04/09/2013

Le suicide de mon poisson rouge

Ce matin, c’est un triste spectacle qui s’offrait à mes yeux encore endormis , tandis que je préparai mon café sans mes lunettes de vue, j’observai une chose étrange dans l’évier, indéfinissable,  alors que l’eau coulait dans le bas de la cafetière italienne, la remplissant peu à peu, en un bruit léger.  Je saisis ce que je crus  être un objet étrange,  d’une couleur passée. C’était  le poisson rouge, surnommé « cacahuète » tout raidi, glacé, légèrement recroquevillé ……..

Un choc ! Puis embarrassée, je le tiens entre mes doigts l’observe comme pour la mouche de Duras et j’aurais pu,  à mon tour,  donner à la mort de ce cyprinidé une histoire;  lui permettre d'exister encore un peu à travers mon imaginaire,  imaginer comment il a pirouetté dans les airs, un triple saut périlleux,  avec cette sensation pleine de joie et de liberté. Or,  au lieu de retrouver l’eau, c’est le froid dur et glacial de l’évier qui l'accueille , puis il se débat, aimerait retrouver son chemin ;  les nageoires bougent de moins en moins en vite, peu à peu, il s’engourdit, se fatigue, puis cesse de lutter. La panique a dû le submerger avant de se laisser mourir . La mort d’un poisson comme celle de la mouche de Duras mérite aussi qu’on la consigne.  Et si les poissons avaient une âme ?

L’autre poisson rouge est dorénavant seul dans son aquarium, il tourne et déploie ses longues voiles, je me demande s’il ressent lui aussi ce drame, pour lui celui bientôt de sa nouvelle  condition. Les poissons comme les humains  ne supportent pas d’être seuls , leur  taux de sérotonine en est immédiatement affecté , et si à son tour, il mourrait,   de solitude ?

Cette nuit ce fut la pleine lune, j’imagine l’aquarium se  transformer  en mer agitée, en reflux, en petites marées, le poisson vit en symbiose avec ces mouvements, un ballet étrange, nocturne avec  les rayons d'argent qui glissent sur l'eau, le petit poisson  danse, prend son élan pour suivre ce courant si fort, une mémoire de poisson ancienne qui joue avec les rayons de  lune, comme autrefois, il y a si longtemps, dans une autre vie , dans un autre Océan ……….. La lune s’en est allée, elle a entraîné ses voiles de lumière pareils à une traîne majestueuse, fière et digne, elle a disparu à l'horizon d'un ciel noir,   le poisson encore émerveillé l'a suivie, volant sur les rais de lumière, il a disparu  avec elle, englouti par sa beauté  ! Une symbiose étrange dans la nuit infinie, des ombres qui  voyagent, un tragédie qui s'est achevée sans un bruit, dans le silence le plus absolu, au coeur de la nuit, sans un cri, la vie..................la vie s'en est allée sur le dos de la lune qui s'est éclipsée.......

 

"La mort d'une mouche, c'est la mort. C'est la mort en marche vers une certaine fin du monde, qui étend le champ du sommeil dernier. On voit mourir un chien, on voit mourir un cheval, et on dit quelque chose, par exemple pauvre bête....Mais qu'une mouche meure, on ne dit rien, on ne consigne pas, rien.

Le bruit des élytres a cessé. La mouche était morte. Cette reine. Noire et bleue.

Celle-là, celle que j'avais vue, moi, elle était morte. Lentement. Elle s'était débattue jusqu'au dernier soubresaut. Et puis elle avait cédé. Ça a peut-être duré entre cinq et huit minutes. Ça avait été long. C'était un moment d'absolue frayeur. Et ça a été le départ de la mort vers d'autres cieux, d'autres planètes, d'autres lieux.

Je voulais me sauver et je me disais en même temps qu'il me fallait regarder vers ce bruit par terre, pour quand même avoir entendu, une fois, ce bruit de flambée de bois vert de la mort d'une mouche ordinaire.

Oui. C'est ça, cette mort de la mouche, c'est devenu ce déplacement de la littérature. On écrit sans le savoir. On écrit à regarder une mouche mourir. On a le droit de le faire."




Marguerite Duras (Écrire 52-53)


mon site www.djemaachraiti.ch

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Commentaires

Il est dangereux de regarder le néant dans les yeux, Djemâa; il y a risque qu'il nous regarde à son tour. attention aux nuits de pleine lune!

Pauvre petit poisson! Qu'il repose en paix!

Écrit par : Ioan | 05/09/2013

Djemâa, votre texte est magnifiquement écrit: un petit bijoux de nouvelle courte par définition. Bravo Sylvie N

Écrit par : sylvie neidinger | 08/09/2013

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