16/03/2016

La fugue du Petit Nicolas

voie-ferree.jpgSamedi soir - Debout devant la caisse de la boulangerie, ma tarte aux pommes prête à être payée, nous sommes les quelques clients présents, interpellés par une jeune anglaise qui nous demande de l'aide : quelqu'un parle-t-il Anglais? – Je me retourne et réponds : Oui. Elle me désigne le jeune garçon qui l'accompagne et dit qu'il a besoin d'aide et qu'elle ne comprend pas bien ce qu'il veut alors qu'il venait de l'interpeller à l'extérieur, sur le trottoir,  devant le magasin.

 En m'adressant directement au jeune garçon, je m'enquiers de son besoin. Légèrement affolé, il me dit vouloir partir à Lille- Nord-Pas-de -Calais d'où il est originaire. Qu'il a 14 ans et qu'il s'est violemment disputé avec son père, ce qui s'avérera être un prétexte. Un peu abasourdie, je réalise, aussitôt que c'est loin, qu'il fait déjà presque nuit (19h). Il me demande de lui prêter mon téléphone pour appeler sa grand-mère, puis l'entends murmurer cachant sa voix avec la main devant la bouche : Mami! C'est moi! Viens me chercher!. On imagine que la grand-mère lui répond par la négative. Il demande où se trouve la gare la plus proche, on lui désigne Saint-Julien, à 10 minutes de là en voiture. J'insiste sur le fait que s'il n'arrive pas à prendre un train ou un bus, il va se retrouver tout seul dehors, dans la nuit, dans le froid. Il me rassure, il a des amis !

 Il nous remercie, sort brusquement, je l'observe, ma tarte aux pommes dans une  main emballée dans son joli carton blanc à fleurs, une ficelle rouge autour, je l'observe jusqu'à ce qu'il ne devienne plus qu'un petit point à l'horizon, et le voir courir, courir, à grandes enjambées, comme s'il avait le diable à ses  trousses, en direction de Saint-Julien. Je secoue la tête, coiffée de mon béret violet, un client qui a suivi la scène, secoue aussi la tête. Quelle étrange attitude!

Toujours accompagnée de ma tarte aux pommes,  conduisant pour me rendre chez des amis, je réfléchis à  cette scène et me dis que j'aurais dû insister pour dissuader ce jeune, lui offrir un chocolat chaud pour le retenir et comprendre de quoi il en retournait. A l'heure qu'il est , il était peut-être en danger, perdu.  Invitée à Veigy, tout en roulant, je réfléchis, puis me perds dans la campagne, m'excuse auprès de mes amis  et finalement rentre chez moi, manger un artichaut. La tarte aux pommes est restée , elle, dans la voiture.

 Le lendemain dimanche, 8 heures du matin. Une femme affolée, la maman du jeune, qui est remontée jusqu'à moi grâce au numéro de téléphone composé depuis mon portable, pour appeler la grand-mère me dit : " Mon fils a disparu ! Vous êtes la dernière personne à l'avoir vu ! La police vous a-t-elle appelée? Où allait-il ? Que vous a-t-il dit? Comment était-il habillé?".  Encore endormie, assommée par le flot de questions, je réponds et à ma grande surprise, réalise que j'avais complètement photographié celui dont je venais, à l'instant même,  d'apprendre le prénom: Nicolas! Ce même Nicolas enfui d'une clinique psychiatrique.

Tout me revient en mémoire; des lacets défaits, un pantalon noir, une veste bleue légère pour la saison   dont une partie du col est restée pliée à l'intérieur, comme s'il s'était habillé à toute vitesse. Le visage rond, avec une légère acnée sur la peau, les yeux bleus, les cheveux courts, châtain clair, les lobes supérieurs de l'oreille un peu rouges. C'est fou ! Comme on observe les gens. Je réalise avec stupeur que j'avais retenu tous les détails, sans m'en apercevoir.  La mère me remercie et raccroche précipitamment.

Une heure plus tard, c'est la grand-mère qui m'appelle, anxieuse et qui me raconte comment Nicolas qui vient du Nord-Pas-de Calais voulait retourner près de sa grand-mère, de ses oncles. Comment les parents avaient trouvé du travail en Haute- Savoie et Genève et comment le jeune ne s'y faisait pas. Il ne supportait pas d'avoir été arraché ainsi à ceux qui lui étaient chers. Je rassure la grand-mère, essayant de la convaincre que les gens sont bienveillants, dans le fond, qu'il faut faire confiance, que  les humains  ne sont pas tous des monstres, qu'ils l'aideront spontanément s'ils le  jugent nécessaire.  Etait-il chaudement habillé ? me demande-t-elle, un sanglot dans la voix.

 Dans l'après-midi, la grand-mère me rappelle,  visiblement soulagée, en me remerciant chaleureusement. La police a retrouvé Nicolas, sur le quai de la Gare de Lyon, pêché à la sortie du train, grâce à mon signalement.

Quant à moi, je continue à imaginer l'arrachement du Jeune Nicolas, à 14 ans suivre des parents qui quittent le chômage pour enfin trouver du travail, tandis que le jeune quitte tous ses amis, son monde, son environnement, ses habitudes, les paysages bien-aimés.

 Bon vent Nicolas ! Il est vrai que rien ne remplacera le Blanc Manger au pain d'épices de Mami, même pas le meilleur boulot du monde.

13:21 | Tags : fugue, petit nicolas | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

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