29/09/2015

Pas de justice sans réparations

Deux capucins  du XVIIème siècle  ont très tôt compris que la justice n’est rien  sans réparations.  Francisco José de Jaca et Epiphane de Moirans,  l’un aragonais  en mission en Amérique du sud, l’autre jurassien envoyé en mission à Cayenne,  s’insurgèrent contre l’esclavage d’une façon singulière. Lettres à la papauté, réquisitoire au Roi Charles II, mémoires,  réflexions, ce sont des pages et des pages écrites en latin et en espagnol  envoyées dans toute l’Europe pour défendre la liberté naturelle des  esclaves contre laquelle on rétorquait avec sarcasme de  «  l’esclavage naturelle » d’Aristote.

« La Resolucion sobre la libertad de los negros y sus originarios,  en estado de paganos y después ya  cristianos » de José de Jaca nous renseigne de façon précise et insoutenable sur le  traitement des esclaves. Le capucin décrit dans le menu détail les sévices, affligés au nerf de bœuf, enchaînements qui poussent les esclaves au suicide.  Des conditions de transport telles que la plupart meurent en mer. 

 Trompés, capturés de façon illicite, tous coupables. Le verdict de Jaca est sans appel, la papauté, la royauté, théologiens et moralistes,  gens d’église, évêques, moines et moniales, intermédiaires, vendeurs, revendeurs, acheteurs, tous trempent dans ce marché juteux qu’est l’esclavage et au capucin de rappeler  que la liberté est d’un ordre supérieur à tous les biens du monde.

 Les deux hommes  de foi se rencontrent par hasard à Cuba,  sur le chemin du retour forcé, tous deux sont rapatriés car ils finissent par déranger le Conseil des Indes.  A la Havane sous leurs harangues, on frise la révolution. Jugés en Europe puis condamnés à l’enfermement, ils seront libérés,  du reste les deux capucins mourront très jeunes.

Le Conseil des Indes et le Roi tranchent. Nous ne pouvons faire sans les esclaves, c’est une affaire d’utilité publique ! L’affaire est close.

Le détail des réparations pour rendre justice est sidérant de modernité. Epiphane de Moirans  s’appuyant sur Saint Thomas d’Aquin va très loin dans ce processus de réparation: »Les maîtres sont tenus non seulement de restituer aux Noirs la liberté et le prix de leur travail, mais aussi de leur donner réparation pour les fruits dérobés et les dommages supportés. » Le prix du sang se paie très cher et s’il doit déposséder les maîtres et bien qu’ils repartent comme ils sont venus, nus ! Contre cela, la plaisanterie de Tocqueville résonne jusqu’à nos oreilles,  de façon lugubre . « Si les nègres ont droit à devenir libres, il est incontestable que les colons ont droit à ne pas être ruinés par la liberté des nègres. »

Lumière des capucins contre loupiote des philosophes des Lumières qui se sont peu manifestés et peu opposés à l’esclavage, l’engagement de José de Jaca et Epiphane de Moirans ouvrent la voie aux réparations, à la notion de reconnaissance, de justice, de volonté de réparer. 

Les crimes  contre l’humanité sont des crimes imprescriptibles et qui demandent réparations même des siècles plus tard car qui se trompe au commencement s’égare cent fois à la fin.  Donc de la fin remonter au commencement suggère de Jaca.

Si on devait sous les Lumières de la raison des deux anti-esclavagistes, mettre en pratique cette remontée  de la racine du mal et repartir sur des réparations, les pays et les peuples seraient  tellement occupés à réparer qu’ils n’auraient plus le temps de guerroyer.

Les Egyptiens feraient réparation aux Juifs pour les avoir traités comme esclaves, une livre égyptienne à chaque juif du monde, geste symbolique, mais geste de conscience de l'injustice,  tout de même. Prémices d'une paix au Moyen-Orient ? Les Américains dédommageraient tous les noirs descendants des esclaves et les traiteraient sans doute mieux, aujourd'hui.  Les Français se souviendraient de ce qu'ils ont fait en Algérie et ailleurs , les Anglais, les Portugais, les Hollandais et tous les colonisateurs du monde entier dédommageraient leurs victimes après avoir reconnu tout le mal et l’injustice engendrés.  Tous les envahisseurs, tous les génocidaires, tous les voleurs de matière première seraient pleinement concentrés pendant des générations à recenser toute l’injustice dont ils se sont montrés coupables  et établir leur  niveau de responsabilité, pour finalement réparer. Aussi loin que remonte la mémoire de l'injustice, la justice doit être rétablie par une réparation. Un grand pas vers la paix universelle. 

Repartons vers quelques "capucinades" révolutionnaires. 

 

Sources : Louis Sala-Molins - Esclavage et Réparation – Edition Lignes/août 2014

 

Merci à Dr Frank Helzel de m'avoir conduite sur les pas des deux capucins

http://www.himmlers-heinrich.de/rollenspiele.pdf

 

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17/09/2015

Ô Syriens ! Ô Exilés!

Sur les chemins obscurs de vos  libertés

perdues

Par le désespoir marqués

Les visages hantés

Laissent les bombes

Engloutir les tombes

Dans les cris perçants

Des tympans percés

La route de l'exil

S'enlise dans une

indifférence hostile

 

La vie stérile

Des poches nanties

Effilochent vos destins

De pays d'accueil

En pays linceul

Vos dignités bafouées

On vous rappellera

La charité

Devant laquelle

Vous devrez courber

L'échine plus basse

Que cette terre maudite

 

Dans vos ballots d'espoir

Plus légers que le voile

Portés par vos femmes

Bientôt jugées, bientôt

méprisées

 

Courez la terre maudite !

A l'infini, foulez-la de

Vos pieds lorsque

Le tour vous aurez achevé     

Que la terre est triste!

Direz-vous

Que le monde  est chagrin

Vous comprendrez comme

Tous les exilés de la terre

Que le monde sans liberté

N'est plus un monde !

 

Chercher ailleurs, toujours

Plus loin, le regard perdu

Dans un lointain insaisissable

Dans un crissement de dents

Les mâchoires serrées

Quel était le goût de la liberté ?

Demanderez-vous en gémissant

Était-il si amer ? Était-il si abject?

 

Comme tous les exilés, à jamais traumatisés

D'avoir perdu la liberté, ne serait-ce qu'un jour, une minute, une seconde …….

Arrachez à coups de dents enragés les oripeaux

étouffeurs de vos consciences

Grattez la terre avec vos ongles pour fouiller

Dans ses entrailles profondes le goût

de la liberté enfin retrouvée.

 

Le chemin de l'exil

Exode de la mémoire

Mouvement des corps

Transhumance douloureuse

*"Ce qui résiste le mieux sur terre, c'est la tristesse…"

S'envelopper dans son manteau de larmes

Et boire l'elixir glacial de l'exil infini !

 

 

*Anna Akhmatova/poétesse russe

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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14/09/2015

Tous les chemins mènent à Albert Memmi

article_stocker1.jpgUn enseignant allemand, aujourd'hui retraité, Frank Helzel, m'envoie un email me demandant l'autorisation de traduire un des billets sur mon blog en lien avec Albert Memmi (photo de gauche ). A priori, pourquoi pas ! Je l'invite à se présenter et dans quel cadre, quel but , etc. Question usuelles ! Force est de constater que les blogs connectent aussi les personnes curieuses et passionnées.

Herr Dr. Frank Helzel me répond en un parfait français et se présente; professeur de langues, allemand-français-espagnol, né dans les Monts Sudètes, aujourd'hui, situés en République tchèque. Expulsé, en 1945 et réfugié avec sa famille, en  Allemagne de l'Est, il se réfugiera une deuxième fois en Allemagne de l'Ouest.

Enseignant à Fritzlar, petite ville de Hesse. En 1999, en grande pompe pour le 1275 ème anniversaire, on voulait ériger monuments et statues en l'honneur du premier roi de Germanie, Heinrich 1 er , Roi des Germains, couronné à Fritzlar, déjà génocidaire, menant batailles contre les Slaves pour les vendre entre autres à l'Espagne musulmane. Le grand Roi esclavagiste et génocidaire deviendra le modèle de notre autre Heinrich, un Himmler prêt à massacrer jusqu'à l'Oural les peuples orientaux et tous les Juifs, Slaves et Rroms.   Helzel écrit une lettre de lecteur au journal local soulignant le parallèle. Scandale! Mais on laisse tomber le monument envisagé pour ce roi que les Allemands prirent longtemps pour le fondateur de leur empire au Moyen Âge et le remplace par Boniface de Mayence. Depuis lors,  c'est lui qui trône en monument devant la cathédrale de Fritzlar.


index_html_m522e252d.jpgAvant cela, en 1956, le roi de Germanie était déjà devenu patron du Lycée, là où travaille précisément notre Herr Frank Helzel.  Professeur d'une honnêteté absolue, il se rend alors dans le bureau du proviseur et explique le lien étroit entre Heinrich 1er et "Himmlers Heinrich" ( le "S" à Himmler qui correspondrait à notre petit Himmler) devenu le grand SS que nous connaissons tous. Du reste, le prenant pour modèle dans sa ruée colonisatrice vers l'est, Himmler l'imitera jusque dans son "Spleen".

Le proviseur n'apprécie pas le parallèle déniché par Frank Heizel (photo de gauche) . Il a des ennuis  à son lycée de sorte qu'il change de lycée  pour travailler dans la ville voisine. L'université de Marburg lui propose une thèse sur Henri 1er qu'il écrit spontanément. Puis il développe ses recherches sur les processus de colonisation et décolonisation et évidemment choisit l'incontournable Albert Memmi, puis entre autres thèmes se penche sur l'esclavage des Indiens et des Noirs aux Caraïbes via la correspondance de deux grands moines déjà révolutionnaires. L’Aragonais Francisco José de Jaca et le Jurassien Epiphane de Moirans, précurseurs des droits humains, les deux capucins arrosent l'Espagne et la Papauté de lettres sur les esclaves et leur traitement inhumain, le quart des esclaves se noyait en mer. Des revendications d'une modernité redoutable envoyées au Roi d'Espagne et au Pape suivies de demandes de réparations.

Sur la lancée Herr Frank Helzel après sa passion pour les deux Capucins révolutionnaires, se penche sur le grand livre de Eduard Douwes Dekker, surnommé Multatuli (du latin multa tuli : « J'ai beaucoup supporté »), auteur du roman pamphlétique « Max Havelaar » qui dénonce le colonialisme hollandais aux Indes orientales néerlandaises en 1860.

 

Donc j'accepte qu'il traduise la page de mon blog et lui propose d'écrire quelques billets et en vue de cela lui demande le nom de son site .

On pourrait presque percevoir un sourire ironique entre les lignes lorsqu'il me renvoie :

 

Le petit Himmler (celui qui lui a valu son poste au Lycée)

 

http://www.himmlers-heinrich.de/

 

Site en cours de construction.

 

 

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09/09/2015

Pas touche à la Mapuche

Unknown.jpegDans un des  billets précédents, je mentionnai la violence à l'égard du "corps des femmes, terrain de guerre".

Autant d’exemples à frémir sur toute la surface du globe. Arrêt sur images, il me paraissait important de montrer le rôle des femmes Mapuches, souvent guides de leur communauté, guérisseuses et  conseillères. Leur position est centrale dans l'organisation sociétale, ce sont elles qui indiquent les rituels et les moments-clés de l'année, tous les regards se tournent vers ces chamanes étroitement connectées à la nature dont elles révèlent les secrets et connaissent les mystères. L'organisation matriarcale de ce peuple de plu d'un million de personnes  est un défi au cœur d'une culture machiste comme celle qui existe au Chili et de surcroît proches de la nature, les Mapuches sont des écologistes avant l'heure soucieux de la protection de leur environnement ; garants du respect de la nature.

Dans un contexte de discrimination à l'encontre des Mapuches, la violence policière est monnaie courante. Mise à sac des maisons, arrestations arbitraires avec charges montées de toutes pièces. Harcèlement psychologique et physique. Les femmes compte tenu de leur position privilégiée au sein de leur groupe sont les premières cibles visées.

Elles qui tiennent leurs cheveux pour sacrés, se les voient arrachés puis enroulés autour du cou et avec lesquels elles sont étouffées, une torture policière parmi d'autres. Jouant avec leur pudeur on leur fracasse le bassin à coups de matraque, ou les parties intimes rouées de coups.  Les agresseurs  comptent sur leur grande pudeur pour s'assurer qu'elles ne diront rien.

Ailleurs, cette pudeur de femmes victimes de violences contraintes à se taire! Une chape de plomb lourde et épaisse, posée comme un linceul sur une vie, construite de peur et de honte, celle d'être stigmatisées par une société qui juge du corps d'une femme comme d'un bien qui serait dévalorisé et sur lequel se tisse l’obscurantisme, le pouvoir et le contrôle.  Ces femmes violées qui restent muettes pour ne pas encore être jugées par leurs semblables. Le souvenir tragique de cette mère violée en Bosnie par l'ennemi, depuis traitée de "putes" par son fils qui lui crache au visage chaque fois qu'il la voit et qui regrette qu'elle n'ait pas été tuée.

Les femmes Mapuches, elles ont décidé que la plus grande des pudeurs ne peut pas supporter  la plus grande des violences, elles ne peuvent  pas se faire complices de la barbarie.  Dénoncer la violence doit  primer sur la pudeur, se taire participe à camoufler les violences policières voire les encourager.

Une plaie ouverte qu’elles  jettent  à la face de l'agresseur , miroir de leur lâcheté. La longue histoire de la résistance Mapuche s'égrène d'un emprisonnement à l'autre supporté avec courage et détermination à ne jamais renoncer à leurs droits. 

 

Mapuche.pngLa guide dite " Ñizol" Juana Calfunao de la Communauté Juan Paillalef, grande figure de la résistance Mapuche,  en lutte pour la rétrocession des terres volées continue à se battre. Depuis   la cellule de sa prison à Temuco, elle a su malgré l'isolement faire entendre sa voix au-delà des barreaux et sans relâche.  Aujourd'hui, en liberté surveillée depuis 2011,  après quatre années fermes, elle enseigne aux femmes à garder la tête haute et digne même lorsque leur corps est brisé.

 

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05/09/2015

Keep calm and drink bubble tea

Une fois n'est pas coutume, la rencontre de deux image.jpgjeunes entrepreneurs de 22 ans méritait le détour. Steph et Mike, suisse et français, ont économisé durant leurs études pour lancer leur première petite affaire "Bubble dream", très en vogue dans les pays asiatiques où les bubble tea shops fleurissent partout. Il s'agit de thé aux différents parfums dans lequel on rajoute des perles de tapioca et d'autres perles fruitées "popping bobas" qui éclatent délicieusement dans la bouche après les avoir aspirées avec une paille.

Steph, après avoir empoché son bachelor en économie et management à l'Université de Genève s'est empressé de mettre en pratique ses études; business plan, étude de marché, sondage qui lui permettent de constater qu'il pourrait y avoir une forte demande auprès de la communauté asiatique de Genève. Il s'associe à son meilleur ami d'enfance qui lui s'est formé dans la restauration pour lancer ensemble le premier Bubble shop du canton.

 

image.jpgPour la pub , c'est facebook, les réseaux sociaux et le marketing viral. La seule difficulté reconnaissent-ils en souriant ce sont les longues et fastidieuses démarches administratives qui  décourageraient plus d'un entrepreneur.

Félicitations et encouragements à nos deux jeunes entrepreneurs et pour voir à quoi ça ressemble vous pouvez aller sur le facebook "bubble dream", ça pétille, tout fruité!

https://www.facebook.com/pages/Bubble-Dream/1562660190630...

Bubble dream

7, rue de Carouge/tout au fond du passage de 13h à 19h 

 

 

image.jpg

00:34 | Tags : bubble tea, bubble dream | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

02/09/2015

Réflexion : "Le corps des femmes, terrain de guerre "

Forte de ce titre, je l'annonce lors d'une séance de travail comme thème proposé pour l'année 2016, dans le cadre d'une de mes activités engagées. Une Rwandaise ayant vécu le génocide se retourne vers moi et me dit, "pas seulement le corps des femmes, mais celui des  hommes aussi".

Elle me donne pour exemple ce qui s'est passé lors du génocide au  Rwanda et me démontre que le corps de l'homme en temps de guerre est aussi un terrain entièrement miné.  J'insiste et mentionne les  viols en masse, l'esclavage des femmes achetées et vendues, des fétus arrachés aux entrailles des mères et utilisés comme ballons de foot, autant d'exemples de corps meurtris, démantibulés, estropiés; une sauvagerie dont le  théâtre de guerre se déroule sur l'acharnement des corps. 

Elle hoche la tête ! Pas convaincue…… Je réfléchis, à la torture, aux sévices sexuels entre hommes dans les prisons, me souviens de Octavio Paz qui explique comment la sexualité peut aussi être  un rapport de force entre hommes, à savoir "qui est derrière qui est devant" , qui est le dominé qui est le dominateur,  lors des conflits on soumet aussi l'homme en l'humiliant  : matraques et tessons de bouteilles dans l'anus, fils électriques sur les parties sensibles.

Lors d'un conflit, peut-on dire que le corps de la femme transformé en  "objet de l'ennemi" est véritablement traité différemment  de celui de l'homme?

 En marchant et réfléchissant à mon titre, finalement, tout simplement peut-être :

 "Le corps, terrain de guerre".

 

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