24/01/2016

Un stylo m'a tuER

Tombe-Riadh-Yahyaoui.jpgMon invitée - Henda Chennaoui, journaliste tunisienne indépendante et  spécialiste en mouvements sociaux et nouvelles formes de résistance civile.

16 janvier, devant le siège du gouvernorat, alors que ses camarades fêtent leur embauche, Ridha Yahyaoui est sous le choc. Son nom a été barré de la liste sans explication. Il escalade un poteau électrique et menace de se suicider. Il est électrocuté sur le champ. Le soir même, Ridha décède à l’hôpital de Kasserine.

Issu du quartier Karma à Kasserine, Ridha, 26 ans, technicien supérieur en mécanique électrique, est au chômage depuis cinq ans. Actif dans le mouvement des chômeurs diplômés de la région, il participe, début février 2015, à un sit-in au siège du gouvernorat. Le 16 février 2015, les sit-ineurs signent un accord avec l’ancien gouverneur, le premier délégué régional, Nourredine Touaki, et deux députés de la circonscription, Kamel Hamzaoui (Nidaa Tounes) et Mahmoud Kahri (UPL). Onze mois plus tard, les chômeurs, sit-inneurs, sont enfin convoqués au gouvernorat pour signer leurs contrats de travail. Entre temps, la liste a changé. Le premier délégué a barré six noms y compris celui de Ridha et les a remplacés par onze nouvelles personnes.

Fraîchement confectionné, son portrait sous verre, est porté à tour de rôle par ses six frères et ses deux sœurs. La douleur est encore vive chez les Yahyaoui. La mort subite de leur fils, il y a six jours, n’est pas celle qu’on accepte avec patience et foi. « Ridha n’est pas mort électrocuté. C’est le stylo qui a barré son nom de la liste qui l’a tué » s’indigne Mehrez, frère du martyr.

Assise près du lit de Ridha, sa mère, Saadia Abida, 61 ans, continue à recevoir les condoléances. Entourée de ses proches, elle raconte la dernière matinée avec son fils.
Il était content et pensait, enfin, décrocher un travail. Il m’a demandé de repasser son pantalon blanc qu’il partage avec son frère pour les occasions exceptionnelles. Avant de partir, il m’a embrassé et m’a serré dans ses bras. Il avait un large sourire. Il était vraiment élégant et beau avec son dossier à la main, raconte Saadia, les larmes aux yeux.
Parmi les six frères et les deux sœurs de Ridha, seul l’aîné travaille, à l’usine de l’Alfa. Les autres se débrouillent comme ils peuvent. Parfois de petits boulots et parfois rien. « La plupart du temps, nous sommes incapables de trouver de quoi se nourrir » explique Baya, 40 ans, sœur de Ridha, diplômée en informatique mais au chômage depuis 15 ans.
Pour sa famille, Ridha n’était pas résigné. « Il rêvait de lancer son propre projet. Il voulait ouvrir une boulangerie et embaucher ses amis. Il pensait aux autres. Il voulait voir tout le monde content. Petit à petit, il comprend que son rêve est loin d’être réalisable. Il commence alors à passer les concours nationaux de l’armée, de la police et de la douane. À chaque concours, il rentre content et confiant. Il me dit, cette fois-ci, c’est la bonne » se rappelle Roukaya, petite sœur de Ridha.

« Mais, ce n’était que des faux espoirs. Nous n’avons ni pistons ni argent pour qu’il soit admis aux concours. Tout le monde sait comment ça marche dans ce pays. Même pour voir un responsable, nous sommes obligés de payer un pot de vin » s’insurge Othman Yahyaoui, père de Ridha. Retraité des Télécom, ses 35 ans de dur labeur ne lui ont pas permis de garantir un meilleur avenir à sa progéniture. « Cette liste était le dernier espoir de mon fils. Il y a vraiment cru. Malgré son diplôme, il était prêt à travailler comme journalier sur les chantiers pour 250 dinars par mois. Mais le pouvoir a décidé de le priver de ces miettes » accuse le père de Ridha.

demande-emploi-ridha-yahyaoui.jpgBaya éclate en sanglot devant la caméra. Terrifiée à l’idée que son frère sera oublié comme tant d’autres martyrs, elle expose une dizaine de documents en criant « Filmez tout ! Ridha est le martyr du travail ! Aux jeunes de la Tunisie ! Si vous voulez du travail, il faut l’arracher par le sang ! ».

Une demande d’emploi rédigée à l’intention du gouverneur tachée par le sang de Ridha dans les mains de la sœur endeuillée.

 

Photos  Rabii Gharsalli

 

587.jpgHenda Chennaoui

Journaliste indépendante, spécialiste en mouvements sociaux et nouvelles formes de résistance civile. Je m'intéresse à l'observation et l'explication de l'actualité sociale et économique qui passe inaperçue.

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