11/10/2014

La lettre

ob_412496afe3753817e5cda16d7d21f28a_enveloppe.jpgRien de plus troublant et délicieux que d’écrire une lettre à une inconnue. Gilbert extrait délicatement une feuille de son bloc-notes qu’offre tous les hôtels, il commence une première lettre, puis la chiffonne, la jette nerveusement  et recommence, d’autant plus qu’il doit écrire en Allemand.

« Ma très chère, ma chère, Madame, Mademoiselle, Sehr geehrte Frau Altmann  » il hésite sur la formulation puis attaque par un éternel : « je me permets de vous écrire…… » .  Le réceptionniste lui a soufflé  le nom de famille de cette charmante enseignante qui accompagne ses élèves en excursion à Berlin  et qu’il observe d’un œil attendri depuis trois petits-déjeûners. Cette façon qu’elle a si particulière d’écouter attentivement les autres,  avec un léger sourire pour encourager les plus timides, cette patience si dévouée et cette douceur qui émane de toute sa personne. Gilbert en a le cœur battant lorsqu’il rejoint la grande salle à manger.

Ingénieur de passage à Berlin , Gilbert planche sur un projet franco-allemand de construction de pont au Ghana et devait ainsi rencontrer ses homologues allemands. Sa mission terminée, il s’en retourne à  Paris.  Son avion part dans moins de 3 heures, il range ses quelques affaires dans sa valise et récupère sa déclaration d'amour  qu’il a écrite la veille et qui trône au milieu de la table.  Il tend l’enveloppe au réceptionniste à l’attention de « Altmann », le nom de famille le plus répandu en Allemagne. L’employé glisse furtivement l’enveloppe de côté, établit sa facture et remercie le client qui s’en va.

Le lendemain, un homme d’affaires allemand vivant à Buenos Aires, à son tour, vient régler la note de sa chambre, une réceptionniste se souvient avoir vu une enveloppe sur le comptoir au nom de cette personne, elle la tend, ravie de s’en être souvenue. Monsieur Altmann étonné la range précipitamment dans sa serviette en cuir avec la facture et file directement à l’aéroport pour l’Argentine.

Gilbert qui s’était présenté  et avait soigneusement écrit en caractères gras ses coordonnées attend fébrilement une réponse. Des mois passent, puis le doux visage s’estompe dans ses souvenirs. Un accident de voiture grave le cloue au lit durant des mois, parfois, il aurait encore envie d'écrire à cette inconnue croisée dans un hôtel berlinois, il imagine des conversations, une première rencontre,  des sensations par à-coups, un petit pincement au cœur lui rappelle ce coup de foudre, sans doute insensé comme tous les coups de foudre;  un Cupidon distrait qui a tiré sa flèche au hasard;  la vue brouillée par les épais  nuages anthracite d'un ciel allemand. 

Monsieur Altmann de retour à Buenos Aires, submergé par l’achat de biens immobiliers confie à un tiroir obscur ses notes de frais d’hôtel  et la lettre avec, cachée entre deux feuilles et qu’il n’a même pas pris le temps d’ouvrir. Cinq ans plus tard, Monsieur Altmann meurt d’une crise cardiaque. Son épouse, fraîchement veuve décide de ranger tous les effets de son époux et tombe naturellement sur la  missive. 

A la lecture des premières lignes, elle s’écrie en sanglotant encore retournée par le récent décès de son époux  : »Je savais qu’il me trompait! J'en étais sûre!  » puis en relisant plus attentivement, à son grand soulagement, elle déchiffre,  en-bas de la feuille,  la signature d’un certain Gilbert.  Elle réalise, alors l' énorme malentendu.

 

Emue par cette belle déclaration d'un inconnu à une inconnue, Mme Altmann rappelle l’hôtel, demande de remonter les fichiers sur cinq ans,  prête à payer si nécessaire ces heures de recherches. Après une semaine, elle reçoit un email qui lui indique l’adresse du domicile de Mademoiselle Ute Altmann à qui elle s’empresse d’envoyer la lettre d’amour, avec un mot d’excuse au nom de son feu mari pour ces années de retard. 

Ute, surprise, légèrement fébrile, déplie délicatement la feuille légèrement jaunie, marquée par le temps qui a passé, elle la lit et sourit de voir quelques fautes de syntaxes et d’orthographe d'un non germanophone.  Elle se souvient avoir remarqué un homme qui l’observait longuement lors de son séjour à Berlin.  Flattée, elle, si réservée et si timide avec les hommes, encore secouée par sa récente rupture, répond à Gilbert qui ne s’est jamais  remis de son accident et qui est depuis handicapé.

 

Elle achètera son billet de train pour Paris et c’est ainsi qu’ils se rencontreront et décideront au bout de quelques semaines de  se marier… 35 ans plus tard, toujours mariés, ils racontent volontiers l’anecdote de cette  lettre égarée.

 

« Dans la vie, il n’y a pas de hasard mais des rendez-vous incontournables. »

 

Récit inspiré d'une histoire vraie. 

 

 

 

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