06/12/2014

Le colis de chocolat suisse

Url.jpgRécit tiré de "Chronique d'une saison à la Goulette - Novembre 1966 à juin 1967"

"Une histoire que personne n’aime, car on essaie de nous faire croire qu’il y a encore des sujets tabous. Mais écrire, c’est oser dire. Personnes sensibles s’abstenir."

Entre le dédale des petites ruelles de la Goulette, le facteur arrive portant un paquet. Tous les habitants de la rue savent qu’il devait arriver et  attendent impatiemment le colis , depuis plusieurs jours.   Ils imaginent déjà les montagnes enneigées,  une petite fille aux tresses parfaites portant son tablier rouge, le drapeau blanc et rouge de la même couleur que le drapeau tunisien. Le chocolat est arrivé !  Le chocolat suisse est là, enfin. Je me promène comme investie d’une aura magique, les enfants me saluent plus longuement que d’habitude, je profite de ces moments de gloire si éphémères, juste le temps de les laisser  dévorer  quelques carrés et d’être aussitôt reléguée aux oubliettes. 

 

Les quelques plaques de la sublime gourmandise sont rangées par  ma logeuse dans l’armoire de la cuisine, suffisamment haut pour qu’on n’y touche pas.  Myriam est notre ancienne femme de ménage à Tunis, croyante et pratiquante chez qui j’habitai  avec ses enfants tandis que ma grand-mère d’origine valaisanne partait  travailler en Suisse espérant accumuler suffisamment d’argent pour aussitôt venir me repêcher.

Dans cette ruelle de la Goulette, je me taille rapidement une réputation de danseuse de twist, à l’âge de 6 ans et demi, on m’invite à tous les mariages du quartier pour mon numéro de twist aux sons de la darbouka; les gens rient et s’exclament la « danse zazou » puis, en sueur, essoufflée, je  m’assieds,  très fière à côté de la mariée qui ne cesse de me complimenter sur cette danse si frénétiquement incroyable. La journée,  je traîne mon blues par des journées de novembre grises, froides et humides et  parle aux mendiants. La plupart du temps, bouffée d'oxygène, je suis fourrée chez mes voisins juifs entrain de déguster les pâtisseries de Sarah, malgré l'interdiction qui m'avait été faite de me rendre chez eux et qui quelques mois plus tard  s'enfuiront lors de la Guerre de Six jours laissant tout derrière eux, un bras devant, un bras derrière; ce qui me plongera dans le  désarroi le plus  total,  et,  ajoutera à mon sentiment de complète solitude. 

Pour accéder à la plage  nous traversions un immeuble dans lequel logeait  une sorcière, installée sous la cage d’escalier;  elle s’était construite une espèce de cabane à l’aide de carton et de plastique, elle nous faisait  trembler de peur, nous avancions à petits pas, et elle surgissait  hurlant, se croyant menacée et lorsqu’elle réalisait que ce n’était  que nous, elle nous offrait  un sourire totalement édenté et les quelques chicots noirs qui restaient, branlaient  et s’entrechoquaient  lorsqu’elle parlait. Ce passage le plus court à la mer, nous causait à chaque fois une  grande frayeur mais nous rendait assurément, à  chaque voyage,  un peu plus courageux.

 

Chaque  matin, à grands coups de serpillière,  Myriam nettoyait  le sol, je soulevai  alors les pieds du banc où j’étais  assise, observant le va-et-vient incessant des mains qui passaient  et repassaient  sur les carreaux. Elle pétrissait ensuite la pâte, la menait au four et ramenait un pain chaud, "la tabouna",  rond, plein,  généreux dont nous prenions un morceau et que nous trempions dans un peu d’huile d’olive sucrée.

 Ma deuxième occupation hormis twister consistait à lire aux habitants du quartier les lettres qui leur parvenaient de France et tenter de leur expliquer ce que j’en comprenais, c’est-à-dire peu de choses par contre j’appris rapidement à dire de belles choses  qui faisaient rêver découvrant dans l'art de conter, une forme de puissance nouvelle; une forme de présence mystérieuse. 

Ce qui devait advenir advint, à savoir que le chocolat disparaissait à vue d’œil et nous savions tous que c’était Zohra la fille aînée âgée de 11 ans qui se servait généreusement.  La plus grande en âge et en taille qui parvenait à se hisser sur la pointe des pieds, prendre une plaque et partager avec les plus petits que nous étions une barre ou deux. La mère vint à s’en apercevoir, elle nous aligna pour nous interroger , nous restions muets, mais les regards terrorisés des plus jeunes frères désignaient de façon implicite leur grande sœur.

Sous la pluie de  coups qui s'abattit sur elle, Zohra  finit par avouer. La mère saisit l’enfant, prit du piment et lui enduisit le vagin de piment fort. Durant  deux jours, l’enfant resta recroquevillée  dans le couloir, les mains entre les cuisses hurlant d’abord puis poussant des cris déchirants et  s’évanouissant , et finalement à nouveau revenue à elle, elle hoquetait en sanglotant et implorant pour que la douleur cessât. 

 

Comme si  ce martyr ne suffisait pas, quelques semaines après ce terrible épisode, je surpris le cousin de l’enfant abuser d’elle, en silence, derrière le paravent en ficelles, jeux interdits auxquels  ils semblaient déjà habitués et contre lesquels, elle n’osait se révolter.    On finit par s’en apercevoir ouvertement lorsque l’enfant ne put plus retenir ses selles et qu’on la voyait marcher, les jambes salies, humiliée et honteuse. La mère, à nouveau la frappait encore et encore et l’enfant se taisait, terrée dans un mutisme paralytique.

Lorsque ma grand-mère revint de Suisse, je lui contai l’histoire de tout ce que j’avais vu, aussitôt elle prévint la mère qui refusa d’entendre quoi que ce soit et se mit en colère. Après cela, on ne la revit jamais.

Pour ma part, je devins convaincue que la religion n’a jamais été un frein à l’horreur et cela se tient pour toutes religions confondues. Persuadée qu’une société qui maltraite ses  femmes, ses filles, ses hommes et ses garçons,  ne peut-être que violente dans son ensemble et qu’il faudra des générations pour abolir cette domination de l’un sur l’autre, et des siècles pour extirper l’humiliation et  la soumission.  Et autant d’années pour que les femmes se fassent une vraie place, respectées et appréciées à leur juste valeur.  Des femmes respectées ce sont des enfants, filles et garçons  élevés dans le respect qui à leur tour, adultes,   respecteront et l’inverse joue parfaitement, la maltraitance induit de la maltraitance .

L’épigénétique transgénérationnelle  révèle que trois générations peuvent porter le  trauma d’un ancêtre quand bien même,  les nouvelles générations ignorent tout des causes du trauma. 

Les descendants et descendantes  de cette enfant devenue femme et mère   sont peut-être les mêmes qui aujourd’hui se font exploser la tête en Syrie. La violence engendre de la violence ! 

Quant à moi, je ne mange plus que du chocolat noir et amer.

 

Un autre billet à ce sujet écrit en 2009 sur le départ de mes voisins juifs de la Goulette  : 

Six jours pour grandir

http://regardscroises.blog.tdg.ch/archive/2009/07/14/six-...

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Commentaires

Bouleversée par votre histoire.

Écrit par : bb | 06/12/2014

Triste monde, abject, dénué de toute dignité humaine.

Merci pour ce récit, si vivant, si criant.

La vérité, même insupportable, ne doit être cachée en aucun cas, jamais.

Écrit par : Jmemêledetout | 06/12/2014

La maltraitance infantile.

Pratique presque aussi vieille que le monde.
Qui remonte en tout cas jusqu'à l'établissement du patriarcat et sa pratique de la loi de la nature, appartenance et soumission au plus fort.

http://hommelibre.blog.tdg.ch/archive/2014/12/04/appartenir-262508.html

Il y a néanmoins une différence qui distingue l'être humain de l'animal:

... la croyance, entretenue par la religion ("Qui aime bien châtie bien."), que le pouvoir de domination s'établit, se maintient, et s'accroît avec la capacité de faire durer des souffrances, et d'affirmer ce pouvoir accrû en dépassant les limites des pires souffrances, non seulement que ses victimes soumises ont déjà connues, mais aussi dont elles peuvent l'imaginer être capable, le comble du raffinement étant de donner au supplice un sens de vocation pédagogique.

Écrit par : Chuck Jones | 07/12/2014

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