22/09/2013

Le meurtre d'Adeline : un débat de société ou la monstruosité au coeur du débat humaniste

display_image.php.jpeg

C’est sans doute une peinture de Georges Rouault « l’Accusé » qui sera à même de rendre cette ambiance viciée dans laquelle nous évoluons et étouffons, à la fois,  tous,  depuis le meurtre d’Adeline par Fabrice Anthamatten, violeur récidiviste. Un tableau qui confond les accusateurs et l’accusé dans une même noirceur;  où on ne sait plus qui accuse qui, où se trouve précisément le criminel dans ce sombre tableau,   tant les visages portent sur eux  les stigmates de la monstruosité aux formes si diverses et si mouvantes, si insaisissables.  Et avec le monstre, la monstruosité s’est lâchée.  Du bubon pestiféré, à la puanteur dégoulinante des propos pulsionnels;  le pus s’est répandu sur toute une société qui , en moins de rien,  a perdu ses repères et  révèle par-là, la profondeur de son malaise. 

Le monstre déstabilise

Le monstre de tout temps déstabilise l’institution, ses normes, ses règles, il ébranle le pouvoir, il excite les pulsions les plus viles,  certains peuvent sans complexes,  se laisser aller à leurs instincts les plus bas et vociférer au milieu de leur haine pointant un doigt accusateur et prêt à toutes les manipulations.

Mais après la haine et le cerveau reptilien surinflammé, il est temps de diriger le débat au niveau du cortex et de réfléchir, enfin !  Avec Jacques Derrida, on craint de nommer le monstre au risque d’être de connivence avec lui et surtout à travers lui, cette peur de voir muter notre modèle normatif parce que devant un monstre on prend conscience de ce qu’est la norme et à la voir transgresser, il nous faut de toute urgence redéfinir nos frontières et notre cadre.  Confrontés à cette nécessité de revoir nos modèles, nous sommes aussitôt contraints d’en comprendre les limites. Avec Michel Foucault, on surveille et on punit, le pouvoir se définit et s’impose à travers ses lois, les bafouer, les ébranle et c’est en cela que le monstre a une toute-puissance qui nous déstabilise, il transgresse et nous renvoie le miroir de nos failles.

Or, le drame du meurtre d’Adeline, sociothérapeute,  par le violeur multirécidiviste, Fabrice Anthamatten, nous replonge dans ce qu’on croyait avoir définitivement éludé, à savoir la place du monstre dans nos sociétés. Nous voilà à nouveau confrontés à l’inéluctable;  face à la bête monstrueuse qui sommeille à différents niveaux en chacun de nous et qui chez certains a totalement effacé l’humain, pour une déshumanisation sauvage et qui ne se réalisent qu’à travers le meurtre et la violence.  Ont-ils le choix ? Peuvent-il s'en empêcher ? Sont-ils entièrement responsables ? Laissons les spécialistes répondre à cela. 


Notre humanité à l'épreuve de la barbarie

Surveiller et punir,  adapter des mesures qui ne sont que le reflet d’un choix de société et nous avons choisi une politique,  à dimension humaine, pour une réinsertion des prisonniers:  soigner, encadrer, former, transformer,  redonner une deuxième chance parce que l’emprisonnement  doit être accompagné d’une préparation et a pour finalité la réinsertion et se donner pour but aussi  de soigner ceux qui sont profondément malades, parfois incurables.  User de toutes les méthodes pour ramener l’ »anormal «  à la normalité qui permet le  vivre ensemble.

Nous n’avons choisi ni les couloirs de la mort et  ses injections létales, ni la pendaison, ni la lapidation, ni la fusillade, ni l’étripage, ni le bain d'acide, ni la torture, ni l'arrachage des yeux, des dents et des testicules, ni la pendaison, ni l’ébouillantement, ni l’élongation des corps qui fait craquer les os et les démembre, ni les bûchers. Nous pouvons nous targuer d’être les dignes représentants d’une société en devenir qui s’est offert en lieu et place de la barbarie, une humanité à toute épreuve.

Il est dur de garder face à l’horrible meurtre et viol d’une jeune femme, la voie que l’on s’est tracée, de continuer à semer les graines d’une conscience de l’autre qui va le chercher jusque dans ses abysses les plus sordides pour l’en extraire coûte que coûte et lui accorder sa place au sein de la société, à la lumière de notre humanité, nous le ramenons à la surface. 

Il s’agit moins de remettre en question des avancées d’une société ouverte et tolérante que de mettre en place les mesures adéquates pour éviter des drames comme celui que nous venons de vivre. Comprendre et corriger ce qui doit l’être ne doit pas remettre en question nos choix fondamentaux, nos choix de sociétés à l'image de notre conscience.  


Victimes de nos stéréotypes savamment nourris et orchestrés ? 

Une autre question légitime me paraît-il et qui en tarabuste plus d’un est de savoir  si Fabrice Anthamatten s’était appelé Mustafa Belkacem, Feliciano de Almeida, Ceku Daci ou Mamadou Babacar aurait-il  bénéficié du même traitement ? Ceux qu’on a désignés comme les « moutons noirs » auraient-ils eu  droit à des séances d’équithérapie et se retrouver seuls avec une belle jeune femme, au milieu d'une forêt après s'être muni d'un couteau ? Cela ne fait aucun doute, ils auraient été accompagnés par un agent. 

A force de croire que le violeur c’est l’étranger, la société nourrie de fausses images, manipulée à souhait, n’est plus capable d’appréhender   une réalité flagrante qui finit par entièrement lui échapper. Un stéréotype qu'elle  a fini par faire sienne, assimiler  sans s’en apercevoir,  ingurgiter dans le silence le plus absolu, au point de ne plus voir et comprendre que Fabrice Anthamatten pouvait être,  bien que mouton blanc d’origine « caucasienne »,  un  dangereux mouton pour la société.  Les slogans haineux à l’encontre des étrangers finissent par rendre aveugles tous les moutons de Panurge et nous mettre tous en danger, moutons noirs et moutons blancs.  

 

Paix à l’âme d’Adeline et mon soutien à ses proches et à tous ceux qui oeuvrent pour la réinsertion des prisonniers et qui se sont fourvoyés dans ce cas précisément. 

"On peut toujours faire quelque chose de ce qu'on a fait de nous" (Sartre) continuons à y croire et à se battre pour cela. L'homme est humain ou n'est pas !

 

23:02 Publié dans Société - People | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Facebook | | |

Commentaires

Je suis profondément touchée par l'intensité de votre engagement dans l'analyse de cette situation. Effectivement, il est trop facile de jeter la pierre à l'une ou l'autre personne ou institution. Le problème reflète un trouble bien plus profond.
Dans les familles, il se trouve souvent un des membres pour manifester des troubles profonds qui sont la résultante de différents dynamiques intrapsychiques des autres membres. Il en va sans doute de même pour la grande famille qu'est la société.

Écrit par : Marie-France de Meuron | 23/09/2013

...le problème, c'est que malgré nos désirs de rédemption hypothétique pour les criminels de tous bords, qui bien sûr est une intention louable, n'avons-nous pas aussi un devoir de protection envers les victimes potentielles de ces criminels?

Là, quelque chose a foiré grave, très grave....

Écrit par : mylady | 23/09/2013

@mylady- Je ne remets pas en question que "quelque chose a foiré très grave".

Écrit par : djemâa | 23/09/2013

Nous venons d'assister à une tragédie qui affecte de façon irréversible les personnes qui l'ont subie et exprimer son émotion parait bien pauvre face à la douleur et à l'effroi.
Bien sûr @mylady,que nous avons un devoir de protection. Mais comment le mettre en oeuvre, que mettre eu oeuvre? Nous sommes tou-te-s les victimes potentielles de criminels face à quoi nous n'avons pas d'autre choix que l'alternative évoquée par Djemâa.

Écrit par : Karl Grünberg | 23/09/2013

La fin de votre texte soulève la question : notre système est-il plus généreux envers les criminels suisses ?
Pour pouvoir y répondre de façon superficielle, on pourrait demander de voir la liste complète des noms des personnes ayant passé par La Pâquerette et en tirer des statistiques "objectives".
Il faut également se demander, qui on pense pouvoir intégrer à la vie à Genève, à long terme.

Nous sommes frappés par la bonne volonté et la confiance témoignée à F.A. en Suisse.
En France, il avait été diagnostiqué avec davantage d'acuité. D'abord par les recruteurs de la gendarmerie, où il avait postulé, puis par les experts-psychiatres judiciaires.

Le tableau illustrant votre billet provoque un malaise profond. En effet, le simple citoyen peut s'indigner, exprimer sa révolte et sa peur sans devoir prendre de responsabilités directes.
Etre a la place de l'expert, du juge, du procureur, de l'avocat ou du responsable, du gardien ou du sociothérapeute du centre de détention est bien plus compliqué et lourd.
Je ne les vois pas forcément tous comme des "monstres".
Ce sont des gens qui sont d'accord de s'occuper de ce qui nous révolte et ce que nous aimerions ne pas voir. On a voulu supprimer les jurys populaires, entre autres parce qu'on a considéré que le simple citoyen ne peut plus remplir le rôle de juré.
L'enquête va désigner les responsables de la prise en charge aberrante et catastrophique d'un violeur récidiviste. Je crains qu'on ne découvre que, petit à petit, on ait glissé vers un manque de rigueur et une réduction des moyens, parce que, après tout, ça se passait pas trop mal (environ 7000 sorties sans problèmes apparents).
Le réveil est brutal. Avant le 12 septembre, nous étions dans une ignorance tranquille. Désormais, nous avons perdu confiance.
Un tel événement va fatalement raidir les positions. Il ne faut pas s'en étonner.

Écrit par : Calendula | 23/09/2013

Les commentaires sont fermés.