29/09/2013

Rwanda - L’AFFAIRE GASSER

Il y a des choses qu’on vous raconte  et qui glissent comme eau sur les plumes du canard en vous laissant profondément indifférente.  Néanmoins, l’histoire que je m'apprête à vous  conter,  probablement vous interpellera comme elle l’a fait avec moi.

Avant de partir au Rwanda, des amis m’avaient parlé d’un jeune garçon, à rencontrer à tout prix, âgé de 25 ans, né au Rwanda et dont le  père suisse, valaisan, boulanger de son état et qui  fut parmi les premiers boulangers européens à s'installer à Kigali,  dans les années 90. La boulangerie qui fait également café-restaurant,  s’appelait "La Galette", aujourd’hui devenue "La Baguette" et actuellement gérée par deux Allemands qui ont plutôt  l’aspect de mercenaires que de boulangers.

Un grand massif, aux deux jambes campées et bras croisés, -  posture du guillotineur sur l'estrade des condamnés - , à le bedaine imposante dont le visage empâté et rose-dragée contraste avec ses yeux de tueur, bleu-acier qui se posent sur vous comme le tranchant d’une lame,  prêts à vous saucissonner. Son acolyte, un petit aux cheveux exagérément teints et crêpés pour  donner quelque  volume à ceux qui daignent rester,  touffe d’un noir jais qui  jure avec le cireux jaune  d'un visage effilé et sombre;    arbore un collier,  en or,  épais comme la  corde des pendus,  ficelée étroitement autour du cou.   En enquêtant sur Christian Gasser, ils m’ont fusillée d'un regard glacial qui aurait pu me transformer en passoire;  ce regard qu’on vous lance lorsque les affaires ne sont pas très claires ni très saines :  « Jamais vu de Suisse ici, on n’a connu qu’un Belge ! » m'aboie le grand. Je sais par une amie juge à Kigali que cette « Galette - Baguette » a été le haut lieu de différends judiciaires, au cœur d’une série de scandales, petits et grands, sur fond de pétrin.

Sur une terrasse d’une villa au sommet d’une colline de Kigali, je rencontre finalement le  jeune Xavier Gasser. Un sourire lumineux sur un beau visage rond, couleur miel. Il est, de prime abord,  très timide, avec des manières délicates, voire   légèrement efféminées,  mais prêt à me raconter, comme il l'a déjà fait des  milliers de  fois son histoire.

Dans les années fin 80,  sa mère Marguerite devait croiser Christian, originaire de Randogne (VS)  à Kigali. De leurs amours courtes mais intenses devait naître ce fils.   Christian rencontre une autre femme et croise lors d’un mariage auquel il est invité,  son ex- amie qui porte dans ses bras,   un enfant qui lui ressemble étrangement.  Et là, à ce point du récit,  Xavier me décrit cette scène;  les larmes aux yeux, on sent qu’il l’a passée en boucle durant des années, qu’elle l’a consolée, bercée, nourrie, mais encore et surtout, elle a largement  participé à  sa construction identitaire. Donc, Christian, surpris et  ravi, à la fois,  prend le nouveau-né dans ses bras et accompagne son amie dans la salle de bains pour y baigner le bébé, neuf que de  quelques semaines . Marguerite lui demande si cet enfant peut porter son nom, soit Xavier est autorisé à porter dorénavant le nom "GASSER".

Une scène quasi biblique, récit d'un baptême d'un père qui reconnaît et bénit l'enfant sans jamais avoir pris ou eu le temps d'une reconnaissance formelle. Un récit raconté avec une telle émotion dans la voix d'un fils qui ne retient  de son père que cette image sacrée qu'il chérit et "trésore" depuis sa plus petite enfance. Un souvenir raconté par sa mère, qu'il a embelli, ciselé;  travail d'orfèvre délicat et richement ornementé,  qu'il sort comme un bijou rare, un talisman contre le malheur apte à le protéger de tous les sorts maléfiques. 

La vie étant ce qu’elle  est;  un quotidien en forme de lierre qui vous enserre, jour après jour, chacun, de son côté, continue à  tisser  le fil complexe de son destin.

 Or, les événements vont précipiter les choses. Avant  le début du  génocide des Tutsi, Christian décide de rentrer en Suisse.  Xavier et sa mère se réfugient  au Congo, l’enfant est  alors âgé de 5 ans. A la fin 1993, Christian  perturbé par la tournure de la tragédie rwandaise, sachant qu’il a laissé un fils derrière,  retourne à Kigali et  s’informe sur le devenir de la mère et de l’enfant. Haussements d’épaules, dans le chaos, il est impossible de savoir qui est où. Morts ou vivants. On finira par le convaincre qu’ils sont sans doute morts. La mort dans l’âme,  il revient en Suisse et pendant des années, il mentionnera comme un poids au fond de sa conscience, un douloureux souvenir fantomatique de  l’existence de ce fils qu’il n’aurait jamais dû abandonner. Christian marié à une Rwandaise et installé en Suisse, continuera à élèver désormais ses deux  enfants à elle, issus d'un premier mariage, sans se douter que le sien vivait  encore.

 

 

(Rwanda- L’Affaire Gasser suite ……………………….. )

 

 

 

 

 

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