10/04/2015

Raconte-moi une histoire - La blessure

sKGk2.pngRome - 6h30, nous sommes sur le  pied de guerre depuis bientôt une heure. Nous attendons avec des chefs de clan les carabinieri italiens qui doivent procéder au recensement des Rrom du camp de Monte Mario qui compte plus de 300 personnes.  Pour ma part, j'ai passé une nuit blanche en imaginant le pire; des coups de feu tirés au hasard sur les policiers, un chien enragé incité à les mordre, un enfant qui tire des pierres avec sa fronde. La nuit entière, à repasser sur le film de mon insomnie tout ce qui pourrait se produire susceptible d'entraîner une tuerie.

Les hommes du clan ont pour la première fois fait appel à moi en qualité de représentante de l'association Opera Nomadi  et demandé ma présence lors de cet exercice redouté par tous. Ils ont pris la décision via la Kriss Romani  (tribunal traditionnel) et jugé que ce serait  bien enfin d'être reconnus en Italie et sortir, eux, leurs femmes  et leurs enfants de l'ombre.

 Il fait froid, nous grelottons,  sans doute la peur aussi nous fait claquer des dents. Tout est calme dans le camp, à l'exception des poules suivies de leurs poussins qui caquettent et des chiens qui glapissent. Des fumaroles s'échappent des feux de nuit mourant, une odeur de fer brûlé plane,  tenace dans l'air  et imprègne nos habits et nos cheveux;  ce sont les artisans chaudronniers qui  brûlent du cuivre.

Trois  voitures de police arrivent en trombe et freinent d'un seul coup en  un crissement de pneus. 12 hommes en sortent. Nous nous approchons d'eux, le commandant me tend une main énergique  tandis que ses hommes qui semblent aussi inquiets que nous,  enfilent des gants de chirurgien pour éviter  d'entrer en contact avec les Rrom. Un geste humiliant ! J'enlève lentement et avec élégance forcée,  mes gants de cuir et leur montre qu'en un an de travail sur ce camp, je n'ai jamais attrapé quoi que ce soit et qu'ils sont ridicules. A mon grand soulagement, un brin gênés, ils les enlèvent aussitôt.

Avec le commandant et les chefs de clan, nous optons pour  la méthode suivante;   j'entre dans les caravanes et les bicoques et les carabinieri attendent dehors. Si des gens refusent de sortir, alors, ils entreront de force.

Dans la première bicoque, un enfant traumatisé ne veut pas voir les policiers,  il s'accroche à tout ce qui lui tombe sous la main. Deux hommes de la famille le tirent à l'extérieur. Les femmes pleurent avec leurs enfants, ils sont tétanisés par l'angoisse  en s'imaginant qu'on va tous les séparer et les enfermer.

On rassure, on explique pour la énième fois le but, je cours en avant pour dire comment le recensement doit se dérouler.  2 heures se sont déjà écoulées, les Rrom se calment, les carabinieri se détendent, des femmes leur apportent du café, ils sont assis à une table, notent les noms et prennent des photos.  Les enfants se remettent à jouer, le soleil est au rendez-vous et a réchauffé l'air.

Une caravane que je n'avais jamais vue jusque-là avait dû arriver dans la nuit, je m'y introduis chargée du regard lourd des  Rrom sur mes épaules, devenus silencieux et qui m'observent et semblent retenir leur souffle, devant la caravane sont postés trois policiers en attente  que je fasse sortir les habitants comme pour tous les autres, les fois précédentes. A l'intérieur tout est obscur, or je vois un homme blessé tapi ; une bête traquée au fond de la caravane, devant lui une montagne de draps ensanglantés, il se tient le ventre et  paraît avoir été poignardé.  Son épouse tremble de peur, leurs deux enfants se réfugient dans ses bras et y engouffrent leur tête pour ne plus rien voir.  A l'intérieur de moi, je jure, je peste, j'admoneste ce "putain de destin" demande à la femme de sortir avec les enfants et laisse l'homme à l'intérieur.

Des Rrom me regardent, j'ai le cœur qui bat, n'importe lequel d'entre eux, un ennemi, pourrait dénoncer l'homme blessé  à l'intérieur. Les carabinieri ne se doutent de rien, mon semblant d'assurance n'a pas révélé que j'avais  les jambes flageolantes  et la respiration coupée par l'effroi d'être trahie.

Un enfant enragé, âgé environ de  dix ans, crie qu'il y a encore un homme dans la caravane, sa mère l'entraîne par les cheveux, il me pointe du doigt.  Je me souviens avoir menacé cet enfant s'il ne lâchait pas un chiot qu'il tuait à coups de pierre et à petit feu. J'avais rarement vu dans le regard d'un enfant,  une telle haine et une telle violence,  le chiot a fini par mourir à force de souffrances.  Ils sont plusieurs à étouffer les cris de l'enfant qui hurle à l'attention des policiers. Eux sont très occupés à prendre des notes, dans le brouhaha ambiant, ils ne remarquent rien.

Il est quatre heures de l'après-midi, les carabinieri s'en vont, des hommes et des femmes me remercient d'être restés avec eux et surtout n'avoir pas signalé la présence d' un homme blessé. En fumant ma cigarette, je regarde les volutes de fumée, un  doute s'insinue en moi:  ai-je  eu raison ? 

 

11:21 | Tags : rrom italie, campi nomadi | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

Les commentaires sont fermés.