récit pourrait faire l'objet d'un roman ou d'une pièce de théâtre. J'ai lâché à mon conteur , à la fin, que s'il avait encore des histoires à raconter, j'arriverais en courant avec mon cahier noir à carreaux bleus.

Les récits sont la mémoire des peuples !

 

* Le recensement de 1910 comptabilisait 4'607 personnes vivant en Suisse dont le russe est la langue maternelle. Les personnes dépourvues de papiers officiels pouvaient solliciter une Toleranz pour laquelle le candidat devait verser une caution de 1'500 frs pour une personne seule, valable que pour une année.", ancêtre des permis précaires de nos jours.

*Et aux Genevois de se plaindre des étudiants émigrés russes comme ceux qui suivirent un cours spécial de trois mois à l’Université de Genève , ce qui leur permit d’intervenir comme masseurs qualifiés dans les stations estivales d’Allemagne.

 Rien de nouveau sous le soleil !

 

* Les Révolutionnaires russes et l'asile politique en Suisse de Alfred Erich Senn

 

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Commentaires

"et de rappeler que les émigrés ont notamment participé au rayonnement du pays" Ah ben oui, faut reconnaître que Lénine a beaucoup aidé au rayonnement de Genève...

Écrit par : Géo | 12/11/2016

Bon, alors parlons de cigares...
Aérodrome de Kuito, 1989. J'attends le Twin Otter de Havilland qui doit me ramener à Huambo. Cela fait huit ans que j'ai arrêté de fumer, mais tous mes collègues fument. Sur la piste, un soldat cubain et dans sa poche, deux cigares.
Allez, je suis un grand garçon, aujourd'hui je sais me contrôler, je vais réessayer. Je m'approche du soldat et lui demande si je peux lui acheter un de ses cigares...
Vocè trabalha para la cruz vermelha ? Vou te oferecer o cigaro, e un presente...
Les Cubains se sont fait une très bonne réputation en Angola, et ce n'était pas pour rien. Le fait qu'il m'offre ce cigare, un Montecristo n°4, je ne l'oublierai jamais.
D'autant plus qu'il m'a fallu douze ans pour réussir à de nouveau arrêter...

Écrit par : Géo | 12/11/2016

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