20/03/2016

« La Reine Malka »

349057970.2.jpegVous l’avez sans doute vue, vendredi, assise devant la synagogue  Beth-Yacoov, sur un banc en pierre. Sa valise bleue devant elle, recouverte d’un manteau de fourrure, avec un bonnet également en fourrure, les mains enfouies dans un manchon. Elle a allumé deux bougies, elle est restée là, droite, et fière, durant des heures.

Le lendemain, samedi, 13h30, je la vois, toujours assise sur le même banc, avec la même valise, le même air, digne et hautain.

Je n’y résiste plus, je la salue, elle daigne se tourner vers moi avec une suffisance royale et me rétorque « I only speak english ! »- Il en aurait fallu plus pour me décourager, qu’à cela ne tienne : parlons anglais !

Je lui fais remarquer que cela fait quasiment deux jours qu’elle est assise sur ce banc en pierre. Dignement, elle répond toujours en anglais « Je suis la reine Malka »- comme Malka (מלכה) signifie reine en hébreu , je tente de décrypter le message. Sur son bonnet de fourrure trônent, des talismans, des mains de Fatma, des bijoux contre le mauvais œil. Carrément, un mur d’ex-voto sur un bonnet.

Je suis Juive , me dit-elle,  née en Israël. Falasha ? Son magnifique profil genre érythréen pourrait laisser croire davantage, à la reine de Saba. Non pas du tout ! me répond elle avec un mépris accompagné d'un claquement de langue.

Je lui demande si elle a mangé depuis la veille, et lui tends 20 francs, elle les glisse dans son manchon, lui aussi en fourrure. Quelques minutes après, je lui fais remarquer que si elle est  juive, c’est « mouktsé » de prendre de l’argent.

Que n’ai-je dit ? La pauvre femme dont la fragilité psychique est manifeste, hésite, se trouble, balbutie, elle perd de sa superbe, puis  propose de me les rendre. Surtout pas ! La meilleure chose à faire c’est d’oublier et surtout de ne plus faire circuler cet argent entre elle et moi. Oublions-le! ai-je suggéré.

Je me souviens vaguement du Deutéronome et de l’Exode qui traitent du Shabbat avec les commentaires de Rachi, et lui dis que sans doute toutes les religions sont supposées être humanistes et que si elle avait vraiment besoin de cet argent pour manger, qu’il en allait de sa vie, peut-être que c’était important de le lui donner et qu’il y a toujours des « dérogations », même et surtout D.ieu est capable de comprendre la misère.

Ces quelques mots la rassurent. Finalement, en l’observant bien, avec ses baskets blanches, sa robe noire longue, remonte le souvenir de la « mariée israélite coranique » et il semblerait que ce soit la même, parlant en réalité aussi parfaitement le français, qui écume toutes les boutiques de mariée, la même que notre « Reine » posée, là, devant moi,  sur un banc de pierre qui attend un élu imaginaire avec une fierté toute royale.

 

"Quand le fou parle, le sage écoute !"

19:07 | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | |

Commentaires

"Que n’ai-je dit ? La pauvre femme dont la fragilité psychique est manifeste"
C'est une histoire qui date d'un peu moins d'une quarantaine d'années, précision utile pour les dopés à l'indignation qui nous entourent...
Une petite équipe d'infirmiers en psychiatrie a bu quelques verres - et probablement quelques -uns de trop...- lors d'une fête annuelle quelconque. Mais eux sont de service...
Il y a le Père Machin dans son lit. Son problème à lui, c'est la peur du vide. Un jeune infirmier un peu trop gai s'approche : " Mais, Père Machin, que faites-vous au sommet de cette échelle ?"
Sauf qu'il a dû passer le reste de la nuit à lui tenir la main pour le rassurer...

Écrit par : Géo | 21/03/2016

Seuls sont fous, ceux qui se croient à l'abri de la folie !

Écrit par : Corto | 21/03/2016

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