21/02/2016

La mémoire des pierres

Maroc - Dans les mellahs, les pierres, elles se souviennent. De ces longs cris déchirants des hommes que l'ont abat, des filles que l'on le viole, des maisons saccagées, des magasins délestés de toutes leurs marchandises.
Hier, encore, un corps allongé sur les dalles froides entre les échoppes aux tentures multicolores, aux montagnes d'épices, le cri s'est transformé en râles, puis un silence si lourd, un silence immémorial s'est abattu jusque dans la mémoire des hommes, un silence qui paralyse les consciences et fige les langues.

 La pierre abreuvée de sang chaud, elle, ne peut plus oublier, il en coule tant que des flaques se forment autour du corps formant des dessins étranges, des continents engloutis dans une indifférence traîtresse. L'amnésie gagne ce cercle d'hommes qui se resserre autour de la victime, jouissant du spectacle absurde d'une mise à mort. La vie, dans un dernier souffle file entre les lèvres, la joue collée contre la pierre, un murmure plaintif "Ô D.ieu protège mes enfants!".  Le couteau planté dans dos laisse scintiller la lame dans un rayon de soleil glacé. Le chapeau de l'homme a roulé à terre, à quelques centimètres de sa tête. A travers le voile de ses larmes, il perçoit le balancement des burnous à quelques centimètres de lui. Seul, étendu au milieu de ce cercle, il entend une voix conclure: " ce n'est qu'un Juif! La police débarquée, notera brièvement:"pas de témoins, l'agresseur s'est enfui : affaire classée! "

Seule la pierre aurait pu raconter, les pas précipités d'un lâche qui poignarde dans le dos, le bruit de l'affaissement du corps, les battements précipités du coeur qui ralentit si vite, puis plus rien.
Les pierres ont-elles plus de mémoire que les hommes ? Auraient-elles plus de coeur?
Des scène ô combien tristement communes qui se sont déroulées dans presque toutes les villes du Maghreb et en Orient et sans jamais aucune condamnation d'un coupable.

L'histoire des Juifs est racontée dans "Un exil au Maghreb- La condition juive sous l'Islam de 1142 à 1912" mais les meurtres se sont perpétués bien au-delà de cette période.
Des pogroms en pagaille, au fil des siècles, une justice absente, une conscience fantôme plane sur l'histoire des Juifs en Orient et un travail de justice et de réparations qui ne s'est jamais réalisé, mais plus grave encore un déni total de la barbarie que l'on cache derrière la dhimmitude, non point une institution de protection mais celle d'une injustice institutionnalisée.
A quand le temps de la conscience historique et de la réparation?  Nous  le savons tous, il n'y a pas de justice sans réparations.
Un voile à peine soulevé, l'oeuvre de Lakhdar Omar, "Mogador -Judaïca, dernière génération d'une histoire millénaire" montre  que l'on commence à revisiter l'histoire, sous l'angle de faits peu glorieux, une oeuvre parfois maladroite mais, enfin les prémisses du récit de siècles de barbarie.

A quand une conscience arabe à l'égard des Juifs? Qui peut prétendre construire sur les sables mouvants d'une amnésie séculaire? A quand une conscience? 
Mais les pierres sont là pour raconter .........


Je dédie ce texte à celui qui reconnaîtra l'injustice faite à son père lâchement assassiné au Maroc au seul nom du fait qu'il était juif, issu d'une famille établie au Maroc depuis des siècles et sans doute bien avant l'arrivée des Arabes.

sources

L'Exil au Maghreb - La conditon juive sous l'Islam 1148-1912 de Paul B.Fenton & David G.Littman  in PUPS

Lakhdar Omar - Mogador - Judaïca - Dernière génération d'une histoire millénaire in  GÉOgraphie

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15/02/2016

Quand les Américains confondent Genova et Geneva

Capture d’écran 2016-02-15 à 20.54.21.pngQuelle ne fut pas ma surprise de voir en sous-titre français du documentaire  américain « Frank Sinatra : All or nothing at All",  une confusion entre les Gênois et les Genevois. La voix-off dit que la famille de Frank Sinatra comme beaucoup d’autres émigrés italiens venaient de Catagne et de Gênes et le sous-titre de traduire que c’étaient des genevois et de rajouter banquiers comme une évidence . Les Gênois furent effectivement, les premiers grands banquiers d’Europe, et principaux banquiers de la Couronne d’Espagne et le sous-titre de se mêler les pinceaux.

 

 

C'est le père de Frank Sinatra qui était originaire de Catagne et le mère de Ligurie- Genova. De Genova à Geneva, il y a presque 400 kilomètres.

Mais l’étymologie de ces deux villes est plus proche, voire identique. Genova venait sans doute du latin Genua, variante de Genava, comme Jules César appelait Genève, faisant référence à une curve, ou la proximité d’une nappe d’eau et le nom de Genève serait née de cette même idée, visant plutôt la notion d’embouchure , d’où une confusion facile entre ces deux noms de villes qui ont , en réalité, la même racine et qui sont toutes deux proches de l'eau.

Le dictionnaire latin définit bien ce Genua qui fait suer les Américains :

Nom propre

GENUA, AE, f

1 siècle avant J.C.CAESAR (César)

Génua n. : (Genève), ville des Allobroges

1 siècle avant J.C.TITUS LIVIUS (Tite Live)

Génua n. : (Gênes), ville de Liguria

A mon avis, la confusion américaine ne vient pas d'une hésitation sur le  latin, mais prend sa source dans une ignorance totale de l’Europe qui les amènent à confondre Genova et Geneva, comme ils confondent Switzerland et Sweden, la Suisse et la Suède.

 

 

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13/02/2016

Qui sommes-nous ?

Alzheimer-mémoire-shutterstock.pngLa meilleure lecture de 2015,  fut pour moi l’autobiographie d’Oliver Sachs « On the move » , le grand neurologue et écrivain britannique, décédé le 30 août de la même année, à l’âge de 82 ans, nous y livre une autobiographie saisissante, tissée de souvenirs, d’amour pour ses patients, de révélations intimes sur son orientation sexuelle, un ouvrage que tout jeune médecin devrait lire avant de se lancer dans sa pratique professionnelle. Un monument d'humanisme.

Mais encore, autant d’exemples de patients dont la maladie les a entièrement délestés de leurs souvenirs, de leur mémoire, de leur passé, de qui ils sont, ils ont tout oublié jusqu’à leur propre nom. Un effritement identitaire quasi absolu. 

 

Pianistes qui un jour deviennent incapables de déchiffrer leurs partitions, mais qui peuvent jouer un air. Ecrivains pour qui les mots ne sont plus que des signes incompréhensibles.

On se souvient de Nietzsche qui dans le train de Turin qui devait le ramener en Allemagne,  accompagné de son ami qui était venu le chercher alors qu'il avait perdu toute raison, victime d'une crise de démence,  se demandait qui pouvait avoir écrit ces pages,  en lisant "Ainsi parlait, Zarathoustra", oubliant qu’il en était l’auteur.

Et, l’histoire qui me fut racontée par une directrice d’un EMS, sans doute, le moment le plus pénible de sa carrière. Une femme alzheimer qui sanglote en tenant la main d’un homme, pleurant du fait que son fils n’était plus venu la voir durant des années, alors que c’est bien son fils qui se trouvait être là, en face d’elle. Il n’est jamais plus revenu, tant cette scène l’avait désespéré.

Démunis de nos souvenirs, de notre passé, les visages les plus chers ne sont plus que des inconnus. Mais que reste-t-il alors ? Qui sommes-nous ? La masse de nos souvenirs ? Une accumulation de connaissances désormais perdues ? La mémoire des lieux ? Une résultante de notre propre histoire? Un agglomérat d'expériences?

Le « moi je » est-il la somme de tout cela ? Sans doute nous sommes encore dans ce qu’il y a de plus vivant, désormais nous ne vivons plus que dans l’instant présent et comme pour le paradoxe de la flèche de Zénon, ce temps suspendu est  l'infini que nous portons en nous. 

Une pression de main sur le bras, un pas de danse, une musique qui fait rejaillir à la surface, perdu au milieu du chaos amnésique, une chanson apprise autrefois.

Il est difficile pour les proches de comprendre que lorsque tout a disparu, seul le moment présent tient lieu de vécu et il faut apprendre à s’en contenter. Lecture nouvelle de ce que nous sommes et de ce qui nous tient désormais vivant, l’instantanéité. Le « moi, je » est pleinement, ici et maintenant.

 Nous sommes l’instant présent, le seul qui résiste à toute maladie, à tout effacement de la mémoire, à l’oubli de tout notre savoir, être entre parfaite synchronisation avec l’imminence, voilà qui nous sommes.

Quelques lignes pour tous ceux qui se battent avec la mémoire perdue de leurs proches, il faudra apprendre à composer avec. Offrir une mélodie, quelques pas de danses, des caresses, des mots bienveillants qui feront du bien au moment où ils seront dits et qui seront aussitôt engloutis dans un oubli profond mais dont l’empreinte restera inscrite qui sait où.

Sans doute, c’est pour cela que le bonheur ne réside que dans l’instant présent, le seul vrai lieu du "moi, je", un perpétuel devenir, une photographie instantanée d'un présent sans cesse renouvelé,  les grands malades nous le rappellent.

 

18:27 | Tags : alzheimer | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | |